L’érosion des souvenirs et de l’être

S’effrite, s’efface, s’amenuise. Passe, s’éloigne, s’en va. Disparaît, s’envole, s’essouffle. S’atténue, se disperse, s’épuise. S’éteint, se tait, s’endort. Pâlit, faiblit, meurt.

Foutaise. Tout ça se sème à perpétuité.

La mort, c’est grand, c’est plein de vie dedans

C’était donc aujourd’hui. Nous avions devancé la date d’une semaine, car l’état précaire de ma patiente se détériorait. La journée était magnifique, ensoleillée, sans aucun nuage. Chaude, mais confortable. Une journée idéale pour dire adieu au monde et peut-être monter au ciel sans aucun obstacle.

C’était la première fois que j’aidais une personne à mourir. Au Québec, bien que près de 600 personnes se sont prévalues de ce nouveau droit l’an dernier, encore peu de médecins sont préparés pour cet accompagnement et plusieurs ont des réserves. La direction des services professionnels du CIUSSS n’a d’ailleurs pas réussi, en 17 jours, à trouver un second médecin indépendant pour donner son avis, comme l’exige la loi, et m’a finalement demandé d’en faire moi-même la recherche. Heureusement, une collègue contactée dans une clinique a accepté de le faire avec grande diligence et d’aller évaluer ma patiente à domicile.

Je m’étais longuement questionné sur l’aide à mourir. En 2013, bien qu’en faveur de cette loi, j’avais présenté une motion au Conseil général de l’Association médicale canadienne pour que les médecins aient le droit à la liberté de conscience devant une telle demande. Je maintiens toujours cet avis, car personne ne voudrait se faire administrer ce soin de fin de vie par quelqu’un qui serait forcé de le faire ou qui s’y opposerait (peu importe la raison — philosophique, religieuse, émotive ou pratique). Et parce que le médecin n’est pas un simple outil, un simple moyen mis au service de la société. Il est aussi un humain avec son existence à part entière, une fin en soi au même titre que le patient, pour reprendre cette expression de Kant.

La liberté du patient et celle du médecin doivent s’accorder pour qu’il y ait dignité dans ce processus irréversible de mourir et de donner la mort. Néanmoins, un médecin qui s’y opposerait a l’obligation de diriger le patient à d’autres collègues, ce qui est une chose essentielle, car il ne lui revient pas de décider de la manière dont une personne doit finir ses jours ni quelles épreuves elle doit traverser.

De mon côté, deux éléments ont pesé dans mon questionnement. D’abord, abréger le cours naturel de la vie n’est traditionnellement pas dans l’essence du médecin, comme en témoigne depuis plus de 2000 ans le serment d’Hippocrate, qui orne le portail d’entrée de la faculté de médecine de l’Université Laval où j’ai fait mes études : « Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande. » Toutefois, cette vieille déontologie est aujourd’hui dépassée et je n’ai jamais prêté ce serment. J’ai fait celui d’agir avec professionnalisme et de respecter les droits et l’autonomie de mes patients. La profession médicale s’est modernisée pour répondre aux souhaits de la société, qui a évolué. Du reste, devant la condition de ma patiente, accepter de l’aider à mourir m’apparaissait une chose naturelle pour un médecin, puisqu’elle allait lui éviter les plus grandes souffrances et la difficile agonie qui s’approchaient.

Mais ma crainte profonde, bien réelle, qui se balançait dans ma tête, c’était d’outrepasser la frontière entre la vie et la mort, de brouiller mes repères qui donnent à la vie son importance absolue, son caractère inviolable. Car ceux qui franchissent habituellement cette frontière sont soit des meurtriers ou des bourreaux, soit quelques fois des soldats ou des policiers qui, bien qu’agissant dans ce dernier cas par utilité, pour un bien commun, en ressortent souvent traumatisés. Je devais en faire l’expérience pour le savoir vraiment. Mais contrairement à tous ceux-ci, j’allais agir à la demande de la personne qui allait mourir, pour sa liberté. J’allais agir pour ce qui était important dans sa vie, et non contre sa vie. C’était une responsabilité hors du commun, mais en même temps un privilège incommensurable.

En allant chercher auprès de la pharmacienne du CLSC les deux grandes trousses qui contenaient chacune dix seringues de médicaments à injecter, mon cœur battait à tout rompre. Quels mots allais-je trouver à dire à ma patiente, à sa famille ? Et si les cathéters nous lâchaient pendant le propofol ? Et si l’émotion me faisait me tromper, voire me faisait perdre conscience à moi aussi pendant l’injection ? Dans mon dernier entretien seul à seul avec ma patiente, à son chevet, elle m’a regardé dans les yeux et m’a dit qu’elle était prête, et surtout qu’elle me faisait confiance. Elle savait que c’était ma première fois. Toutes mes craintes se sont alors évanouies instantanément. J’ai pu la rassurer absolument.

Elle a choisi que ses derniers instants se passent au salon. La lumière pénétrait dans toute la pièce par les grandes fenêtres. Elle était belle, rayonnante, déterminée. Elle tenait dans ses mains des fleurs colorées. Sa famille proche l’accompagnait et la soutenait sans cesse. Ce n’était pas triste, mais plutôt un état d’acceptation, de résolution, de bonheur partagé. Nous avons pris les ultimes photos de famille.

Je me suis ensuite installé à côté d’elle, sur une chaise, ma grande trousse ouverte devant moi. Les infirmières des soins palliatifs étaient aussi là, à côté, réconfortantes. J’attendais son signal. Elle avait choisi des chansons qui devaient jouer durant son départ. Elle demanda de mettre La vie, l’amour, la mort de Félix Leclerc. J’ai pris sa main dans la mienne. Elle m’a regardé dans les yeux, nous nous sommes parlé du regard, avec complicité. Les miens lui ont dit de ne pas s’inquiéter. Elle m’a fait signe de la tête.

Elle a prononcé les derniers mots de la chanson de Félix Leclerc, puis j’ai commencé l’injection. Sa famille l’entourait, la touchait, l’embrassait, l’aimait. Mes mains tremblaient, mes larmes montaient, ma poitrine se remplissait d’émotions.

Pendant que j’éteignais doucement sa vie, j’avais l’impression que son âme irradiait dans toute la pièce, dans les âmes de sa famille réunie, dans la mienne aussi, des âmes qui ne formaient plus qu’un tout. C’était radieux. Heureux, triste, inquiétant, délivrant. Mais surtout radieux. C’était grand, plein de vie. Beau comme une naissance.

Vincent

23 juin 2018

Je m’en vais jouer au ballon dans la cour d’école

Parfois, j’ai envie de dire que je suis fatigué de travailler sans répit depuis le début de l’urgence sanitaire. Je le suis un peu. Aujourd’hui, je prends congé. Enfin, je ferai un peu de paperasse. Je répondrai encore peut-être à quelques appels urgents de mes résidences pour aînés et résidences intermédiaires — j’ai donné mon numéro de cellulaire pour être appelé 24h/24 en cas d’urgence depuis le début de la pandémie. Il faut éviter les transferts hospitaliers. Je ferai encore un peu de gestion du GMF-U. Des procédures à peaufiner pour les résidences pour aînés que nous couvrons. Des listes de garde à établir pour ces résidences. Une liste de garde provinciale de médecins répondants pour les soins à domicile à préparer. Beaucoup de gestion d’urgence, beaucoup de coordination. Je surveillerai mes rapports de laboratoire et rappellerai mes patients. Je répondrai à quelques courriels de l’Université, nous accueillerons nos premiers résidents très bientôt. Je dois payer mon employée, payer mes frais de bureau, préparer mes impôts. Je dois suivre des formations sur la COVID-19, me tenir au courant des nouvelles directives ministérielles du jour. Je dois lire le projet de recherche sur les innovations et changements en période de COVID auquel j’ai accepté de participer.

Mais il fait beau, je suis en congé. J’irai jouer au ballon avec mon fils dans la cour d’école. Il me manque. Toujours à la garderie — il a changé trois fois de garderie depuis le début de la pandémie. Je lui accorde moins de temps le soir et la fin de semaine, occupé, préoccupé par mon travail. Il grandit. Il parle du coronavirus. Il dit que quand il sera grand, il aimerait devenir médecin comme moi, soigner toutes les parties du corps. Je ne sais pas quoi en penser.

J’espère qu’on ne viendra pas nous empêcher de jouer au ballon dans la cour d’école. Dimanche dernier, la police nous a questionnés parce que nous vivons temporairement dans un AirBnB en attendant la fin de la construction de notre maison qui était prévue le 3 avril. Quelqu’un avait fait une plainte. Ils ont noté nom et date de naissance. Ils ont vérifié notre plaque d’immatriculation. Nous sommes sans domicile fixe depuis le 13 avril. La construction résidentielle a été brusquement arrêtée, jugée non essentielle par le gouvernement. Nous avons dû tout repousser en l’espace de quelques jours, nous occuper du déménagement, vider notre ancienne maison, faire entreposer nos effets de manière imprévue, trouver une entente avec les notaires et les acheteurs. Beaucoup d’incertitude. Mais c’est réglé, la construction résidentielle est repartie. Se loger est maintenant un service essentiel, au même titre qu’acheter une bouteille de vin à la SAQ, un café chez Tim Hortons ou des chocolats de Pâques pour emporter. Nous déménagerons à nouveau le 9 mai.

Nous sommes tous dans le même bateau. Ça ne sert à rien de se plaindre. D’autres sont dans de pires situations. Je pense à mes collègues des soins intensifs. Je pense aux préposés et aux infirmières auxiliaires dans les CHSLD. Je pense à toutes celles et à tous ceux qui ont perdu leur emploi, qui utilisent les banques alimentaires, qui vivent dans l’incertitude. J’ai reçu au contraire plusieurs offres très intéressantes dans les dernières semaines, j’ai la chance de pouvoir choisir, de décliner ou d’accepter. Je suis en demande, mais je n’ai pas le temps. J’ai la chance de pouvoir continuer à payer la construction de ma maison et de manger à ma faim. D’autres ont perdu des proches, morts du virus. Comme le père d’une amie, décédé loin d’elle, sur un autre continent. La situation est encore pire dans d’autres pays. Et il y a tous ceux qui sont seuls et désorientés, qui oublient peu à peu le nom de leurs enfants.

Je suis un peu fatigué, nous le sommes tous. Mais il fait beau, nous devons continuer à vivre, à nous occuper de nos enfants. Je m’en vais jouer au ballon dans la cour d’école.

Le formulaire numéro COVID-19

Le mercredi 11 mars, j’ai ressenti une grande fatigue. J’étais exténué, invalide, abattu. Cette asthénie a duré jusqu’au samedi matin. Des maux de tête dans la région occipitale se sont mis à m’affliger. Leur intensité était assez importante pour n’être plus capable de faire quoi que ce soit. J’ai avalé de l’acétaminophène (ou était-ce de l’Ibuprofène?).

Je me suis fait la réflexion que quelque chose n’allait pas, mon corps ne suivait plus. J’ai vite chassé cette pensée et attribué cette fatigue à mon besoin de vacances, au fait que je travaillais beaucoup, à la construction de ma maison qui devait s’achever le 4 avril et au déménagement prévu le 6 avril. Me coucher tôt allait être bénéfique, mon corps m’envoyait des signaux, je devais me mettre à l’écoute. Quant aux maux de tête, il fallait définitivement que j’adopte une meilleure posture au travail.

Le vendredi 13 mars au matin, je ressentais par périodes une sorte de faiblesse, le besoin de m’asseoir. D’étranges étourdissements et une fréquence cardiaque par moments plus rapide m’inquiétaient. Je constatais sur ma Apple Watch une élévation matinale de mon pouls, depuis deux jours, allant jusqu’à 125 battements par minute, inexplicable. Habituellement, ma fréquence cardiaque de base est à 60 battements par minute. Pour tout dire, je me sentais un peu fiévreux. J’ai mesuré ma température plusieurs fois avec mon thermomètre frontal à infrarouge. Elle variait entre 37,1 C et 37,7 C. Elle était normalement dans les 36 C.

Le samedi, je me sentais déjà mieux, sauf deux diarrhées sans douleur abdominale. Mon état était redevenu presque normal. Nous devions ce jour-là recevoir parenté et amis de mon fils pour fêter son anniversaire de quatre ans.

Or, la veille, mon épouse, professionnelle de la santé en hôpital, avait développé des symptômes semblables aux miens et tout aussi inhabituels pour elle : céphalées importantes, fatigue accablante, nausées. Elle les avait attribués également à sa surcharge de travail et à nos projets. J’ai alors commencé à douter. Était-ce possible que nous fussions infectés par un virus, dans la phase de virémie et de réplication virale, encore trop tôt pour développer des symptômes respiratoires ? Peut-être l’influenza, même si nous étions vaccinés ? Mais si c’était ce nouveau «coronavirus» apporté par les voyageurs ? Le 14 mars, 21 cas étaient confirmés au Québec.

Je me rappelais que le 9 mars, alors que je visitais l’espace de montre d’un entrepreneur pour la finition de ma maison en construction, j’avais présenté un écoulement nasal clair très subit qui avait duré environ 30 minutes avant de disparaître complètement. Peut-être la poussière, m’étais-je dit, ou peut-être aussi le début d’un rhume. Mon fils avait toussé trois fois dans la nuit, c’était insignifiant et cela n’avait probablement aucun rapport avec nos symptômes. Mais notre décision était prise : pas de risque à prendre, nous annulions sa journée de fête et nous allions demander à être testés pour ce nouveau virus. Je ne voulais pas risquer de contaminer ma parenté, mes patients ou mes collègues de travail.

La courbe d’incidence des nouvelles infections était exponentielle partout à travers le monde, mais certains persistaient à dire que nous allions être épargnés au Québec, parce qu’il y avait alors peu de cas confirmés chez nous ou que nous étions protégés par notre population peu nombreuse et espacée. Le 30 janvier, l’Organisation mondiale de la santé faisait du coronavirus une urgence mondiale de santé publique.

Malgré cette progression globale, des commentateurs continuaient à réduire la COVID-19 à une simple grippe. Les voyageurs continuaient à rentrer au pays après la semaine de relâche, d’autres partaient encore en vacances et les touristes internationaux débarquaient comme à l’habitude. Les quarantaines étaient volontaires.

Il était prévisible, comme sur le reste de la planète, que la courbe grimperait de façon vertigineuse en l’espace de quelques semaines. Il était évident que des voyageurs peu symptomatiques avaient déjà commencé à contaminer autrui au hasard dès leur retour au pays.

Certains se moquaient, encore en mars, de la peur du coronavirus perçue comme amplifiée par les médias. Avec un sourire moqueur, ils jugeaient qu’il y avait paranoïa collective et exagérations. « Pff, le coronavirus ! », entendions-nous. Il ne fallait pas devenir paranoïaques avec cette maladie. Des donneurs d’opinion rassuraient la population, rapportaient que la grippe saisonnière, la famine ou les changements climatiques faisaient chaque année beaucoup plus de victimes dans le monde et qu’on ne devait pas avoir peur du coronavirus, ni même se laver les mains plus souvent qu’à l’habitude.

Plusieurs s’étaient amusés de voir les Chinois établir depuis janvier des mesures extrêmes, qualifiées de dictatoriales, en envoyant une armée masquée placer de force des malades en quarantaine, en restreignant sévèrement les libertés de déplacement, en forçant tout citoyen à porter un masque, un construisant un mégahôpital en 10 jours ou en aspergeant partout une vapeur désinfectante. Pourtant, si les Chinois avaient pris des mesures si extrêmes et si rapides à la face du monde — même le président portait un masque à la télévision —, c’est que ce virus devait être en quelque sorte catastrophique. Il fallait observer de près ce séisme du mois de janvier et se préparer de toute urgence à nous endiguer avant que la vague du tsunami nous atteigne.

Dans le monde, des hommes politiques défiaient l’infiniment petit et entraînaient leurs admirateurs avec eux dans le piège viral. Aux États-Unis, le 26 février, le président se félicitait de son travail et affirmait que le nombre de cas positifs allait passer de 15 à près de zéro en quelques jours et que le virus mourrait probablement avec la chaleur d’avril. Le 7 avril, la COVID-19 devenait la principale cause de mortalité quotidienne aux États-Unis, qui cumulait alors 12851 morts. Au Royaume-Uni, le 3 mars, le premier ministre déclarait, confiant, qu’il continuait à serrer les mains à tout le monde, même à l’hôpital où il y avait des malades du coronavirus. Le 6 avril, il était admis aux soins intensifs, infecté par cette maladie. Le 10 mars, le président du Brésil affirmait que le coronavirus était une fantaisie propagée par les médias, minant les efforts de son propre ministre de la santé.

Au Québec, les autorités faisaient ici un travail extraordinaire de communication pour rassurer la population et recommander des mesures préventives efficaces, comme le lavage des mains et la distanciation physique de un à deux mètres. Le gouvernement, la santé publique, les syndicats, les fédérations médicales et les ordres professionnels faisaient d’ailleurs un travail remarquable, unis comme jamais dans une seule direction, dans cet effort de guerre collectif contre l’invasion virale ravageuse. Toutes ces autorités étaient à l’écoute du terrain, cela se sentait, et elles agissaient rapidement, jour après jour, pour changer des règles qui étaient depuis toujours des barrières à l’efficience du système de santé. Subitement, tout devenait plus fluide, tout s’accélérait, se précipitait. La menace était plus grande que la somme des peurs légales ou administratives et des luttes corporatives, syndicales ou partisanes. Le gros bon sens devenait un effet collatéral insoupçonné de cette crise.

Les décideurs mettaient en place l’organisation complexe logistique et humaine nécessaire pour se préparer à grande échelle à affronter l’attaque virale. La population presque entière se rangeait avec respect et admiration derrière le premier ministre et le directeur de la santé publique, qui se montraient en contrôle et prenaient des décisions difficiles visant à protéger l’ensemble des Québécois. Beaucoup de citoyens imitèrent l’Italie en plaçant dans leurs fenêtres un arc-en-ciel en guise d’espoir, avec le vœu-slogan repris par le premier ministre : « ça va bien aller ».

Percevant cette période de grande écoute, beaucoup de professionnels et de citoyens recommandaient publiquement des changements constructifs pour mieux se préparer contre l’ennemi, sachant que leurs voix pouvaient être portées par les médias sociaux auprès des décideurs, des journalistes et des influenceurs. Il arrivait même que des autorités consultent directement les professionnels ou les citoyens pour leur expertise ou encore qu’elles remercient publiquement certains d’entre eux pour leurs suggestions et leur aide. J’avais l’impression de me trouver virtuellement dans une immense agora, comme jadis à Athènes. Nous construisions en accéléré une forteresse en utilisant la force et les idées de chacun, l’intelligence collective.

Au Québec, le 4 mars, on suggérait de cesser de donner la main ou de faire la bise. Le 12 mars, on demandait d’éviter les rassemblements de moins de 250 personnes et de favoriser le télétravail. Les voyageurs qui rentraient au pays devaient volontairement s’isoler pour 14 jours. Le 14 mars, le gouvernement du Québec décrétait l’urgence sanitaire dans la province et désignait des hôpitaux dans chaque région pour recevoir les cas de COVID-19 nécessitant une hospitalisation. On recommandait aux personnes de 70 ans et plus de demeurer à la maison et on interdisait les visites à l’hôpital ou en CHSLD. On conseillait aussi d’éviter tout voyage non essentiel et de rentrer au pays. Le 16 mars, on fermait les écoles, les universités et les garderies. Le gouvernement recommandait désormais d’éviter tout rassemblement.

Les frontières du Canada furent complètement fermées le 18 mars, une semaine après la reconnaissance mondiale de la pandémie. Le 24 mars, on fermait tous les commerces non essentiels. On apprenait du même coup que la vente d’alcool et de café était essentielle. Le 2 avril, on annonçait des amendes à ceux qui ne respectaient pas ces mesures.

De la mi-février jusqu’après la relâche, j’avais examiné étroitement, à moins d’un mètre, avec auscultation pulmonaire et examen de la gorge, plusieurs patients avec des symptômes de toux, de fièvre, de maux de tête et de douleurs musculaires qui revenaient de voyage de régions considérées non à risque par la santé publique (Californie, France, République dominicaine, croisière). Au moment de mes contacts avec ces patients infectés par un virus que je ne pouvais pas identifier, la santé publique avait émis des directives strictes et claires visant à restreindre l’accès aux tests de coronavirus aux seules personnes avec toux, température ou difficulté respiratoire qui étaient de retour de voyage de la Chine continentale ou ayant eu un contact étroit avec un cas confirmé de COVID-19. 

Il était alors impossible de tester la présence de coronavirus chez les patients que j’avais devant moi, même si ce virus était confirmé dans les pays d’où ils revenaient. Il y avait, par exemple le 29 février, 62 cas confirmés aux États-Unis et 100 cas en France. Le 4 mars, c’était 129 cas rapportés aux É.-U. et 282 cas en France. Le 11 mars, date de la déclaration officielle de la pandémie par l’Organisation mondiale de la santé, 291 cas étaient déclarés aux É.-U. et 507 en France. On rapportait, dans ces pays et d’autres, des difficultés d’accès au test et un nombre réel de cas beaucoup plus élevé.

Le 4 mars, la liste des pays était augmentée de la Chine, de l’Italie, de Singapour, du Japon et de l’Iran.

Sur le terrain, des médecins de première ligne exerçant en cliniques avaient l’impression de voir débarquer l’ennemi devant leur bunker sans avoir l’autorisation de faire feu ni même d’alerter l’état major. Ils avaient l’impression de relâcher le virus dans la nature, de le laisser filer entre leurs doigts.

Si ces médecins, ou des journalistes, s’aventuraient à souligner publiquement le retard de la santé publique par rapport aux observations du terrain et suggéraient d’accélérer certaines mesures, ils étaient alors rabroués, accusés de créer la panique, de miner la confiance envers les autorités, de s’opposer aux experts ou de manquer d’esprit de corps. Le virus, pendant les explications rassurantes d’experts, continuait son chemin vers la deuxième ligne de barricades qui avait été épargnée durant la première semaine. Grâce à des renforts parmi de nouveaux infectés, il allait bientôt s’infiltrer dans les hôpitaux, percer les résidences pour aînés et mitrailler les CHSLD.

On réalisa alors que depuis un siècle, personne n’avait eu l’idée de se préparer sérieusement à une pandémie. Enfin, ce n’est pas vrai. Nous apprenions que la santé publique y avait sérieusement travaillé en 2007, mais que quelque chose n’avait pas fonctionné. Personne n’en était responsable, ou nous l’étions tous, dépendant du point de vue. Nous n’avions pas de réserves stratégiques d’équipement de protection individuelle et nous manquions de matériel pour tester la présence de virus.

On réalisa aussi que les frontières avaient encore une utilité et que la délocalisation de la production avait ses limites. 

On réalisa qu’on pouvait facilement tout perdre et que les gouvernements étaient pratiques pour aider ceux qui avaient tout perdu — mais aussi ceux qui n’avaient rien perdu.

On réalisa que nous étions débrouillards, ingénieux et collaboratifs, quand nous dépendions les uns des autres pour nous sortir collectivement du pétrin, plutôt que de nous faire concurrence. 

On réalisa surtout que beaucoup avaient encore cette fameuse « vocation », cette fibre vibrante, cette flamme enfin ravivée à l’intérieur, prêts à aider, à soigner, pour aider, pour soigner. Ce fut le constat le plus rassurant du siècle, du moins, jusqu’ici.

Le samedi 14 mars, cherchant à nous faire tester pour le coronavirus, j’ai téléphoné à la ligne 1-877 mise en place pour la COVID-19. Les bureaux étaient fermés. J’ai donc appelé au 811. Après deux heures d’attente sur la ligne, la communication fut coupée. J’ai donc appelé de nouveau. Trois heures plus tard, je parlais enfin à une infirmière. Après vérification auprès de sa supérieure, elle nous refusa le test, parce que nous ne revenions pas de voyage d’un pays à risque, parce que nous n’avions pas les symptômes typiques et parce que mes contacts avec mes patients de retour de voyage étaient considérés comme non étroits.

En effet, l’auscultation de leurs poumons et de leur gorge avait duré moins de 10 minutes. Le critère d’étroitesse était un critère de durée plutôt que de distance. « Prenez une inspiration profonde par la bouche, puis expirez. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Ouvrez très grand la bouche, tirez bien la langue et dites “Aaaah” pendant que je mets mon visage et mes yeux devant votre bouche pour bien visualiser le fond de votre gorge à l’aide de mon abaisse-langue. Prière de ne pas postillonner quand vous me parlez. »

On m’a recommandé de retourner au travail, je pouvais circuler dans les lieux publics sans porter de masque. Si je développais de la toux, je devais tousser dans mon coude. J’ai suivi les consignes comme devait le faire tout citoyen. Le jugement clinique du médecin n’avait plus sa place devant la COVID-19. On avait donné à cette maladie le nom d’un formulaire administratif, il fallait suivre l’algorithme de haut en bas sans en déroger.

Non, il était improbable que je fusse infecté par le coronavirus. Je ne présentais pas les symptômes officiellement reconnus. Les patients que j’avais examinés ne revenaient pas des pays identifiés à risque par la santé publique. J’avais pris soin de porter des gants et un masque chirurgical pour examiner la plupart de ces patients, sauf quelques-uns. Nous demandions aux patients qui toussaient de porter aussi un masque en entrant dans la salle d’attente.

Je n’ai jamais compris d’ailleurs pourquoi la plupart l’enlevaient, ce masque, arrivés dans mon bureau, ou pourquoi certains omettaient volontairement de le porter parce qu’ils croyaient leur toux non contagieuse — je devais alors rappeler ces patients à l’ordre. Peut-être était-ce parce que le directeur de la santé publique recommandait à la population de ne pas porter de masque.

Le 16 mars, le directeur de l’Organisation mondiale de la santé envoyait un message à tous les pays : «Nous avons également assisté à une escalade rapide des mesures de distanciation sociale, comme la fermeture d’écoles et l’annulation d’événements sportifs et d’autres rassemblements. Mais nous n’avons pas vu d’escalade assez urgente dans le dépistage, l’isolement et la recherche des contacts – qui sont le pilier de la riposte. […] Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. Et nous ne pouvons pas arrêter cette pandémie si nous ne savons pas qui est infecté par le virus. Nous avons un message simple pour tous les pays : testez, testez, testez. Testez tous les cas suspects. » 

Test, test, test. Le gouvernement se faisait rassurant, nous avions assez de tests pour tout le monde et nous avions assez d’équipement de protection individuelle pour tous les professionnels de la santé, ça allait bien aller. Quelques jours plus tard, après des interventions publiques de soignants directs qui affirmaient le contraire, le gouvernement déclarait à la population qu’en vérité, il n’en restait que pour trois à sept jours. Des entreprises se mirent alors à faire ce qu’elles font le mieux, chercher des solutions pour répondre aux besoins et les produire rapidement. Il fallait simplement qu’elles le sachent.

Six jours après mon épisode de fatigue et de céphalées, le 17 mars, j’ai commencé à ressentir, de manière intermittente, mais presque constante, des serrements insidieux très localisés derrière le sternum. Pour me soulager, je devais me coucher sur le ventre ou sur le côté droit. Ces douleurs variaient légèrement avec ma respiration. J’avais l’impression de manquer d’air à l’effort léger, à simplement monter un escalier ou même en m’habillant. J’avais ce que mes patients appellent « le souffle court ». Lorsque je me couchais sur le dos, des sécrétions claires peu abondantes, incrachables, remontaient de ma trachée jusque dans mon larynx, mais sans provoquer de toux. Je n’avais aucune congestion nasale ni d’écoulement nasal et je ne faisais toujours pas de fièvre.

Ma douleur rétrosternale était une sensation nouvelle, différente des brûlements d’estomac, des spasmes œsophagiens, de l’oppression thoracique causée par l’anxiété et des douleurs costochondrales qu’il m’était arrivé de ressentir dans ma vie. J’ai alors commencé à m’inquiéter pour mon cœur. De l’angine de poitrine, était-ce possible? À 42 ans, oui. Pourtant, cette douleur était peu présente le jour ou à l’effort. J’ai pensé que je faisais peut-être une myocardite virale. Je n’ai pas consulté, en cordonnier mal chaussé, désirant éviter d’aller aux urgences dans le contexte actuel et parce que si c’était une myocardite virale, il n’y avait pas grand-chose à faire de toute manière. Je préférais me donner encore un peu de temps et surveiller si ces symptômes allaient s’intensifier. Trois jours après, les douleurs et l’essoufflement étaient résolus.

Dans mes lectures médicales et les témoignages de personnes atteintes, je constatais que le coronavirus pouvait causer une panoplie de symptômes non spécifiques et même une absence de toux et de fièvre dans les cas légers. Était-ce possible que je fusse l’un de ces «cas légers »?

Le 18 mars, un premier décès causé par le coronavirus était annoncé au Québec.

À mes côtés, le 20 mars, mon épouse et mon fils se sont mis à tousser. Une toux très sèche présente curieusement surtout le jour, mais incessante. Ma conjointe s’est plainte également d’une douleur thoracique et s’est sentie fiévreuse durant quelques jours. Sa température n’a comme moi pas dépassé les 37,7C degrés. Le 21 mars, je lui ai suggéré de se faire tester à son lieu de travail, où l’on dépistait maintenant les professionnels de la santé de l’hôpital. On lui a refusé, car elle ne revenait pas de voyage et n’avait pas été en contact avec un cas prouvé de COVID-19. L’infirmière ne considérait pas mes contacts avec des patients symptomatiques comme un risque. On lui suggérait de rentrer au travail le lundi et de tousser dans son coude.

Nous avons décidé de rappeler le 811. J’avais en tête les mots du directeur de l’Organisation mondiale de la santé: test, test, test. Nous avions le devoir de nous faire tester, l’inverse aurait été irresponsable de notre part. Cette fois, nous avons pu parler à l’infirmière du 811 sans attente. C’était une nette amélioration depuis la semaine précédente. Le gouvernement ajustait le tir rapidement, c’était rassurant.

En apprenant par ma conjointe que j’avais été en contact, au travail, avec des voyageurs présentant des symptômes grippaux dans les deux semaines précédentes, l’infirmière du 811 a demandé à me parler. J’ai alors répété mon histoire, en ajoutant que j’avais ressenti dans la dernière semaine de l’essoufflement passager et des douleurs thoraciques. Voilà que je me qualifiais maintenant pour un test, même si mes symptômes étaient résolus. J’avais rendez-vous le lendemain dimanche 22 mars.

Comme j’étais devenu un cas « en investigation » et que mon fils et ma conjointe présentaient de la toux, l’infirmière leur a aussi recommandé de se faire tester et leur a donné rendez-vous en même temps que moi. Notre test allait s’effectuer au service à l’auto dans le garage de l’hôpital Chauveau.

J’ai demandé à l’infirmière du 811 ce que nous devions transmettre comme consigne à la gardienne de mon fils. Comme notre garçon était maintenant un cas en investigation, la gardienne devait se mettre en isolement et cesser ses activités jusqu’au résultat du test de mon fils. L’appel avec l’infirmière a duré au total 57 minutes.

Le lendemain, un infirmier me téléphonait pour me poser les mêmes questions que l’infirmière du 811 la veille, et d’autres questions plus précises en lien avec le prélèvement. L’appel a duré une vingtaine de minutes. Cinq minutes après, il me rappelait pour m’informer que ma conjointe et mon fils ne se qualifiaient plus pour un test, parce qu’ils n’avaient pas été en contact avec un voyageur symptomatique ni avec un cas confirmé. Je me suis opposé, car ils avaient cette toux sèche et qu’ils avaient été en contact avec moi qui étais en investigation, et que l’infirmière de la veille n’était pas du même avis. Après explications, l’infirmier a jugé que nous devions en effet nous faire tester tous les trois, et a maintenu notre rendez-vous comme prévu.

Une heure plus tard, une infirmière du centre de prélèvement m’appelait. Elle me posait encore une fois les mêmes questions, puis elle m’annonçait qu’elle annulait les tests de ma conjointe et de mon fils, bien qu’ils étaient symptomatiques, car ils ne revenaient pas de voyage et n’avaient pas été en contact avec des voyageurs symptomatiques ou un cas confirmé. Ils ne devaient être testés que si j’étais déclaré positif, même si je n’avais plus de symptômes. L’infirmière a suggéré que ma conjointe contacte son employeur, l’hôpital, pour savoir si elle pouvait rentrer au travail le lundi ou si elle devait s’isoler, compte tenu de sa toux. Quant à la gardienne de notre fils, je ne devais pas m’inquiéter : si mon résultat était positif, on allait alors dépister mon fils, et s’il était à son tour positif, la santé publique allait la contacter.

Trente minutes plus tard, une autre infirmière m’appelait, me posait les mêmes questions pour préparer les étiquettes pour mon prélèvement. Ainsi, quand j’allais me présenter en voiture à l’hôpital, l’intervention n’allait durer que 5 minutes, tout allait être prêt d’avance. Ça roulait bien.

Comme suggéré par l’infirmière du centre de prélèvement qui avait annulé son test, mon épouse téléphona à son hôpital pour connaître la conduite à tenir pour son retour au travail. L’infirmière de l’hôpital lui demanda alors de se présenter le lendemain 23 mars pour un test de COVID-19.

La toux de ma conjointe et de mon fils s’améliorait heureusement de jour en jour. Le résultat de mon épouse lui fut annoncé le 25 mars. Je reçus le mien le 26 mars. Nous étions tous deux négatifs et aussi guéris de nos symptômes, deux semaines après leur début. L’infirmière qui m’avait contacté pour me donner mon résultat leva alors notre isolement. Le 4 avril, 14 jours après mon test, une autre infirmière me téléphonait pour m’informer à nouveau que mon résultat était négatif, bien étonnée qu’on m’ait déjà avisé. J’étais de mon côté étonné qu’on m’en avise une seconde fois deux semaines plus tard.

Des études internationales en février et mars montraient que la sensibilité du test nasopharyngé ou pharyngé pour détecter le coronavirus dans les cas légers était de 60 à 72% dans la première semaine de l’infection et de 30 à 54% dans la seconde semaine de l’infection. Il y avait donc une bonne proportion de résultats faussement négatifs, c’est-à-dire que chez des personnes réellement atteintes de la COVID-19, on risquait d’en manquer plusieurs. En somme, un test positif nous aidait à prendre une décision, mais un test négatif ne pouvait pas nous rassurer. Le 2 avril, un mémo officiel transmis aux médecins, infirmières, gestionnaires et personnel de laboratoire de la rive sud de Québec spécifiait qu’il s’agissait d’une fausse nouvelle et qu’au Québec, la sensibilité du prélèvement était estimée excellente (sans toutefois préciser cette sensibilité). La preuve donnée dans ce mémo pour juger de l’excellence du test : sur 300 personnes testées plus d’une fois, seule une personne était devenue positive. On recommandait toutefois de répéter le test 48 heures plus tard en cas de suspicion élevée.

Il était déjà connu que le virus se transmettait par gouttelettes, lors de la toux ou des postillons expulsés en parlant, et par contact — le virus pouvant survivre plusieurs jours sur les surfaces. Il était aussi connu mondialement, depuis le 21 février, qu’il existait une transmission de la COVID-19 chez des personnes ne présentant aucun symptôme. 

Au Québec, les autorités recommandaient de ne pas porter de couvre-visage dans les lieux publics, même si une telle barrière réduisait de toute évidence l’émission de gouttelettes potentiellement infectées dans l’environnement. Comme argument derrière cette directive, on préjugeait que chez les Québécois, se couvrir la bouche créerait un faux sentiment de protection et que les personnes masquées cesseraient de se laver les mains ou de maintenir une distance sécuritaire. On craignait aussi que les soignants manquent de masques si la population se masquait. Quant aux foulards ou aux masques de fortune qui n’avaient pour limite que l’imagination, ils n’avaient pas fait l’objet d’étude formelle : on ne savait pas s’ils pouvaient bloquer une gouttelette. Mieux valait donc s’abstenir en l’absence d’étude. La bonne pratique était d’envoyer ses gouttelettes dans son coude : il fallait faire l’effort collectif d’y penser, de changer l’habitude de tousser dans notre main. Une nouvelle bonne manière vit le jour : s’excuser aux gens autour de nous si on oubliait par distraction de tousser dans son coude.

Étais-je un « faux négatif » ou avais-je été infecté par un autre virus? Je ne le saurai jamais, sauf si j’attrapais la COVID-19 à l’avenir ou si je pouvais vérifier la présence d’anticorps dans mon sang, ce qui serait bientôt envisageable avec un test sérologique rapide. Encore qu’on ne sait toujours pas actuellement si l’immunité acquise sera à long terme ou de courte durée.

Pour tout dire, ce n’est pas important de connaître si le coronavirus a réellement infecté ou non mes cellules. Ce qui importe, c’est que d’autres personnes, réellement infectées, ont vécu une histoire semblable.

Au moment d’écrire ces lignes, le 9 avril, 11677 cas de COVID-19 avaient été confirmés au Québec. 733 étaient hospitalisés. 186 étaient aux soins intensifs. 241 en étaient décédés. On ne testait déjà plus toute personne présumée infectée, mais seulement les plus malades, hébergées ou hospitalisées ou les professionnels de la santé symptomatiques. On songeait à rouvrir bientôt les écoles et les garderies pour immuniser naturellement les enfants et leurs parents. Enfin, ce n’était pas encore très clair. On songeait aussi à rouvrir certains commerces, pour une reprise progressive de l’économie, frappée de plein fouet avec des milliers de pertes d’emploi et des entreprises en souffrance.

Hommages à toutes celles et à tous ceux qui en sont décédés ou qui en mourront. Et à chaque personne qui a contribué à la lutte contre cette pandémie, dans l’ombre comme dans la lumière.

31 juillet 2016

Mon garçon,

Tu as déjà franchi le cap d’une année de vie. Treize mois aujourd’hui, exactement. Tu as ouvert en moi un chemin d’amour comme on marche en ouvrant la Mer morte.

Tu marches à quatre pattes, ou debout encore hissé sur le bout de tes pieds. Petit farceur, le visage toujours marqué de ton sourire espiègle, les yeux petits de tes sourires, ou ronds de ta curiosité sans fin, de ta soif d’apprendre et de réussir de nouveaux exploits, comme monter les escaliers, empiler les blocs l’un dans l’autre ou découvrir le monde secret d’une nouvelle porte d’armoire.

Le bonheur que tu me donnes, je ne pouvais pas l’imaginer exister dans cet univers. J’imaginais que tu allais être comme une étoile, à qui penser la nuit quand je serais loin ou songeur. Mais tu allais être l’étoile la plus proche, la plus lumineuse, le soleil. Tu éclaires ma vie, tu la réchauffes, tu lui donnes son sens.


Je ne m’explique toujours pas comment tu es possible, comment tant de pureté, de joie, de bonté et d’amour peuvent exister dans ce monde gris, corrompu et trop râpeux. Tu es la solution. Il te suffisait d’être pour résoudre toutes les conneries du monde, au moins les miennes.

Misoprostol

De voir ton trop petit corps rond d’enfant mort, de vie arrêtée, de pas de cœur battant, dans ce ventre qui gonflait depuis presque trois mois et qu’on pensait bien en vie, ça a fait quelque chose comme un trou, une chute à terre inattendue, une inondation. J’ai pas dit un mot. Y avait rien à dire. Comment expliquer ça à ton grand frère, qu’il n’allait pas être grand frère, pas maintenant? «Pourquoi il est parti? Pourquoi?», a-t-il demandé. «Pourquoi?», de ses trois ans de grand frère qui t’a caressé, qui t’a chuchoté des mots avec affection et douceur, qui t’a aimé pour ce que tu allais devenir et lui faire devenir, qui t’appelait par tous les prénoms qu’on hésitait à te donner. Pourquoi? C’est la question qu’on ne pose plus à mon âge. On a appris que la vie n’a pas de raison, la mort non plus. Elles viennent toujours après, les raisons. Et puis il a fallu te sortir de là, t’expulser, te cracher, te saigner. Ça nous a fait mal, encore plus à ta mère, te mettre au monde pour que tes débris finissent dans les égouts. Excuse-moi, nous n’avons jamais voulu être de tels barbares. Je ne sais pas quand ta vie s’est arrêtée — ni pourquoi —, mais je veux te dire que je t’aime. Je veux te dire merci d’avoir illuminé nos vies comme une étoile filante. Je n’ai rien trouvé de mieux à dire à ton grand frère que tu es parti au ciel. On a encore besoin du ciel pour y mettre nos peines, nos raisons et nos souvenirs.

Notre-Dame de Paris

Aujourd’hui, la cathédrale a brûlé. Tu jouais à insérer un à un dans ma tirelire en forme de maneki-neko des sous noirs que j’ai accumulés dans un petit coffre au trésor au fil des années. Je ne sais plus si j’ai acheté cette tirelire à mystères sur la rue Saint-Denis ou dans le quartier chinois. Les souvenirs s’effritent. Je te laissais faire, ça te rendait heureux. Tu ne sais pas encore la valeur de la monnaie. Tu ne sais pas que les sous noirs ne servent plus à rien sauf à mettre dans une tirelire ou à faire des vœux. Tu ne sais pas non plus que ce chat est censé te porter bonheur. Je te les donne.

Tu ne connaissais pas cette cathédrale. Je l’ai visitée quelques fois. Avant l’incendie, le souvenir que j’en avais, c’était les mendiants. C’était aussi tous ceux qui en tiraient profit. C’était les voleurs. C’était les appareils-photo, les touristes, les foules. C’était une chanson, un bossu, des siècles d’histoire. C’était son immensité.

Il y a près de 10 ans, j’écrivais les mots suivants en regardant disparaître des cathédrales :

Par ma fenêtre du Labrador
Je regarde passer les cathédrales
Elles se dessinent sur le ciel rose, au loin dans la banquise bleue
Et j’entends un bruit craquant : un mur s’écroule
L’édifice poursuit lentement sa route gelée
Mais déjà demain je ne le verrai plus
Un si grand bâtiment à la dérive
Il semblait pourtant éternel
Où vont les cathédrales ?

Aujourd’hui, je sais qu’elles reviennent. Tout ce qui est immense revient un jour autrement. Tout peut se reconstruire. Ne t’inquiète pas et joue encore. Un petit frère ou une petite sœur s’en vient. Tu lui partageras ce qui te portera bonheur.

Un petit quelque chose

Deux mains sur la dactylo, coupées. L’épilepsie n’est plus qu’un souvenir de jeunesse, ou d’un autre. Le souvenir en quarante-troisième version. La peur à la folie a d’abord eu raison ; la logique l’a recousue avec ses cadenas. Il reste un peu d’amphibologie — clés pour s’amuser, Dieu merci. Il y a bien aussi des pantoufles de laine, pour lire et compter les moutons, mais manque aujourd’hui un peu de vide pour écrire, des insomnies. Il y a des chaussons de laine jaune, tricots de 89 ans, ils aident, paraît-il, à écrire le cœur plein.

Tu naîtras

Tu naîtras, mon fils. Ta mère connaît déjà tes mouvements, ta vitalité, ta force, ta volonté de découvrir l’espace qui t’entoure et celui qui se trouve au-delà. Je verrai, le premier, émerger tes yeux au monde comme deux dauphins d’espoir à la surface d’un océan. Leur première vision, voilée, maladroite, indéfinie, possèdera toute l’innocence du monde. Ils verront sur mon visage l’euphorie d’un dieu créateur, mêlée à la prudence d’une divinité protectrice. Oui, ta création ne peut être que l’œuvre des dieux qui nous auront habités, ta mère et moi. Ils te guideront à ton tour ta vie durant. Ils feront ta joie et te protégeront des regrets. Tu perdras de vue et tu renieras ces dieux, mais un jour, ils reviendront à ton étonnement. N’oublie jamais qu’il y a plus grand que toi, respecte les autres, respecte l’inconnu et ne cherche pas à tout savoir. Cherche seulement à comprendre.

En ce moment, tu vis l’époque la plus douce et réconfortante, celle que tu n’oublieras jamais complètement, qu’une sorte de réminiscence te fera rechercher durant toute ton existence, surtout lorsque ton existence te sera devenue douloureuse, pesante et blessée, car elle le deviendra un jour. Mais ce jour est loin, je t’en reparlerai en temps voulu, je t’en reparlerai autrement. Et même s’il m’arrivait de ne plus être au monde lorsque ce jour te frappera comme la nuit masque le soleil, je t’en parlerai dans tes silences, je t’en parlerai dans les étoiles, dans le vent, dans les feuilles d’automne et dans les marées. Je t’en parlerai dans les mots que je t’aurai laissés comme des testaments. Nous serons des millions à t’en parler en lettres, en musique, en arts. Tu ne seras jamais seul, mon fils, pas même lorsque les feuilles des arbres seront tombées, que les racines seront mortes et que les édifices se seront écroulés. Tout renaît. Tu naîtras, tu renaîtras aussi.

Tu nages à présent, seul et tranquille, dans le chaud et confortable univers de ta mère. Si seulement tu pouvais voir comment elle te protège, comment elle t’aime déjà, comment elle fait chair avec toi qui bouges en son ventre et la surprends à tous les jours. Toute ta vie, une voix douce, une main dans tes cheveux, une chanson fredonnée ou la musique lointaine d’un accordéon t’apporteront ce même calme et ce bien-être rassurant. Ta mère t’enveloppera toujours.

Prends ton temps, mon fils, la vie est belle. Observe sa beauté, il s’en trouve même dans sa laideur. Rends-la belle à ton tour. Aime, aime sans cesse. Aime à jamais et malgré tout. Aime jusqu’à donner la vie.

Le premier nerf crânien

Parfum. Sur la même table, j’ai lu sans ponctuation le « hasard » d’Ulysse et Pénélope. Le tome 1 annonçait un deuxième tome.

En marchant rue Notre-Dame, je lisais. J’ai lu dix sous par terre, puis un sou noir. J’ai lu qui les avait échappés là. J’ai lu qui ne les avait pas ramassés. Je n’ai pas osé.

J’ai lu celui qui parlait à son cheval. J’ai lu des yeux qui m’ont regardé.

Je lis sans arrêt.

Papyrus romain deltaïque (périodes ptolémaïque et romaine)

Pour me faire pardonner annuellement, pour le reste de mes jours. Hommage à Roy-Rousseau, qui n’est plus, et à son fou qui en transmit ce secret.

***

Sur une surface plane, préférablement une planche à découper en bois, disposer devant vous les ingrédients préalablement cultivés ou, à défaut de posséder une ferme ou un jardin, achetés chez Steinberg.

Placer sur la planche deux oignons, un piment vert, deux branches de céleri, deux gousses d’ail, deux carottes et un poireau.

Passer les légumes au robot. Faire suer. Ajouter deux à trois livres de bœuf haché mi-maigre. Faire suer. Égoutter.

Ajouter une grosse boîte de jus de tomate et ajouter ensuite une petite. Incorporer une grosse boîte de tomates broyées et une cuillère à thé de sauce Worcestershire. Ajouter sel et poivre, au goût. Sucrer. Saupoudrer d’origan et de poivre de Cayenne (le piment de Cayenne fera également). Ajouter quelques jets de Tabasco, quelques saupoudrées de poudre de chili. Mettre quatre feuilles de laurier et jeter du piment broyé. En fin de cuisson, ajouter la marjolaine.

Mijoter deux heures, puis ajouter deux petites boîtes de crème de tomate, une grosse boîte de pâte de tomate, du ketchup et du chili au goût.

Cuire une heure, puis lier avec une à deux cuillères à table de fécule de maïs.
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Le temps d’une paix

Après les miroirs, miroirs et les grands masques touaregs

Tel-Aviv sur une plage

triste nécessairement

pour faire danser un peu

devant les oliviers crétois

Cohiba pyramidal

pour fumer les souvenirs

songeant à la paix

au démartèlement des stèles

à la réécriture des noms propres

au croissant de lune

espion de la NSA

don’t worry, I’m happy

Notion d’importance

« Diagnostic différentiel : schizophrénie paranoïde, trouble schizo-affectif, trouble délirant, trouble de personnalité narcissique et antisocial sévère, état psychotique induit par une substance (PCP, cocaïne, cannabis). Le diagnostic est imprécis, mais cela importe peu, puisque le traitement est identique. »

Demandez donc au patient, si cela lui importe ou non.

Le 22 avril

J’ai l’estomac plein, les mots n’ont plus la légèreté et ne sortent plus de moi en riant. J’ouvre au hasard le manuscrit et, les yeux fermés, j’en copie une ligne.

ou pour quelqu’un d’autre et non plus pour l’accorder à son livre. Je voyais qu’elle avait enfin

J’aime les hasards, bien qu’ils soient tout sauf des hasards.

Je continue cent pages plus loin. Mes yeux ont vu les mots mis en exergue.

am I drinking too much ? est-ce mauvais pour le cœur ? I’m afraid de marcher sur la ligne. I’m afraid to fall.

Trouble

Au dépanneur rue Rachel, en payant une bière de fin de journée, j’ai demandé à la dépanneuse qui ne parlait pas français :

— Quel est le sens de la vie ?
— Sorry ? The what de la vie ?
— Le sens de la vie. « What’s the meaning of life », me suis-je interprété moi-même.
— I don’t know… [Traduction libre :] Tu travailles fort toute ta vie, et quand tu meurs, tu n’emportes rien avec toi.

En sortant dans la rue, j’ai rompu un biscuit chinois qui traînait dans ma poche depuis mon dîner au resto thaï rapide de la rue Mont-Royal, situé entre le CLSC du Plateau Mont-Royal et la Clinique itinérance rue Sanguinet.

« Ne cherchez pas les ennuis tant qu’ils ne vous trouvent pas. »

Je suis resté dubitatif.

Au verso : « Never trouble trouble till trouble troubles you. »

La vie fait parfois plus de sens en anglais.

I’m sorry to leave you, my loved ones.

15 décembre, Paris

Lundi 15 décembre 2014, semaine 51.

Toute la journée, fin du papier final EMBA.

13h30, Rencontre accueils cliniques St-Luc, salle 2228, 2e étage du pavillon principal. Demander aide de l’agent de sécurité.

15h00, Discussion avec G.C.

18h00, Vidanges.

18h00, Épicerie.

21h00, Recyclage.

J’ajoute aujourd’hui à mon agenda :

9h30, 17 rue de la Sorbonne, – 75005 Paris – Escalier E – 1er étage,
Félicitations.

Les grandes bousculades : vers la Société de la Santé et des Services sociaux du Québec

Ce texte, adressé aux consœurs et confrères de ma profession, a été publié dans L’actualité médicale le 22 octobre dernier, suivant le dépôt du projet de loi 10 du ministre de la Santé Barrette, qui vient abattre la structure du système public de santé du Québec édifiée peu à peu depuis dix ans, pour en recréer une nouvelle, une méga-structure hypercentralisée, sous contrôle direct du ministre qui en détiendra les pouvoirs absolus.

 

***

Je revois le professeur Henry Mintzberg, dans son cours sur les configurations des organisations, saisir un gros crayon-feutre qui manquait d’encre — bleue ou rouge, mon souvenir a déjà perdu ce détail —, et dessiner au bas du tableau blanc une suite de carrés, sans utiliser tout l’espace que lui permettait son immensité. « C’était les CLSC », dit-il. « Ils ont dit que ça ne marchait pas très bien. Ils ont ajouté un étage au-dessus et y ont placé des tsars, les directeurs généraux. Ils ont créé les CSSS », ajouta-t-il en dessinant un nouvel étage au-dessus de l’organigramme d’une main maladroite et en le reliant aux carrés par des lignes. Ressemblant à un mobile pour enfants ou à une sorte de pantin, le dessin ainsi fusionné semblait chambranler de ses liens trop ténus, comme s’il allait se détacher du tableau et s’écrouler au sol d’un moment à l’autre. « Est-ce comme ça? », vérifia-t-il auprès de moi qui lui répondis du mot approbateur le plus court qui me vint à l’esprit.

Au-dessus de cet étage, le ministre actuel de la Santé vient d’ériger un immeuble — que dis-je, une ville, une région entière! — et s’y est assis sur le trône, se faisant l’Ivan le Terrible éliminant ses boyards.

On ne peut pas nier que l’actuel ministre possède un immense courage d’agir (seul). On doit reconnaître également la volonté profonde de ce ministre de « changer les choses » par ces intégrations, notamment une tentative de réaliser des économies d’échelle et de réduire les coûts de non-efficience. Je suis convaincu que nous avions besoin d’un Gaétan Barrette pour démolir certaines poches de résistance indue à des changements qui s’imposaient, notamment les entraves à la création de liens fonctionnels nécessaires entre les établissements au bénéfice des patients. Mais à quel prix?

Je veux dire, quel sera le coût en argent sonnant de cette longue transition, mais aussi, et surtout, en capital humain?

Quels seront les coûts de la période d’apprentissage des cadres, des employés administratifs et des chefs dans leurs nouvelles fonctions, et des consultations pour nommer des responsables dans ces nouveaux postes?

Et quels en seront les coûts d’opportunité? Que ne sera-t-il pas accompli par ces personnes en transition ou éliminées durant cette période paralytique?

Quels seront les coûts irrécupérables de l’abandon de tous les projets qui avaient été commencés dans les CSSS, les agences de santé et les autres établissements qui seront confondus? Combien de temps, d’énergie et d’argent aurons-nous gaspillés collectivement dans les dernières années à travailler dans le vide sur des projets qui du jour au lendemain deviendront caducs, balayés par la volonté d’une seule personne?

Mais surtout, quels seront les coûts de la démobilisation des employés, médecins et cadres qui auront à recommencer à une plus large échelle le travail d’intégration effectué depuis 10 ans, qui seront habités d’un sentiment encore plus grand d’aliénation et de perte de contrôle sur leur travail, de leur impossibilité grandissante à influencer les décisions et les changements pris à distance?

À combien se chiffrera la baisse de leur productivité due à leur démotivation par ces bouleversements et au nombre de comités qui devront être créés, des réunions qui devront être tenues? Que dire des luttes internes de pouvoir à prévoir inévitablement en raison de la taille de ces mégacomplexes régionaux, de la diversité de leurs missions et de leurs multiples parties prenantes internes et externes? Quel sera le coût en perte de leadership et d’expérience de ceux qui partiront ou qui se replieront sur eux-mêmes? Il faudra plus que des arguments économiques et des menaces pour motiver et engager les troupes du terrain à collaborer dans ces grands projets d’intégration.

Et la question ultime : quelle sera la prochaine grande déstabilisation où il faudra encore tout recommencer, quand un autre parti politique ou le parti présentement au pouvoir dira que les CISSS auront été un échec, dans autre cycle de 10 ans?

Par son hypercentralisation des pouvoirs, la grande intégration « en plan » de notre nouvel empereur de la Santé — verticale et horizontale tout à la fois —, irréversible et désormais inévitable, ne sera plus qu’à un pas de pousser cette logique d’intégration dans l’absolu pour transformer tout le système public de santé en une seule « organisation » de services de santé, c’est-à-dire la création d’une société d’État à part entière. En y pensant bien, cette solution aurait peut-être été préférable à celle du potentat d’un ministre.

Il suffira, au prochain ministre de la Santé qui en aura le courage, de confier à un conseil d’administration imputable et indépendant de toute partisanerie politique les superpouvoirs que le ministre actuel s’est octroyés, et que ce conseil nomme son PDG. Ainsi, le pouvoir décisionnel sur les services de santé des patients du Québec risquera moins de n’être que l’affaire unique d’une vedette politique aux orientations populistes, branché sur le baromètre médiatique, avec tous les effets délétères que les grandes bousculades politiques répétées engendrent sur la motivation des cliniciens du terrain et par conséquent sur les services aux patients.

Nous pourrions, par cette future « Société de la Santé et des Services sociaux du Québec » (SSSSQ), espérer une meilleure continuité décisionnelle dans l’ensemble de l’organisation et à tout le moins une implication permanente des patients et des cliniciens du terrain, du moins ceux qui ne se seront pas évadés de ces structures superlatives peu agiles et sclérosantes en claquant la porte de sortie vers le privé.

Pensée du 24 septembre

Comment je pourrais dire… Il me semble que mes pas sont lourds, ceux de mon crayon. Lever la main me fatigue, m’endort. J’ai l’impression d’être enfoui dans un dépotoir de paresse, il n’y a que le oui qui sort facilement de ma bouche pour m’enfouir encore plus. Dieu que je me suis éloigné de mes sens quand je suis monté à ma tête.

Au salon

Je croyais bien pouvoir y croiser trois ou quatre visages connus, mais je n’y ai vu que M. Tremblay que je ne connaissais pas.

— M. Tremblay, je ne suis pas un grand lecteur, j’ai lu l’un de vos livres il y a longtemps au cégep, comme à peu près tout le monde au Québec, mais dites-moi, quel est votre meilleur livre que vous me recommanderiez de lire, vous?

— Un ange cornu avec des ailes de tôle, derrière la dame, sur le coin, là.

M’a-t-il dit, en italique.

Je crois qu’il s’agit d’un livre sur Eschyle ou Hergé, selon une page feuilletée au hasard, ou d’une histoire de Hell’s Angels en beau joualvert qui se passe dans les années ’50.

Une grosse business, l’industrie du livre, à voir tous ces vautours avec leurs MBA qui se frottent les mains en se promenant chez la concurrence. Des miettes pour les auteurs.

Comment rester authentique, je parle pour un écrivain, quand il perce comme un crocus dans la grosse business du livre? Comment ne pas devenir un produit, une marque, une pondeuse, une usine, une marionnette payée à 8 % du produit des ventes?

J’avais acheté une trouvaille, dans une bouquinerie d’Argentine, une version très ancienne du Satyricon, de Pétrone, imprimée à Paris en de très rares exemplaires, sur du papier de haute qualité de je ne sais plus quel pays. J’en avais commencé la restauration à Montréal, dans des temps de folie mémorable, quand je ne travaillais pas encore comme un fou, dans un atelier qui offrait des cours de reliure de livres, mais j’ai fini par me sauver de peur en abandonnant mon volume dans l’atelier, tellement j’avais l’impression qu’un livre était un corps humain animé d’une vie. Il faut apprendre le jargon du livre et de la reliure, pour comprendre. Ça et un stage de chirurgie, c’était pareil. J’avais peur qu’en tranchant les barbes des pages à la guillotine et en y plantant mes aiguilles dans le dos, je puisse amputer un morceau d’âme du livre et en percer le cœur. Une histoire aussi ancienne, de toute façon, est déjà morte. Il faut plus qu’un stagiaire du livre pour la découper, en coller la tranchefile et la recoudre à la vie. On ne ressuscite pas aussi vite ni aussi bien qu’on le voudrait. Du reste, il paraît qu’on risque le foudroiement quand on ressuscite trop les morts.

Missme

À mon cœur Kosovo,
les doux policiers de Mostar
libèrent les ignobles de Toronto.

Nina et Gershwin montent la garde à la mezzanine
auréolés aux escaliers.

Tombent mes révolutions de parachute
au souvenir du bain double inattendu
l’Albanie entrée dans mon ventre.

J’écris densément,
me dit-on,
j’écris à me lire deux fois.

Une longueur d’avance d’accordéon.

« Y croyez-vous vraiment ? »

L’eau perlait sur l’écran et sur le clavier, comme si l’ordinateur portable avait sué l’imaginaire de l’auteur qui y écrivait toutes les nuits sans trouver sommeil, investi par la folie qui s’était déposée du ciel nuageux quelque part dans son lobe frontal comme une boule électrostatique — les Anciens auraient dit comme une «langue de feu». N’osant se croire sanctifié — aucune raison ne le justifiait, il avait toujours ridiculisé Dieu et n’y croyait pas —, il en était venu à penser que son esprit avait pu être aspiré hors de sa vie et transposé dans un monde identique, mais faux, à son insu, par quelque nouveau procédé technologique, une caméra d’ordinateur capable de lire le nerf optique par les rétines ou un réseau sans fil qu’on avait ajusté à la fréquence unique de son cerveau, ou simplement par l’erreur de quelque génie informatique distant en train de mettre à l’essai un nouveau moyen de piratage de données ou de vol d’identité. L’eau devait en être un bogue.

Qu’importe. Cette eau était anormale, comme lui paraissait anormal tout le reste de sa vie depuis quelques semaines, depuis qu’il avait senti cette énergie pénétrer dans son esprit et répandre son âme dans l’univers, comme si on lui avait retiré la boîte crânienne et qu’on avait exposé les idées de son cerveau à la Terre entière, ou du moins à ceux qui avaient la faculté d’en voir les pensées, comme les aveugles et les sourds — classique —, quelques énigmatiques itinérants — sortes d’oracles ou de sphinx ambulants —, quelques malicieux écrivains receleurs d’histoires et — allez savoir pourquoi — un mandarin centenaire vivant quelque part en Chine cantonaise, encore capable des deux magies.

Au toucher, l’eau était tiède, bien liquide avec sa tension de surface habituelle, et s’étalait sans viscosité sur la pulpe des doigts, remplissant les lignes courbes des dermatoglyphes comme la pluie dans une rizière à flanc de montagne. Elle n’avait pas la volatilité ni l’effet refroidissant d’un alcool. Il était impossible que cette eau fût des larmes. Du moins, il n’avait pas le souvenir d’avoir pleuré.

Contenant sa peur de cette rosée soudaine et de ses visions indistingables des rêves de l’époque du sommeil, l’écrivain songea qu’il pouvait être atteint d’une quelconque épilepsie ou que, probablement, de l’eau de vaisselle avait dû éclabousser le clavier et l’écran quand il avait machinalement lavé quelques assiettes, l’ordinateur placé près du lavabo. L’eau ne sentait rien, mais il savait qu’il avait perdu l’odorat en même temps qu’il avait perdu la tête.

Les vieux ivrognes et les vieux médecins

« IL Y A PLUS DE VIEUX IVROGNES QUE DE VIEUX MÉDECINS »

— FRANÇOIS RABELAIS

Christian Mistral m’a un jour écrit, si mon esprit ne s’est pas « inventé des souvenirs », de ne pas oublier que j’étais d’abord « toubib ».

Ce que mes yeux ont vu, ce que mes mains ont touché, ce qui a murmuré à mon âme dans la confidentialité du cabinet ou du lit de mort valent quarante bibliothèques.

Je connais par cœur la dignité recroquevillée du vieil homme qui ôte ses vêtements âcres tachetés par la moisissure et la transpiration, devenus par endroits transparents, usés, pâlis, jaunis par la macération des matins de rosée sur un trottoir et par la sueur des errances ensoleillées. Jaunis comme sa peau bileuse de cirrhotique, l’ictère des culs-de-sac de ses conjonctives ou de son palais que quelques chicots plombés seulement entourent encore comme des gardes royaux qui sont morts debout.

Jaunis comme le dernier souvenir de ma grand-mère mourante quand j’avais 13 ans, quand elle m’a présenté à son médecin qui venait à la maison la rendre euphorique contre la douleur et la peur de mourir, quand elle lui a annoncé avec la morphine de tous les espoirs, la veille de sa mort, que je deviendrais moi aussi médecin. Jamais je ne lui avais vu un si beau sourire; elle veillait sur mon avenir alors que je veillais sur ses derniers instants. Jaunis comme la promesse que je me suis faite de devenir médecin à cet âge-là, cette promesse que j’ai gardée en moi depuis, la seule que j’aie tenue aussi longtemps, une promesse égoïste, faite à moi-même et uniquement à moi-même, une promesse romantique et de voyageur qui m’a ouvert la voie comme une machette dans la jungle d’une jeune vie. Je serai vieux médecin. On est médecin jusqu’à la moelle, on est médecin pour l’éternité.

Médecin, ce mot qui a sonné à la porte des frères et sœurs de mon grand-père, quand, lui veuf et moi admis à la faculté, il m’a emmené en tournée familiale, avec ma mère, dans sa vielle auto verte impeccable comme une limousine, dans sa famille d’agriculteurs de L’Islet-sur-Mer et de Montmagny. Médecin, pour les agriculteurs et pour mon grand-père — ancien débardeur au port de Montréal, ancien marin et ancien préposé aux bénéficiaires dans un asile psychiatrique —, c’était une fierté familiale, c’était honorable, c’était noble.

C’est la dignité recroquevillée que je soigne, comme médecin, plus que les maladies.

J’écris comme je soigne.

L’heure élastique

Je vais au moins écrire mon insomnie, celle qui m’encombre la tête comme un dépotoir quantique. La tête ici et ailleurs en même temps. Un étau de chaque bord, je me la comprime en quelque sorte. Il suffit que le point d’appui saute et elle se met à rouler dans l’univers.

Vous avez raison

Sous le tumulus d’Amphipolis, deux sphinx décapités montent encore la garde après 2300 ans. Deux caryatides démembrées soutiennent la voûte, il leur manque le nez. Il reste encore un peu de peinture ocre sur une colonne, en feuilles décoratives qui s’enroulent au cou du marbre. Les pierres des étages supérieurs ont été réutilisées il y a longtemps dans les environs, des morceaux de murs sont devenus ailleurs des fondations, des socles. Le sable rend la vieille monnaie.

Les morts sont longtemps généreux.

Chute libre et délire euphorique [peut-être que la psychiatrie considérera un jour le saut en parachute comme une maladie mentale]

J’ai sauté dans le vide avec un géant accroché dans mon dos.

Je me suis tiré en bas d’un avion volant à 13 500 pieds d’altitude, chute libre pendant 45 secondes à 200 km/h.

Tomber dans le vide, s’abandonner comme un projectile en délire avec un étrange sentiment de résignation à la possibilité de sa mort, désorienté jusqu’à l’ivresse par le tourbillon du ciel et des nuages qu’on traverse en tournoyant, avec un vent si fort qu’on a l’impression de flotter au-dessus de la bouche de ventilation de toute la Terre. Puis vient cette confiance euphorisante, cette espèce de joie pure, de bonheur bref comme l’effet d’une drogue, la sensation jamais expérimentée auparavant d’être suspendu entre la vie et la mort, d’être en train de vivre ou de mourir au maximum.

EMBA Writer’s Mindset

C’est étrange comme je n’écris plus ici avec la même liberté qu’avant. La passerelle des jours est détruite. Comme si je l’avais brûlée derrière moi pour ne plus retourner sur la rive des échecs et des regrets. Involontairement, il est vrai, comme tout le reste. Involontairement?

La douleur se nourrit de notre âme crue.

Le bonheur est un plat cuisiné.

 

Gaza

Dieu qui êtes le plus grand
pourquoi m’avez-vous enlevé mon père hier
et mon fils aujourd’hui
après nos terres, ce sont nos noms que l’on nous vole
viens mon frère, allons venger notre lignée!
nos oncles et nos neveux!
allons reprendre nos biens et anéantir le leur!

— Cesse donc d’invoquer Dieu
oublie ton nom — n’es-tu pas semblable à tous les hommes? —
cessez ces violences
et pleurez plutôt vos morts ensemble
toi et eux
et oublie cette terre
ne vois-tu pas qu’eux aussi pour elle invoquent Dieu?
maudissez votre désir commun de vous approprier la terre
qui n’appartient pas aux hommes vivants
mais à Dieu seul
elle est le domaine des morts
ne vois-tu pas que les morts veulent reposer en paix?
vois comme moi, ta mère,
ta fille et aussi tes sœurs
portons le noir depuis assez longtemps
et ne supportons plus la couleur rouge
nous voulons connaître le blanc et toutes les autres couleurs
enterre tes morts et plante pour eux des fleurs
offre-en à ceux d’en face
et tu verras, tu verras comment ils changeront
comment ils seront mal à l’aise
eux qui étaient venus sans cadeau
ils se mettront eux-mêmes à planter des fleurs
et la prochaine fois te donneront la plus belle
pour l’honneur
car l’honneur, c’est aussi d’offrir les plus belles fleurs

— Écrit en janvier 2009. Nous sommes encore loin de l’honneur.

Variations sur une même impression

« L’une de ces pulsions inéluctables d’écrire quand manquent l’inspiration, le sujet, l’objet. Écrire sans raison pour se soulager, pour se décharger.

Passer alors du néant à la petite création, du vide à la petite satisfaction.

C’est très masculin.

Hier soir, j’ai créé, au mieux, une mouche. »

***

« Avoir le sentiment, ou tout juste la vague impression, de n’avoir plus le mot qui vient sans qu’on l’appelle, sans qu’on y songe, sans qu’on y travaille, de ne plus avoir le mot qui pulse en soi comme une horloge sur le point de sonner minuit.

Ça revient pourtant comme le temps, comme une touche magique, comme on change la pile dans l’horloge arrêtée suspendue au mur du salon. »

Pas encore de titre

Il y a longtemps que je n’ai pas assisté à un événement qui mettrait l’âme en mouvement. À part un petit groupe jazz moderne, jeudi soir dernier, dans un bar situé dans un sous-sol. Là-bas, mon corps solitaire s’est mis en mouvement sur un tabouret noir pendant que les doigts du pianiste s’éparpillaient à la vitesse de la lumière sur le piano.

Les temps sont monotones, c’est bel et bien le temps du non, le temps des embourbés. Il y a si longtemps que le « oui » se dissimule.

— Écrit le 6 août 2012.

D’en haut

En haut de la carte, de la neige.

Rien d’autre que de la neige.

Et des Inuits aux grands sourires.

Et l’art sur leurs pierres.

Et le rêve dans leur art.

D’en haut, on redonne la vie aux pierres.

— Salluit, 29 février 2013.

Hillary, la table des bouffons et le tour du chapeau

Je donne les cinquante cents que j’ai dans les poches au mendiant de la rue Mont-Royal, près du Verre Bouteille, m’apprêtant à lui demander son avis sur la visite de Hillary Clinton à Montréal. Je cherche en lui une vision différente, nouvelle, comme je le fais souvent lorsque je ne sais pas quoi penser. Sans me laisser le temps de poser ma question, il me remercie et me souhaite une bonne soirée de hockey au Centre Bell. Le Canadien de Montréal y joue contre l’Avalanche du Colorado, me répond-il, convaincu je ne sais pourquoi que je dois me rendre assister au match. Il prédit une victoire des Canadiens. Je l’abandonne, l’observant me sourire à travers sa barbe joyeuse, son œil droit se détournant à l’extérieur de son regard, par une sorte de spasme rieur ou par quelque folie.

Le taxi me dépose au coin de la rue de la Gauchetière, dans le quartier chinois. La conférence débute à 18 h 30, je suis près d’une heure en avance. Devant les portes du Palais des Congrès, cinq ou six sans-abri sont emmitouflés comme des momies dans des sacs de couchage brunis, estampés par les saletés mélangées aux liquides des trottoirs. Leurs yeux ouverts, égarés, intemporels, flottent dans leurs orbites, comme oubliés par leur corps échoué au sol. Leur âme vagabonde loin du béton froid. Devant ces hommes immobiles comme des bûches, des gens pressés défilent, vêtus de complets-cravate et de tailleurs pressés. Ils naissent au monde par éjection des portes de la station du métro Place-d’Armes adjacent.

À l’intérieur du Palais, on nous dirige vers les différentes couleurs du drapeau des États-Unis ou des estrades du Centre Bell. Bleu, blanc, rouge. Il y a également une section Exécutif et une autre Or.

— Bonsoir, madame, mon billet est rouge, suis-je dans la section rouge?

— Non, vous êtes bleu. Vestiaire obligatoire, tout droit, puis à gauche.

« Vous êtes bleu ». Ces mots réveillent immédiatement en moi une nostalgie, un sentiment de blues. Je suis venu seul.

Je passe au vestiaire, puis me dirige vers l’immense salle. Une dizaine d’employés armés de brassards font le garde-à-vous devant des tables et filtrent tous les visiteurs. Sans doute la sécurité, me dis-je, m’attendant à passer au détecteur de métal ou au scanneur corporel. Hillary Clinton n’a plus de fonction d’État, mais toute l’intelligentsia politico-économique du pays sera prévisiblement assise dans cette salle.

Je m’avance vers un employé d’environ 22 ans. Il tend vers moi un outil que je crois être un détecteur d’explosifs ou de métal.

— Votre billet s’il vous plaît, me dit-il en exhibant de sa main droite l’objet intriguant.

Je réalise qu’il tient un poinçon métallique, comme j’utilisais dans mon enfance pour faire des confettis. Il poinçonne le coin de mon billet cartonné et me souhaite une bonne soirée. Je pense alors aux confettis. Peut-être les amasseront-ils pour célébrer Madame Clinton une fois élue première femme présidente des USA.

Arrivé tôt, je pars à l’aventure explorer la grande salle. Les milliers de sièges sont libres, cordés comme une armée soviétique. Bleu, blanc, rouge. Je repère ma place, située au fond de la salle, près du mur. Je regarde la scène, mes yeux peinent à s’y rendre. Je ne verrai donc rien d’autre qu’une petite silhouette de la taille d’une poupée, s’imagine mon esprit. Les nombreux écrans géants me permettront toutefois de lire dans les traits du visage de la conférencière, comme on lit dans les lignes de la main. J’ai l’impression d’être au cinéma. J’ai une envie soudaine de pop-corn.

Je me rends près du cordon qui sépare l’armée de chaises bleu-blanc-rouge des centaines de tables blanches de l’espace exécutif. La nourriture est déjà servie dans les assiettes, les exécutants la mangeront une heure plus tard. Les serveurs poussent de gros chariots roulants remplis de bouteilles de vin dont il faut dévisser le bouchon. La vue de ces bouteilles suscite en moi la soif. Je demande à un serveur impeccable où se trouve le bar, pour y boire un verre en attendant le début du spectacle. Il répond que je devrai attendre la fin du spectacle.

Je décide de faire la conversation à une femme armée d’un brassard, dont le rôle est sans doute d’attendre qu’on lui parle, demeurant immobile près du cordon de séparation.

— Quelle est cette table d’Or, juste au pied de la scène? lui dis-je.

— C’est la table d’honneur.

— N’est-ce pas celle que Pierre Falardeau appellerait aussi la table des « bouffons »? Ils ont souvent l’honneur de nous faire rire.

— Ce doit être celle-là, c’est à vous de le décider, me répond-elle, l’air amusé.

Je la remercie et je poursuis mon chemin, avec le sentiment d’être moi-même le bouffon d’un autre.

Je franchis une porte, sur le côté de la salle. À l’extérieur de la salle, dans le couloir, des policiers déguisés en hommes d’affaires s’affairent, allant et venant en groupe de cinq ou six, préoccupés. Ils passent à côté de moi sans me voir. Je demande à un autre homme portant le brassard quelle est cette section où je me trouve. Je suis dans l’entrée de la section exécutive, me répond-il. J’y reste encore plusieurs minutes à observer les passants. De ce corridor, j’observe les invités de la table d’honneur qui arrivent par un escalier roulant. Je reconnais le visage d’André Pratte, de La Presse, et d’autres visages dont j’ignore les noms, mais qui me font l’effet de déjà vu. Je suis très mauvais pour me souvenir du nom des inconnus.

Dans mon attente, je remarque devant la section Or une dame aux cheveux blonds, en tailleur. D’où je me trouve, elle ressemble à Hillary Clinton. Du moins, à la photo du prospectus officiel : une assez jeune blonde aux cheveux longs. Toutefois, personne ne lui adresse la parole. C’est une fausse impression.

Je rentre à nouveau dans la salle et me positionne à côté de la porte d’entrée de la section exécutive, devant les sièges rouges. J’y attends debout, craintif qu’on me confonde à tout moment avec un employé, car j’y demeure immobile. Je sais que deux camarades d’université viendront assister elles aussi à la soirée. Je guette la porte pour les saluer.

Une gardienne de sécurité m’aborde.

— Avez-vous le droit d’être ici? Vous n’avez pas de badge d’identification. Avez-vous votre billet? demande-t-elle.

Mon billet est plié en deux dans la poche de mon veston. Sur la moitié que je lui montre en retirant le billet de ma poche, on y aperçoit le visage rajeuni d’Hillary, mais pas le numéro de mon siège qui se situe à l’autre extrémité de la salle. Sans doute à la vue de la couleur rouge du carton, elle approuve ma présence devant les sièges rouges et retourne à son poste.

Quelques instants plus tard, l’une de mes camarades de classe fait enfin son entrée par la porte exécutive, accompagnée de son mari. Nous nous saluons, puis ils se dirigent de l’autre côté du cordon, dans la zone exécutive. Elle m’informe que notre seconde camarade se trouve dans les sièges rouges, un peu plus loin. Je pars donc à sa recherche pour la saluer également, et nous retournons ensemble près du cordon exécutif.

— On dirait qu’on nous enferme comme dans un zoo, dit ma camarade, pointant ironiquement le câble qui nous sépare. Je me demande de quel côté sont les animaux en cage, ajoute-t-elle, pointant du pouce le côté de la scène.

La vision du mendiant rieur du Verre Bouteille me traverse l’esprit aussi rapidement qu’on annexe une Crimée. Aura-t-on droit à un match Canadiens contre Américains, ce soir? me dis-je intérieurement, un sourire esquissé aux lèvres.

Nous regagnons nos places. Je parcours vers l’arrière de la salle les rangées interminables jusqu’à mon siège plébéien, acheté au tarif étudiant. À ma gauche, une dame dans la cinquantaine converse en anglais avec son fils. Devant moi, une jeune étudiante début vingtaine s’excite d’assister à la conférence d’une femme politicienne importante. Ses amis conventionnels, vêtus de complets-cravate gris mal ajustés, sont plus réservés.

On présente les commanditaires de la soirée, dont Osler que je confonds avec Hustler. Les figurants à la table d’honneur sont invités à faire leur entrée. Leur énumération commence. Ils pénètrent dans la salle comme dans une arène, comme un boxeur qui se dirige vers le ring. Nous sommes en période électorale, le chef du Parti Libéral arrête subitement le cortège et élève les bras pour voler l’attention de la foule venue observer Madame Clinton. Il s’arrête longuement. Les autres convives honorables sont refoulés derrière lui. Sur les écrans géants, ils paraissent sur le point de se piétiner. Le chef libéral, obstruant toujours le passage, recueille des applaudissements des partisans de l’ancienne première dame. La pression augmente derrière lui, jusqu’à ce qu’il se mette enfin à table. La première ministre sortante péquiste s’avance à son tour, quasiment inaperçue dans le reflux créé par le chef libéral. Assise à ma gauche, l’anglophone quinquagénaire, qui a ôté ses bottes, hue à tue-tête la première ministre comme une adolescente. Elle s’élève sur sa chaise, en pieds de bas, formant de ses mains un porte-voix pour la huer encore plus fort. D’autres l’imitent autour.

Madame Clinton s’apprête à discourir du courage des femmes en politique.

Après les interminables présentations des membres de la table d’honneur, presque aussi longues que le discours de Madame Clinton, cette dernière fait son entrée dans la cage de spectacle. Elle a beaucoup vieilli depuis la photo du prospectus. Elle s’installe dans un discours monotone, factuel, expose de grands projets pour les femmes du monde entier. L’étudiante devant moi se suspend aux paroles de la future présidente. Chaque fois que le mot « femme » est prononcé, l’étudiante serre les poings comme une victoire, secoue son corps et libère un « Yes! » à ses jeunes-vieux amis amorphes à côté d’elle. L’un d’eux écrit des textos sur son téléphone.

La dame aux pieds déchaussés assise à ma gauche sombre rapidement en somnolence, comme hypnotisée par la voix professorale d’Hillary. Sa tête dodeline, roule, tombe, se rattrape, penche et s’écrase à nouveau, puis remonte, avant de choir irrémédiablement, le menton sur son sternum. Derrière moi, un vieillard lutte aussi contre le sommeil, masquant son visage d’une main pour dissimuler ses paupières tombantes à son épouse.

Rarement, Madame Clinton raconte une anecdote personnelle, parle de sa fille, de son mari ou de personnages d’État. Les têtes se relèvent alors, les téléphones se rangent, les yeux regardent, les oreilles écoutent. Lorsqu’elle raconte ses difficultés et ses échecs, comme sa lutte l’opposant à Obama, l’attention est à son paroxysme. Elle est humaine, elle est comme nous, nous pouvons être comme elle, semble se dire le public à l’unisson. Elle blague ensuite avec la To Do List sur son réfrigérateur, quelque chose comme :

— capturer Ben Laden

— faire la paix au Proche-Orient

— rencontrer tel président

— signer telle convention sur les armes nucléaires

La foule rit.

Son discours se termine abruptement. La foule, qui n’a pas mangé aux tables exécutives, demeure sur sa faim. Les applaudissements sont contenus, l’ovation se fait à retardement, partiellement, polie. Elle n’a pas parlé de la guerre, de l’argent, du terrorisme, de scandales, de ces choses qui font lire les journaux. Les yeux voyeurs n’en ont pas encore eu pour leur argent.

Ce n’est pas terminé. La présidente de Gaz Métro s’assoit devant elle pour l’interroger. L’anxiété de l’animatrice est communicable. Une femme à ma droite se tend comme une barre et se plie en deux à chaque question, paraissant honteuse de l’accent de l’animatrice et des questions posées. L’intervieweuse s’en tire bien, mais tombe dans la flatterie et la complaisance. Clinton, crédible, maîtrise bien ses dossiers. Elle s’exprime sur Poutine qu’elle tourne au ridicule, adoptant alors un ton populiste et un discours absurde, effaçant toute la mesure qu’elle avait maintenue jusque là. La faute est entièrement à Poutine, c’est si simple.

— Nous allons continuer de soutenir les démocraties et de montrer l’exemple comme nous le faisons depuis les cinquante dernières années, affirme-t-elle comme stratégie d’État.

Contre la menace, elle souhaite entraîner le Canada à coopérer avec les États-Unis sur l’Arctique, sur l’énergie, sur l’OTAN.

Alors que le débat électoral sur l’indépendance du Québec est ressuscité de son tombeau, alors que les chefs des partis politiques sont devant elle, alors que la Crimée fut annexée le jour même par la Russie, acte qualifié d’illégal par Madame Clinton, la question la plus importante pour le public de la soirée ne lui est pas posée :

Quelle serait la position des États-Unis si le Québec proclamait son indépendance après un référendum?

La soirée se termine, l’ovation est brève. Je file au vestiaire récupérer mon manteau. Dehors, les rues sont désertes. Deux sans-abri dorment devant les portes du Palais. Je me dirige au sushi-bar de la Place-d’Armes. Je quémande à la serveuse au bar du papier et un stylo pour écrire ma mémoire, fraîche comme le bœuf sashimi au gingembre que me recommande la serveuse.

— Vous êtes la propriétaire?

— Non, je suis gérante. Voilà la directrice, me répond-elle en pointant sa patronne. Le propriétaire est un Grec. Vous venez de voir Hillary Clinton? dit-elle en me versant un verre de bière Sapporo.

— Oui. Elle souhaite davantage de femmes dirigeantes, comme vous et votre directrice.

Elle se redresse, fière, souriante, en essuyant le comptoir devant elle.

En rentrant en métro, j’apprends que le Canadien de Montréal a battu l’Avalanche du Colorado 6-3, avec un tour du chapeau.Clinton

Je suis de retour à ce que je suis

La lune de miel se termine
au politburo
je n’irai pas voir les Klamm
par tous les moyens
je suis un danseur de 18 heures trente.

Au plancher des vaches maigres
je n’embrasserai pas l’epic shit

on me verra transparent
toujours à travers moi

une foule contre vos mensonges.

Troupe de langage expressif sévère

L’homme presque aveugle, dont il était impossible de croiser le regard tellement ses yeux étaient plongés dans un autre univers, devait lire à voix haute la phrase suivante écrite en énormes caractères gras

FERMEZ VOS YEUX

Avec son oeil droit qui se vissait sur la feuille comme une loupe, ce sont les mots suivants qu’il lut

RENDEZ VOS YEUX

Moi, en lisant, j’ai confondu le mot trouble avec troupe.

Nos yeux errants font de la poésie.

Le déraillement du train

Je devrais être en train de ne pas écrire. Je devrais être en train de préparer une assemblée d’un conseil d’administration de trois personnes — dont une morale —, en train de faire l’épicerie, en train de magasiner un nouveau BBQ, en train d’aller m’acheter des gréements pour aller pêcher, en train de magasiner un bureau de travail pour commencer à devenir maître dessus, en train de rappeler un gars d’air climatisé qui ne retourne pas ses appels, en train de chercher un vitrier pour la douche du deuxième condo, en train d’appeler un plombier aussi, en train de poursuivre en cour le gars qui a mal construit la douche et qui s’est sauvé — malédiction sur lui —, en train d’aller faire encadrer des dessins et des choses d’art pour les mettre sur les murs dudit condo, en train d’appeler une banque aux employés qui ne retournent pas les appels ni les courriels, en train de mettre à jour mon curriculum vitæ, en train de préparer quatre autres réunions, en train d’inviter les participants à ces réunions, en train de trouver une solution pour faire adopter mes chats, en train de réserver un billet d’avion pour Chicago, en train de mettre à jour mon registre de formation continue, en train de faire ma comptabilité, en train de m’entraîner, en train de planifier mon voyage au Pérou, en train d’étudier les lois, les règlements, car nul n’est censé ignorer la loi, en train de tenter de me faire payer mon dû par la RAMQ, en train de monter un dossier de candidature pour telle certification, en train d’écrire, mais d’écrire un texte pour mes collègues, en train d’écrire, mais d’écrire un texte pour faire de la publicité pour une ONG, en train d’écrire, mais d’écrire des résolutions de sociétés, en train d’écrire, mais d’écrire un procès-verbal d’assemblée générale annuelle, en train d’écrire, mais d’écrire un rapport de comité de discipline, en train d’écrire, mais d’écrire des argumentaires en réponse à des textes incohérents lus çà et là, en train d’écrire, mais d’écrire une lettre de motivation pour un conseil d’administration motivé.

Je devrais être en train de ne pas écrire. Je devrais être en train de lire.

Comme dans l’avion

Le soleil a déjà quitté l’horizon, le ciel n’est plus que de la couleur d’un rêve. Les teintes orangées marient le bleu qui s’évapore peu à peu en enfantant d’autres valeurs de pastel. Je n’entends aucun son. Devant moi, il y a le mur de la maison, celle de mon enfance. Les fondations en ciment laissent en montant la place aux briques rouges, couchées sur leur longueur et séparées par un bourrelet irrégulier de mortier gris durci. Rien ne bouge, sauf les muscles de ma cage thoracique responsables de ma respiration. En me retournant, j’aperçois une forêt. Mes yeux se fixent sur l’orée de cette forêt. Elle ressemble à une grande pupille noire. Il me semble alors que quelque chose approche de cette ouverture, par l’intérieur. La chose est loin. Elle cause un bruit de galop dont l’intensité croît à mesure que la chose s’approche. J’observe encore, pendant que mes membres commencent à se tendre de peur et que mon cœur s’accélère. Le bruit du galop est assourdi, comme un frappement sur une surface molle. Un animal surgit soudainement de l’orée du bois et fonce vers moi, haletant. Un loup, c’est un grand loup comme j’en ai vu dans les films de mon enfance. Il se propulse vers moi, comme en s’élançant pour me tuer d’une seule morsure au cou. Pris d’effroi, mon corps se précipite vers le mur. Une échelle y est maintenant apposée. Sans regarder où elle monte, j’empoigne les premiers barreaux et j’en commence l’escalade. Le temps s’étire alors, les secondes deviennent des heures, je grimpe sans cesse dans l’échelle, interminablement, le long du mur de briques rouges. J’entends encore le halètement du loup derrière moi. Je l’entends qui grimpe dans l’échelle à ma poursuite. Le loup grimpe. J’accélère la course, en panique. Des larmes tombent le long de mes joues. J’essaie de crier à l’aide, mais je suis devenu aphone. Je ne peux que courir, respirer et pleurer. J’entends le loup qui se rapproche. Il court plus vite que moi. Le mur ne s’arrête toujours pas. Tout à coup, un barreau d’échelle cède lorsque je l’agrippe. Je perds l’équilibre, mais je réussis à m’agripper au barreau inférieur et à reprendre ma course. J’entends le loup tout près de moi. Je peux sentir l’odeur de sa gueule béante et la chaleur de son souffle. J’accélère encore, dans une panique extrême. Je lève la tête pour voir la hauteur qu’il reste encore à franchir dans l’échelle. Il ne reste plus que quatre barreaux, les deux derniers sont cassés. En baissant à nouveau mes yeux, je réalise que le mur n’existe plus. L’échelle est maintenant dressée dans le vide, seule et sans support. Plus rien d’autre n’existe. Le loup n’est plus qu’à une infime portée de moi. Épuisé, je me résigne à abandonner. À me rendre aux crocs du loup ou à me jeter dans le vide. J’entends soudainement la voix de mon père. « Vincent, Vincent? » Le loup s’arrête. Il fait demi-tour dans l’échelle et s’enfuit dans la forêt qui est à nouveau visible. « Vincent? » Je descends à mon tour, tremblant, pleurant. « Papa! », dis-je, la parole retrouvée, devant les fondations de la maison. Dans ma poitrine, un soleil de confiance s’enflamme.

Évitement

Reporter à plus tard, toujours à plus tard. Encombrer l’entièreté de sa ligne du temps, des espaces entre les minutes de l’horloge, tout prendre, tout accepter pour reporter à plus tard ce grand plongeon, ce saut en parachute dans la réouverture du livre. Continuer à rêver au plaisir qui attend, au sentiment d’euphorie, celui du créateur, celui de l’affranchi du temps et de l’espace, celui de la remise en marche de la turbine de l’imagination quand, terminés les calendriers, les pages devenues un peu jaunies seront répandues devant moi, le sourire de la satisfaction aux lèvres et le souvenir de la souffrance aux yeux. Quand je me remettrai à cette écriture.

Synchronicité

00h07
un chat noir me regarde dans les yeux
un chat blanc fait craquer l’escalier de bois
00h12 ou 13

Les nouvelles d’une page

au bruit de fond climatisé
la vie au jour le jour
regarder passer le long corbillard des promesses

devant le voyage, s’emplir la tête de sable

— vieux brouillon

L’éteinte d’un sentiment

Il lui faisait la conversation, obligé, ou plus exactement, il se sentait obligé de le faire, coincé, forcé, prisonnier, enchaîné par l’événement où il avait été convié. Cet homme, qui lui était antipathique, soulevait en lui un sentiment de dégoût proche de celui généré par la montée aux narines des vapeurs d’un solvant. Sa profonde inculture, sa rhétorique garnie de préjugés, la rebutante moue qui se dessinait dans son visage par ondées, le timbre irritant de sa voix déraillante, toute l’expression de cet homme était un coup de semonce qui intimait l’ordre de s’éloigner de lui. En poursuivant la conversation, il était conscient qu’il se trahissait, qu’il prostituait son être.

Durant cet événement, il avait néanmoins pris des notes, au fond de son esprit : un personnage venait de naître dans le livre qui allait s’écrire des années plus tard.

En quittant enfin les lieux, il avait mendié une cigarette et du feu à un clochard qui avait refusé le dollar proposé en échange. Il retourna chez lui à pied, à travers les rues animées du festival, laissant s’évader en fumée sa détestable impression, comme s’il venait de l’immoler avec le solvant.

Le soir était calme, doux, légèrement humide. La pluie tomba toute la nuit comme une berceuse.

L’ascension

L’après-midi était léger, le corps suait encore un peu de ses efforts d’ascension au sommet du mont. Trente milliards de petites mousses blanches volaient au-dessus de la grande croix, comme des filtres aux rayons du soleil qui les pénétraient ou comme une autoroute des âmes après la mort. Sur le pilier Est de la croix, un graffiti souhaitait la bienvenue vers ce point cardinal. Un autre représentait deux mains qui se superposaient, l’une masculine et l’autre féminine. Au bout de chacun des doigts, des mots qui faisaient du bien étaient calligraphiés — paix, respect, écoute, partage, etc. — comme dans deux mains invitant à l’espoir. Tandis que je me trouvais sous la croix, en son centre, entre ses quatre piliers, je me demandais ce qu’il y avait derrière moi, au Sud. Tout à coup, j’entendis derrière mon dos en sueur une joyeuse fillette s’adresser à son père. Elle disait venir rendre visite à son grand-père. En me retournant vers elle, je vis qu’elle regardait la grande croix au-dessus de moi et la pointait du doigt en parlant de son grand-père qui était au ciel.