Ce sont des clés

C’est la dernière année de la chance. Après, il faudra compter sur nous pour la fortune. Qui sait où sera la Fortune. On n’enlève pas ainsi la fondation d’une économie sans conséquence.

C’est la fin du sou noir.

Ah, mais il reste les U.S.A pour nous porter bonheur. Aux chutes Niagara et dans la tour du C.N., j’ai imprimé des images — mes ex-voto — sur des sous noirs américains, dans une machine à engrenages. Il n’y avait que des sous noirs américains.

Dans une boutique de babioles tenue par une Arabe, à Montréal, j’ai acheté un porte-clés porte-bonheur incrusté d’un sou noir américain daté de 2001. Je l’ai abandonné au pied d’une librairie ancestrale. Un écrit embossé sur une plaque dorée disait que rien ne s’y était passé depuis son antique fondation. Peut-être qu’avec un peu de chance, le libraire allait avoir enfin une aventure…

Dans une boutique portugaise de petites merveilles, des merveilles comme on y trouverait par exemple une bague dorée surmontée de deux oiseaux, j’y ai acheté un attrapeur de rêves autochtone. Deux sous noirs y étaient fixés. J’y ai acheté aussi un sou noir de 1912. Une erreur de date. Bah, ce devait être une belle année, 1912. Avant la guerre. Le style Art-Nouveau.

En achetant un bonsaï japonais, chez un fleuriste chinois, sur le boulevard Saint-Laurent, j’ai ramassé un sou noir qui gisait au sol, devant la caisse, pour le donner à la commis. Elle l’a remis au sol. Un client l’avait laissé tombé à cet endroit. Cela allait apporter la chance à son commerce. Mais ce n’était que moi que ce sou noir avait apporté chez le fleuriste. Si, pour un Chinois, je suis un Serpent — je le suis aussi par Asclépios, et peut-être même par Hermès, foi d’une expérience récente au carrefour des dieux et des morts… —, je suis né l’année du Dragon. Demandez au Chinois ce que cela signifie. À moi, un vieux diseur de bonne aventure me l’a dit, sur la rue de la Gauchetière, dans le quartier historique chinois de Montréal. Il a lu dans mes mains et mis le doigt sur mon âme.

Je lance ici un sou noir canadien comme une mariée le fait d’un bouquet, derrière mon dos, les yeux grands fermés. Je le fais virevolter, je l’entends qui tombe et roule. Il roule et vacille, chandelle de cuivre. Qui le prendra au bond, qui le ramassera et fera se réaliser mon vœu, avant qu’un égout ne l’emporte ? Qui ?

Que cessent donc toutes ces ronces.

J’arrive encore à parler. J’arrive encore surtout à écrire.

J’arrive encore à écouter la musique, monsieur le Corbeau qui n’êtes bon qu’à échapper un fromage.

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