Rupture.

On lui enlève soudainement une carte, le grand château s’effondre. La fragilité du château devient si apparente qu’il semble ne plus valoir la peine de le rebâtir. C’est ce que j’illustre à l’homme pour résumer son sentiment. Il acquiesce, l’image lui convient bien. Divorce ou séparation, peu importe le mot juste, il y a eu rupture, il y a surtout eu effondrement. Des années avant, de lointaines années avant. Tout fut perdu comme par un grand séisme.

Celui-ci demeure sous un pont, celui-là couche au parc ou près d’une église. Les années ont vu leur errance. L’alcool imbibe leur quotidien, le crack commencé à 58 ans, les injections faites par d’autres pour les traiter à la cocaïne ont apporté l’hépatite C, leur corps ne leur importe plus, des pétéchies rougissent la peau, des ecchymoses parsèment leurs jambes et avant-bras comme les sceaux du malheur. On les vole dans les refuges pendant qu’ils prennent leur douche et s’infectent les pieds de champignons. On les vole pendant qu’ils attendent l’autobus. Les registres des prisons contiennent leurs noms. Ils ne sont plus qu’âmes patientes, abandons. Leur bataille est devenue celle de cent dollars de plus à l’Aide sociale ou celle d’obtenir un lit au meilleur refuge, à défaut d’obtenir une chambre. De grands yeux de désespoir, de grands yeux qui ont fait le vide. Et pourtant, tant de courtoisie, tant d’humilité, tant de grands seigneurs parmi ces gens. Ils savent encore respecter l’autre.

Voir un itinérant pleurer, quand il me parle de sa femme, quand il me parle de sa fille, ponts rompus depuis dix ou vingt ans, voir ces yeux sans retour quand il raconte avoir vécu la vie appelée normale, celle de la piscine, des tournois de golf, celle du tête-à-tête au restaurant, des voyages aux États-Unis, voir un homme aux cheveux et à la barbe en broussailles, nicotinés et jaunis jusqu’à la racine, entendre sa voix s’enrouer subitement, voir ces gros gaillards aux mains sales qui ont eu le crâne fracturé à coups de barres d’acier, qui ont été poignardés pour une cigarette ou une dette impayée, une ridicule dette de rue, voir leurs yeux se gorger de larmes un instant, c’est un constat silencieux : l’injustice n’est pas d’abord dans la pauvreté, elle est dans les relations amoureuses. Elle est aussi dans les relations familiales. Quelle stabilité peut subsister quand le noyau est éclaté.

Monsieur, j’aurais voulu vous montrer à construire un château de pierres. Je l’aurais bien voulu.

Assis, comme sur un muret érodé, je regarde le ciel et ses vergetures de nuages.

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