Point d’interrogation

L’homme fut amené aux urgences d’un hôpital dans une ambulance, escorté par les policiers qui ne lui avaient laissé aucun choix, selon leur « protocole ».

Sa famille s’était inquiétée pour lui alors qu’il s’ensevelissait dans une sorte de questionnement pyramidal qui l’avait mis en abduction pendant qu’il écrivait un livre. Ce roman avait rapidement pris vie et forme en lui. L’homme en avait accouché, il en était devenu le père, le créateur. Homme-livre. Quant à la mère, elle demeurait un mystère.

On l’enferma dans une pièce éclairée comme une plage à midi. Il était deux heures du matin. On l’avait placé sous l’observation d’un gardien qui dessinait un hôpital avec des crayons-feutres, appuyé sur une civière, assis devant la porte de la cellule demeurée ouverte.

Une étudiante vint questionner l’homme. Il répondit qu’il avait créé un livre et que, en chemin vers le point final du roman, il s’était mis à se questionner, à se retourner entièrement en lui-même comme un fœtus dans le ventre de sa mère. Durant la rédaction, il s’était mis à douter de tout, absolument de tout, de la même manière que Descartes. Il remettait en question toutes les observations de sa vie, ses apprentissages, ses pensées, ses méthodes, ses fréquentations, ses croyances, la réalité environnante, sa propre existence, tout. Sa vision de l’univers s’était élargie comme si un ciel s’était ouvert dans son cerveau, tous ses sens s’étaient affûtés. Il était comme assis sur une hyperbole galopante. La peur l’avait gagné parce qu’il prenait subitement conscience de son ignorance absolue et de son extrême impuissance, il prenait également conscience de toutes ses fautes, des moindres erreurs qu’il avait pu commettre depuis aussi longtemps que sa mémoire le lui montrait, mais considérait néanmoins cette expérience comme l’un des phénomènes les plus merveilleux qu’il ait expérimentés.

L’étudiante écrivit dans le dossier médical de l’homme : « Axe I : Trouble délirant ? »

Point d’interrogation.

Le médecin en service ne vint jamais voir l’homme. L’étudiante, saisie comme une proie par une sorte d’idée paranoïde, croyait que ce dont parlait l’homme fût impossible, que cela ne pouvait être que l’amas des fruits d’une imagination troublée et trop fertile. Sa vision du monde s’arrêtait dans un petit livre vert de psychiatrie, une sorte de missel numéroté où étaient clouées ses vérités.

Point d’interrogation.

On laissa l’homme repartir durant la nuit avec des médicaments antipsychotiques et sédatifs, à très faible dose toutefois.

Étrangement, comme dans une sorte d’hallucination collective par soustraction, les lecteurs subséquents du dossier médical de l’homme ne virent plus le point d’interrogation.

Pour eux, le doute de l’étudiante se mua en certitude.

Pour l’homme, toutefois, le doute devint comme l’eau courante en sa demeure. Tous ses préjugés chutèrent un à un, jusqu’aux préjugés sur le divin.

Il se mit en marche, prudemment, se construisant une règle de félicité, aidé des anciens, et n’en souffla plus mot.

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