Sur la grille chaude de la bouche de métro

L’homme nouveau, dans la grande ville, errait sur les trottoirs comme les mégots de cigarettes encore fumants que de petits coups de vent faisaient rouler de quelques centimètres sur eux-mêmes. Parfois, les coins de rue lui révélaient un peu de chance dans un sou noir. Il se penchait alors pour le ramasser en examinant chaque fois l’année, en analysant le dessin sur le côté pile de la pièce de monnaie. Chaque fois, il songeait à qui avait pu laisser tomber là ce rond de cuivre. Était-ce le fruit d’une négligence, d’un mépris pour cet objet de peu de valeur ou était-ce le vœu d’un clochard lancé derrière une épaule décharnée ?

Il rangeait la pièce dans sa poche droite comme un trésor, avec le sourire du conquérant. La pensée qui jonchait son esprit au moment où il apercevait l’objet numismatique prenait alors pour lui une importance symbolique. C’était, en quelque sorte, un signe, une magnification gnostique. Il ne croyait pas que ce puisse être le résultat du hasard. Quelque chose, un pouvoir divin insaisissable, avait mis sur son chemin, à ce moment précis, ce sou noir.

Comme le devin Kalchas, il voyait des signes dans les petites choses. Son interprétation de ces signes, toutefois, était pour lui incertaine : il cherchait toujours d’autres signes pour confirmer les premiers, si bien qu’il demeurait constamment embourbé dans le doute.

En traversant la rue, il croisa une femme à la chevelure dorée, ondulée et longue ; elle gisait étendue comme morte dans un sac de couchage bleu, sur une grille fumante d’une bouche de métro. À côté d’elle, une paire d’espadrilles sans lacet et une grosse bouteille de cola côtoyaient des détritus. Il tira son portefeuille en cuir italien de sa poche et en sortit une pièce de deux dollars qu’il inséra au fond d’une chaussure. Il poursuivit son chemin, les yeux remplis d’eau, peut-être à cause du froid ou d’un souvenir. Il pensait « elle aussi, que je ne connais plus aujourd’hui, elle doit errer quelque part ».

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