De l’ambre

L’employé dont les cheveux teints en roux laissent paraître une longue repousse grise, inégale, pénètre dans les toilettes de marbre des salles de conférence de l’hôtel. Il y travaille depuis trente, quarante ans. Il y travaille comme on conduit une voiture, en pensant à son repas du soir qui sera maigre, comme chaque soir depuis le décès de sa femme, il y a presque quatre ans.

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Douze sous noirs éparpillés autour d’une grille d’égout. 1973 à 2012. Douze, comme un jury. Il regarde sa montre : 17h17. Comme d’habitude, se dit-il, entrant dans la librairie après avoir glissé les sous tintants dans sa poche droite.

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Le croissant de lune derrière le nuage de brouillard paraît aussi vaste que la grande croix illuminée. On dirait, vus de cet angle, qu’ils vont s’embrasser au sommet de la montagne noire, dans une douce lueur qu’eux seuls partagent de loin à cette heure avancée. Des retrouvailles.

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L’odeur de l’encens apaise la tension dans les méninges. Le vibrant courant électrique qui tourne dans les lobes s’adoucit soudainement. Le nerf le plus court est le plus puissant. La Sainte Vierge sculptée dans le bois flotte, suspendue au mur, dans un cadre d’étoiles. Près de son pied gauche se trouve fixé un croissant de lune. Les bougies bleues et blanches qui lui font face exaucent les prières pour cinq dollars. Le bâtonnet qui a servi à allumer le lampion blanc grésille dans le sable grisâtre pendant qu’une courte gerbe de fumée monte vers la voûte ornementée du temple. La pression tombe. J’entends ma respiration résonner sur les siècles de marbre. J’ai l’impression qu’elle m’écoute. Elle m’écoute. Je suis bien, comme hypnotisé, comme sous l’effet d’un opium.

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