Le buffet

Je suis arrivé à l’avance. Dehors, près de la porte, un homme fume une cigarette. Nous nous saluons. Nous nous connaissons, il est l’un de mes patients, un ancien itinérant maintenant bénévole à cet endroit. Vingt heures par semaine. Il reçoit en échange deux cents dollars supplémentaires d’aide sociale par mois. Je me réjouis pour lui et j’entre en même temps qu’un homme en lit roulant qui m’ouvre la porte électrique. Il m’explique comment les hébergés se font injecter des médicaments lorsqu’ils se mettent en colère. Il me dit qu’il faudrait plutôt leur parler et leur faire voir des psychologues comme on le fait avec les autres. Un jour, il a caché une seringue remplie de médicament dans son lit, pour la faire analyser par un jeune médecin à qui il a remis la seringue. Il me raconte aussi comment il s’est fait voler sa sacoche alors qu’il était dehors, dans son lit, sur le trottoir. Il souhaite maintenant trouver des fonds pour qu’on soude un tiroir dans son lit roulant, pour éviter que son sac demeure à la vue des passants lorsqu’il est à l’extérieur. Il a fait des demandes à quelques fondations, mais n’a pas obtenu de résultat. Il a lui-même dessiné les plans.

Au troisième étage, je croise plusieurs personnes en fauteuil roulant, la majorité sont des paralysés cérébraux. Je les salue et me dirige avec eux à la cafétéria. Je demande un café au comptoir, on me répond que le café est réservé aux usagers. On me dirige vers une machine. Je paie un dollar. Le café coule.

Je retourne au corridor. Je lis les témoignages des personnes hébergées. « Je suis paralysé depuis la naissance, à cause de la tuberculose qui a infecté ma hanche dans le ventre de ma mère. Mon père a 80 ans. J’aime quand il vient faire son tour, des fois. Je suis fier d’être marié à Sylvaine Dubois [nom fictif]. » Un autre explique que la société considère ceux qui sont sans travail comme rien. Il a étudié et effectué une formation spécialisée. Il ne voulait pas dépendre de l’aide sociale. Il voulait être « comme tout le monde ». Il n’a pas eu l’emploi.

Une femme sort de l’ascenseur et me demande de pousser son fauteuil jusqu’à la cafétéria. Elle m’explique en chemin qu’elle demeure au centre d’accueil depuis l’an 2000. Nous échangeons nos noms. Elle dit aimer ce milieu. Je suis touché par la grande rivière de solitude qui coule dans ses paroles.

La réunion ne commence que dans trente minutes. Je me faufile dans l’auditorium encore désert et sombre. Le repas est arrivé, encore emballé. Je déballe un plat et ingurgite un petit sandwich, dans l’obscurité. Je remballe ensuite la pellicule de plastique et retourne regarder les créations qui sont exposées au corridor.

Vers la fin de la réunion, un vieillard entre dans la salle et se dirige jusqu’à l’avant, dans son fauteuil roulant électrique. Il porte attention au discours des médecins de l’assemblée. Tous le regardent et continuent leur écoute des tribuns. Plusieurs sourient. L’homme se sert au buffet des médecins. Après la réunion, je vais lui parler, je lui offre de se servir à volonté. Je lui demande s’il a mangé plus tôt la poutine qui était servie à la cafétéria. Il n’a pas pu, il était à l’urgence de l’hôpital, pour son cœur qui cesse souvent de battre. Il vient de rentrer au centre d’hébergement. Je mets ma main sur son épaule et lui souhaite la santé et le bon appétit. Il semble heureux. Je ressens une grande paix en rentrant chez moi.

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