Intima

Ses avant-bras sont percés comme par de minuscules emporte-pièce, gonflés, violacés par endroits. La violence qu’elle se fait aux bras traverse l’intima de ses vaisseaux sanguins — l’intima, le nom de la couche la plus interne — et se mélange au sang anémique qui la redirige vers l’âme où elle est métamorphosée en bien-être absolu pour quelques secondes. L’orbite des minutes devient une spirale qui s’évanouit, le temps se dissout comme la drogue chauffée. À ce moment, sa tête devient chaude, allégée, comme lorsque ses amies de l’école primaire lui massaient tranquillement le cuir chevelu, avec de petits mouvements circulaires, lentement, au fond de sa chevelure frisée.

Ses bras maigres et piquetés de chair de poule sont de grands chemins parcheminés, on peut y lire les sauts à la mort et les lignes cicatrisées de la haine de soi. Cocaïne, héroïne, oxycodone réduite en poudre puis liquéfiée, parfois elle essaie aussi des nouveautés au conseil d’un ami. Les virus aussi. Son corps cultive celui de l’hépatite C, acquis à la première seringue partagée cérémonialement.

Il lui en coûte plus de deux cents dollars par jour. Parfois davantage. Elle se paie avec ses lèvres craquelées, avec ses mains froides et rendues moites par quelques heures de sevrage, avec son sexe qu’elle offre dans les moments où elle n’existe plus, entre quelques bouffées de crack ou de cette kétamine qui lui donne la sensation déréalisante de mort imminente. Parfois, elle revend dans la rue des benzo qu’elle a obtenues dans une clinique sans rendez-vous, facilement, en trois minutes de consultation pour insomnie ou pour anxiété, et dont elle a falsifié la posologie.

Elle ne blâme personne. Ni son père qui la réveillait de ses mains tremblantes, la nuit, quand il avait trop bu d’alcool, ni sa mère qui fermait les yeux quand il s’évadait dans la chambre de sa fille, ni les cinq ou six foyers d’accueil qu’elle a quittés en série. Elle ne blâme pas ces policiers qui l’ont manipulée dans une cellule sonore pour obtenir d’elle des informations, ni les hommes qui l’ont violée pour cette trahison, ni ce médecin d’une autre province qui lui prescrivait de l’OxyContin en échange de ses seins. Elle ne blâme pas ceux qui la reçoivent avec mépris quand elle pénètre dans la salle d’attente de l’hôpital, elle ne blâme pas ces personnes aux bras vierges qui lui remontrent qu’elle n’a qu’à cesser de s’intoxiquer, qu’elle n’a qu’à se prendre en main comme eux pour que tout aille mieux. Elle ne blâme pas ceux qui lui ont enlevé son enfant le soir d’une overdose. Elle a gravé son nom à l’encre noire dans la peau de sa jambe, pour se rappeler sa « raison d’exister encore » quand elle sera penchée, sur le point de succomber à une dernière aiguille stérile. C’est elle-même qu’elle blâme, chaque fois qu’elle se perfore.

Elle dort quand elle peut, quand les frissons ne la réveillent plus, souvent sur des trottoirs ou chez des étrangers, ceux qui la « traitent » contre son mal en lui injectant de l’héroïne par les trous de sa chair rigide.

 

***

 

Elle suit des cours d’auxiliaire en soins infirmiers. Deux fois par semaine, elle entre à la pharmacie, par la porte qui donne sur la rue secondaire, pour boire ses soixante-dix milligrammes de méthadone mélangée à du jus d’orange devant le pharmacien, ce qui la met toujours un peu en retard à ses cours. Elle prend soin des plantes de son appartement deux-pièces qu’elle maintient à l’ordre à l’image de sa boîte crânienne. Elle a depuis quelques mois un nouveau conjoint, un plâtrier et peintre résidentiel qu’elle se plaît à qualifier d’artiste-peintre. Elle demande une ordonnance de méthadone pour les États-Unis, ils partiront en Floride ensemble dans deux semaines, elle y rêvait depuis l’enfance, retourner là où elle a été embrassée pour la dernière fois par sa grand-mère. Elle espère que ses cicatrices ne seront pas trop apparentes sur la plage. Son travail de réceptionniste à temps partiel, depuis un an, lui a permis d’accumuler assez de fonds pour réaliser ce projet.

Les mois d’interféron qu’elle a reçu ont fonctionné : son infectiologue lui a annoncé, la semaine dernière, qu’elle s’est guérie du virus de l’hépatite C. Elle demande si elle peut cesser d’utiliser le condom avec son conjoint. Elle demande des timbres de nicotine pour cesser de fumer. C’est à cause de la mauvaise haleine et de l’odeur imprégnée dans ses vêtements. Elle en a un peu honte, dans l’intimité.

(semaine de la prévention de la toxicomanie, fiction-réalité, inspirée de la sommation de cas vécus)

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