Devant l’église

La vieille dame, sur le trottoir, s’adresse à une autre, située sur le perron de l’église, d’une voix forte et aiguë. L’autre l’écoute, immobile, sans la regarder dans les yeux, une main posée sur la rampe d’escalier comme si elle avait été arrêtée dans sa descente par les paroles soudaines de la plus basse des deux. La première se plaint que la vie ne l’a pas épargnée, qu’elle a été battue durant son enfance par les institutrices. Elle se lamente, la plupart des gens sont des voleurs, des baveux, dit-elle, des bandits. Elle s’arrache les poumons d’exemples où elle ou ses proches ont été abusés. L’autre écoute encore, en rajustant son châle noir.

« Mon mari est un joueur compulsif, il s’est endetté de vingt-quatre mille dollars », ajoute-t-elle, avant de parler de la loi du retour du bien et du mal. Elle scande qu’elle ne fait plus confiance à personne, qu’elle préfère demeurer seule et sans aide.

Je l’écoute comme la grosse femme en noir. Je suis près d’elle, sur le trottoir. Non loin de là, une femme que j’ai déjà soignée mendie, comme d’habitude. Je passerai la saluer après.

Je m’infiltre dans le monologue de la plaignante. Je lui suggère de conseiller à son mari de consulter un centre d’aide pour joueurs pathologiques dont je lui fournis le nom. Elle répond qu’il ne désire pas y aller, qu’il considère que d’autres sont plus malades que lui et qu’il prendrait leur place. Elle me demande quel est mon travail. Je lui suggère alors de dire à son mari qu’un médecin de famille lui a conseillé d’aller consulter ce centre d’aide. La dame semble satisfaite, je vois l’espoir se dessiner dans les traits de ses lèvres et les ridules de ses yeux.

Avez-vous la foi, me demande-t-elle, pendant que la femme en noir s’éloigne. Elle me parle alors de Saint-Paul, un bandit, un voleur qui un jour a été traversé par une grande lumière. Je me fais silencieux. Je pense à mes erreurs du passé, à mes regrets. Puis j’ajoute : je prierai pour votre mari, prenez soin de vous, maintenant.

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