Manuscrit

Une sorte de peur ou de paranoïa s’installe, lorsqu’on écrit. La crainte que nos idées nous soient prises, arrachées.

La peur qui s’approche de celle qu’une mère aurait de voir son nouveau-né échangé dans une pouponnière. La peur qu’on s’infiltre dans mon ordinateur pour en voler le texte, le travail d’une âme labourée, d’un coeur demeuré dans le treillis de doigts lointains, d’un corps insomniaque négligé par les nuits. La peur de la destruction, de la perte irréversible.

On prend des mesures, certes. L’auto-postage recommandé du manuscrit, les copies numériques, l’envoi daté à ses proches, à ses amis de confiance, l’envoi à des écrivains déjà établis que l’on estime (Mistral dans mon cas, suivi de Barbe)…

La valeur qu’on attribue à notre œuvre en gestation n’est pas dans le profit ou la diffusion qu’on espère en retirer. Cela est imprévisible, surtout pour un premier ouvrage. Cette attente rendrait malheureux celui qui espérerait percer plus qu’un crocus du printemps. La valeur est dans sa démarche pas à pas dans l’escalier des pages, dans son défrichage éreintant, dans ses traits qui se précisent par la douleur, par la nostalgie ou par la joie, dans la sueur transpirée, dans l’hygiène négligée, dans les douleurs cervicales, dans les flous de la vue, dans les visions hyper précises, dans les illusions vagues, les lumières, les ombres et les silences. Dans les accès de folie et les effacements précipités. Dans les erreurs et les tentations d’abandonner. Dans les personnes, surtout, qui en ont été les victimes collatérales. L’œuvre finale est une dette envers celles-là. Elle se doit d’être parfaite, pour faire amende honorable.

Là revient cette peur. À trop refaire, à trop lisser de perfection, le temps pousse comme un arbre, et revient la crainte que nos idées nous soient prises, arrachées, qu’une racine du temps fasse trébucher dans la « laideur existentielle de la vie ».

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