L’hôtel portatif

J’essayais de franchir la barrière du métro avec une carte d’accès en carton qui avait été abandonnée au sol. Elle était expirée. Je tentai encore la réussite avec une autre. Une autre encore. Expirées. Je glissai ma carte de crédit dans l’appareil qui régurgita aussitôt un nouveau titre de transport. Cette fois, la machine ne m’arnaqua pas comme elle l’avait fait durant l’après-midi, elle avait alors dévoré mon billet de cinq dollars sans rendre la pièce nécessaire au passage.

Je descendis dans la galerie sous-terraine de la station West 4, au quai de la ligne F, direction Downtown. Il était passé minuit. La bouteille de vin et le café irlandais que j’avais bus avec des amis dans la soirée s’évaporaient peu à peu de mon sang. Cette soirée partagée avec un traducteur, deux financiers du marché boursier américain et une résidente en médecine d’urgence de l’Hôpital Bellevue de Manhattan avait été surréaliste : la conversation déambulait sur des sentiers de technicalités mathématiques boursières, continuait son chemin sur le terrain des particularités de différentes langues et dialectes, enfin sautait sur les racines des spécificités des systèmes de santé américain et canadien et s’accrochait aux arbres des études requises pour mériter le titre d’Asclépios. En quelques heures, avant de régler l’addition avec nos cartes de crédit Sapphire ou World Elite, nous avions cherché une solution définitive à l’impasse du financement de la scolarité et de l’accès à l’éducation, à la pauvreté, à l’amélioration du système fiscal et aux détournements électoralistes des fonds publics par tous les partis politiques.

En attendant l’arrivée du train, je parcourais le quai comme si le sol avait été une sorte de tapis roulant que mes pas pouvaient activer pour accélérer le temps. Un jeune couple s’embrassait profondément devant la caméra d’un téléphone portable que l’une des moitiés tendait au bout de son bras en prenant une série de photos de cette collusion des bouches, sous différents angles. À côté, deux transsexuels à la voix grave et maniérée semblaient s’être mises d’accord pour porter un jeans trop serré laissant déborder leurs hanches. L’éclatement synchronisé des coutures menaçait à chacun de leurs mouvements. Plus loin, une femme aux traits de vampire attendait comme si on l’avait laissée tomber, sur un banc de bois, les jambes allongées dans l’allée. Sa pâleur anémique éclairait, il me semblait, le tunnel entier. Des piercings traversaient la peau de son visage entre ses yeux et sous son menton. Elle regardait le vide devant elle. Une jeune femme qui longeait le quai laissa tomber au sol, indifférente, la moitié du contenu d’un sac de croustilles qu’elle ingurgitait comme si elle n’avait rien ingéré depuis longtemps. Cent, deux cents personnes attendaient le train de la ligne F sous la terre. Dehors, il pleuvait, il faisait froid. Le train ne venait pas.

Une heure fut passée, d’autres passagers arrivèrent, plusieurs repartirent, beaucoup s’impatientaient, étiraient la tête dans le tunnel avec l’espoir d’y apercevoir une lumière progressivement grandissante. Les yeux étaient petits, rosés de fatigue. Certains attendaient adossés aux piliers comme des statues votives, d’autres ne tenaient pas en place comme des akathisiques. Je marchai encore en allers-retours. Au sol, je ramassai six sous noirs qui n’intéressaient personne, ni même un itinérant écrasé sur un banc de bois. Il me regarda m’accroupir pour faire la récolte des pièces. Sa bouche était ouverte, béante, ses yeux fixes, sa tête retombait sur son thorax. Je marchai encore en passant devant lui. Plus loin, une grande femme arrêtée dans un escalier surveillait l’arrivée devenue improbable du train. Son regard croisa le mien, elle me lança un vaste sourire, comme si elle était à la recherche d’un complice de l’attente. J’hésitai à lui répondre. Je m’impatientais. Le temps s’accélérait, mais le train n’arrivait pas, sans doute échoué quelque part par un pas que j’avais dû faire dans la mauvaise direction. D’autres métros passaient en sens inverse. L’une des quatre voies était en réparation, des travailleurs vêtus de vestes orange tiraient sur des câbles en poussant quelques onomatopées en contrepartie.

Je fixai la limite de l’espérance à 1h21. Si le train n’était pas arrivé à cette heure, je rentrerais à pied. J’espérais que cet ultimatum puisse provoquer l’arrivée précipitée des wagons. Je guettais les minutes, presque anxieux. Le temps vint à échéance. J’abandonnai, laissant le métro me détrousser une seconde fois.

Au moment même où je commençais à m’éloigner, un hurlement continu et prolongé s’évapora du quai voisin sans que je puisse apercevoir l’homme responsable de cette lamentation. Il était difficile de savoir s’il s’agissait d’un appel à l’aide ou d’une plainte exaspérée. Des têtes se tournaient vers l’origine du cri — semblable à celui qui surgirait du tableau d’Edvard Munch. La majorité demeurait toutefois immobile, continuant de regarder vers l’obscurité du tunnel.

Je remontai à la surface et me rendis à l’extérieur. Je demandai à un vendeur ambulant de parapluies, vêtu d’un imperméable militaire kaki, par où se trouvait la 2e avenue où était mon hôtel. Il me répondit en pointant son index dans une direction, mais ses phalanges déformées par l’arthrite faisaient une courbe qui menait à mon thorax. J’essayai de confirmer la direction en pointant moi-même vers la rue qui nous faisait face, mais son doigt répéta le même signe équivoque. Je le remerciai et m’engageai instinctivement dans cette route.

Il était presque deux heures du matin, je fus vite trempé par la pluie. Le faux suède de mes chaussures était imbibé d’eau et de saletés. J’étais seul sur les trottoirs, les rues étaient sombres et désertes, froides comme la sueur qui commençait à perler dans mon dos. De grosses portes en aluminium étaient fermées sur la plupart des vitrines des commerces. Des graffitis sans aucune originalité recouvraient chaque porte qui était éclairée par quelque lueur. Les taxis qui passaient étaient rares et hors service, occupés. Je doutais peu à peu de ma direction.

J’atteignis enfin l’embouchure de la rue Houston. J’aperçus soudain, sur ma gauche, dans l’obscurité du trottoir, entre deux escaliers, une ombre qui bougeait ses mains à la recherche d’un objet dans un manteau. L’homme noir d’une cinquantaine d’années me quémanda 25 sous. Je lui demandai où se trouvait la 2e avenue. J’étais selon lui dans la bonne direction. Je m’approchai et remarquai ses dents abîmées, dissoutes dans ses gencives. Ses cheveux et sa barbe étaient négligés et avaient accumulé les mêmes saletés que mes chaussures. Je m’informai d’où il allait dormir cette nuit. Dans la rue, répondit-il, les refuges étaient à son avis aussi désagréables que la prison. Le vol y était presque une assurance, il craignait de s’y faire dérober son maigre bien. L’hygiène y était à ses dires horrible, encore plus horrible que dans la rue. Il me demanda à nouveau 25 sous pendant qu’il ôtait de son manteau, avec sa main droite, un vieux balladeur-radio portatif avec des écouteurs noirs qui paraissaient dater d’un quart de siècle. J’enfouis ma main droite dans la poche de mon manteau détrempé et j’en sortis un billet de dix dollars que je chiffonnai discrètement. J’offris ma main gauche à sa main qui était libre en y laissant le chiffon vert et lui souhaitai qu’il ne se le fasse pas dérober. Il me remercia en me demandant mon nom, laissant se dévoiler en un sourire toute sa pénurie. Il s’appelait Dale.

Dès que je le quittai, il plongea ses écouteurs dans ses oreilles et referma la poche de son manteau. Peut-être que la musique allait l’amener ailleurs, dans l’abri confortable de l’imagination et du rêve.

Je rentrai au Gem Hotel juste après m’être photographié devant un mur de graffitis avec mon téléphone portable. Je fis fonctionner la chaufferette, me séchai et tombai rapidement dans un sommeil abyssal, dans l’étendue du lit confortable, seul, dans un silence troublant.

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