Il est minuit 29 minutes

Il est minuit 29 minutes, je n’ai strictement rien à écrire, rien à ressentir, rien à vivre — l’une de ces heures où la mort habituelle m’habite. Je devrais soit me coucher pour tenter d’accéder au privilège du sommeil, soit étudier la matière rigidifiante d’un examen à venir. Dehors, les quarante-cinq centimètres de neige tombés comme des cendres pompéiennes, aujourd’hui, sédimentent la ville d‘une sorte de tourbe blanche assourdissante. Silence de neige. Des couples vont et viennent sur les trottoirs mal déneigés, se tenant le bras pour enjamber le bourrelet blanc monté en neige au coin de la rue. Parfois, une femme glisse, un homme la retient, puis ils s’embrassent. Dans la tempête, certains meurent, d’autres s’aiment. Ce que les philosophes appellent « la vie », « le destin », « Dieu » ou « le hasard ». Des synonymes. D’autres ni ne meurent, ni n’aiment. La vie, le destin, Dieu ou le hasard les a négligés. Ils traversent aussi la rue, eux ont appris à ne pas tomber. Ils passent dans la neige, invisibles. Au bar, la serveuse m’a oublié jusqu’à ce que je lui fasse signe. Trop discret, selon elle. J’y lis mon livre au hasard des chapitres, sans ordre, en soulignant au stylo les passages éveillants. Le destin, la vie, Dieu. Des synonymes. Le bar est désert, à cause de la tempête. À Pompéi, avant l’ensevelissement, un chemin s’appelait la voie de l’Abondance. Je rentre à la maison. Les balcons pèsent le poids accumulé des cristaux blancs. J’écris un peu. Dehors, des véhicules sont embourbés comme des êtres jaloux. Ils sont laids, gonflés, froids, saccadés, sifflants. Maîtres du surplace, ils n’avanceront pas.

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