Mutinerie au poulpe mariné [ou l’étirement d’un vendredi soir]

« Je croyais, par la raréfaction de ses enchevêtrements publics jadis notables, qu’il était devenu ministre des Affaires étrangères. Les déterminismes s’étaient inscrits dans un protocole ; chacun devait recevoir son contingent de formulaires à l’issue de la ratification du traité. Nous étions dans le nord du pays, au nord d’une presqu’île inhabitée. J’avais obtenu assez d’informations pour que je puisse les coucher sur une table et les analyser le soir même. J’étais, à cette heure avancée, à demi endormi, je me parlais à demi-mot, une octave inférieure à mon timbre habituel. Il était deux heures et demie du matin. J’appelai Monsieur le capitaine — un chrétien fort pieux qui habituellement priait à cette heure de la nuit —, mais je n’obtins pas de réponse. Sur la carte géographique, le golfe était négligemment dessiné. La table était sens dessus dessous. Je l’avais laissée se remplir, cela se faisait de toute façon inéluctablement. Soixante pour cents de sa superficie s’était couverte de documents, dix pour cents des documents étaient introuvables, perdus dans le capharnaüm. Certaines feuilles étaient devenues des sans-abri dans cette algèbre ; les chemises qui les avaient abandonnées étaient devenues, elles, des sans-papiers. Plusieurs stylos manquaient, la plupart avaient roulé au sol.

Le lendemain, durant une agape au prytanée du navire, je tentais d’être influent. En influant mes euphémismes, j’espérais que mes propos ne fassent pas l’effet d’une glu à l’intérieur de la petite tribu résidant dans le vaisseau. Certains, même adhérant à mes idées, poussaient en se fatiguant de les entendre un soupir suffocant, négligeant de le retenir en eux-mêmes. Leur soupir faisait l’effet de vases communicants : d’autres, des adhérents ou non à mes principes, tout aussi négligents, respiraient à leur tour comme en suffoquant. Même en divergeant quelque peu des autres par la qualité de leur souffle et de leur pensée, le désintérêt semblait équivalent. Pour leur résumer en un titre la procédure contenue dans le protocole, je cherchais une abréviation, un sigle, un acronyme… C’est là que les évènements se compliquèrent d’une anicroche. Des sans-grade comprirent que je voulais faire une anagramme, on fit un amalgame de mes recommandations, on y sélectionna seulement un ou deux astérisques, on supprima l’en-tête principal et un appendice. Ce fut mauvais augure. On me croyait allé aux arcanes des Affaires étrangères tel un scarabée ! On se mit à croire que j’avais un pécule caché dans une alcôve. On voulait que je le remette en arrhes. Je devins presque l’objet d’un anathème. J’étais au lointain apogée de l’incompréhension quand un acolyte de cette débâcle me lança un agrume, un poulpe mariné, un tubercule, une réglisse et vingt et une câpres vertes au visage. On fit un esclandre, on voulut mettre un épilogue à mes auspices contestés. On en était déjà à me faire des obsèques précipitées, un codicille, une épitaphe sur un camée et à me jeter aux profondes catacombes. J’en fis une escarre, une acné, une urticaire. Qu’était-ce donc cet errata improbable comme un effluve d’un asphalte d’été, ces nauséabondes immondices, ces noires ténèbres qui tout à coup me saisissaient comme un tentacule ? Oh ! Comme je souhaitais alors une échappatoire, un armistice, un antre, une oasis, voire une aérogare ! Je souhaitais devenir un amphibie et me jeter à l’eau, être transporté comme une éphéméride ou comme une ogive sur une orbite, me placer sous une égide d’un génie qui m’emmènerait jusque dans un champ de jolies azalées, y humer le délicat aromate d’un ambre, y récolter parmi les froides argiles quelques brillantes gemmes magiques ou une topaze, y découvrir un antidote pour ma dartre. Non, j’étais réellement dans le vil réfectoire du vaisseau, métamorphosé en bruyants décombres comme celles imaginables d’une percussion d’une météorite. Les puérils sévices dont j’étais victime faisaient à ces sans-coeur l’effet d’un trophée. Ils s’en allèrent enfin, tout joyeux, à la recherche du Capitaine.

Soudainement, j’aperçus par la fenêtre une pléthore d’oiseaux arctiques éclairés par un phare du navire. Cette image provoqua en moi un apaisement, une douceur exceptionnelle. J’approchais d’une apothéose. Les oiseaux s’affichaient noir ombre puis blanc crème par le hublot qui ressemblait à un tableau vivant. Les oiseaux noir, blanc, bleu disparurent aussi brillamment qu’ils avaient point. Je les ai laissés disparaître. De ces couleurs qui se sont peintes sur l’obscurité, j’en ai gardé une image intarissable. »

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