Aux ombres

Lorsque je fis mon entrée, un petit chien vint le premier à moi, haletant de sa langue rosée et longue comme ses poils grisâtres. Il précéda mes pas dans l’antichambre comme l’aurait fait un valet ou un maître d’hôtel. Dans la pièce, mes pupilles frappèrent deux ou trois paires d’yeux qui aussitôt, comme si elles avaient été prises en flagrant délit de me regarder, dévièrent de mon regard pour retourner là où elles se projetaient dans la milliseconde précédente. L’atmosphère était déjà suffocante, le ton était augmenté de plusieurs décibels par rapport à celui que je pouvais imaginer quelques heures auparavant. Une femme tenait un violon, immobile, pendant qu’un homme en sueur jouait au piano. Un quinquagénaire passa devant moi en feignant de ne pas me remarquer, comme s’il m’eût croisé sur un trottoir en détournant la tête pour éviter ma présence. Il se présenta à la femme au violon, juste à côté de moi, en lui serrant trop chaleureusement la main, avec l’escorte d’un sourire niais, puis confronté au désintérêt de celle-là, poursuivit sa route vers une autre femme aux accents cassés. Il s’exprimait pour sa part en usurpant de manière forcée un accent parisien, comme si une sorte de constipation ou de sténose incurable affectait le sphincter de sa bouche. Aux femmes, l’une après l’autre, il laissait échapper quelques mauvais vers avec le visage de celui qui se croit vainqueur, sûr d’avoir réussi son complot séducteur. La récurrence de ses échecs ne le freinait pas, au contraire, il recrudesçait. Autour de son cou, il avait noué un petit foulard en soie rouge, délicat, qui lui donnait une allure grotesque. Toute sa personne exhalait la sotie. L’hôte, que je ne connaissais pas, s’approcha près de moi pour nourrir le petit chien. Ma présence inattendue et mon anonymat ne provoquèrent chez lui aucune réaction. En une courte phrase, il décrivit son entreprise au fur et à mesure qu’il l’accomplissait. Peut-être soliloquait-il ou s’adressait-il à son chien. Il repartit tout de suite vers l’autre extrémité de la pièce. Je le rencontrai à nouveau plus tard et me présentai à lui. En me laissant l’impression qu’il n’avait pas saisi mon nom, il me souhaita négligemment la bienvenue chez lui et continua son chemin vers la cuisine. Cette année-là, je partageai le buffet des ombres.

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