Prudence élémentaire

Plus j’exposais ma vie, ma vie petite d’un homme qui se débattait à tout moment comme un damné, plus j’avais l’impression que le ridicule me gagnait. Je témoignais par écrit de mon existence en pensant chaque fois à l’homme ridicule de Dostoïevski. Peut-être que toute ma vie n’était que le songe de ce personnage. Comme dans une poupée russe, j’étais possiblement un personnage ridicule du songe ridicule de l’homme ridicule du ridicule Dostoïevski qui habitait un univers ridicule. Malgré cette ridicule pensée, j’allais de l’avant, je continuais ce que j’entreprenais, je continuais à témoigner de mon existence. Une sorte de constat s’était formé dans mon esprit : il était moins ridicule d’exister que de ne pas exister. À quoi bon exister si c’était pour faire comme si on n’existait pas? Mieux valait mal exister que ne pas exister. Quant au bien exister, personne n’avait jamais encore su comment y arriver, ce n’était pas, certes, en n’existant pas. Il me fallait donc absolument exister. Il arrivait toutefois que mon existence déplût à d’autres qui doutaient de leur existence, et peut-être à d’autres qui n’existaient pas. Il existait en effet des gens qui n’existaient pas, eux-mêmes l’affirmaient ou le prouvaient en n’existant pas. Comment moi, qui existais sans aucun doute puisque j’en témoignais, à moins de n’être qu’une personne inexistante en train de faire un faux témoignage, comment donc pouvais-je nier l’affirmation de ne pas exister d’une personne niant son existence ou comment pouvais-je affirmer qu’une personne dont on ignorait l’existence soit en train d’exister? Cela aurait été une pure contradiction, l’affirmation du contraire, on m’aurait traité de fou. Mieux valait ignorer ces affirmations et faire comme si elles n’avaient jamais existé. Ce n’était pas du déni, c’était de la simple prudence.

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