On l’entendait respirer

L’orchestre entier s’était tu, le chef s’était mis légèrement de côté. Les regards pénétraient la soliste dont la longue chevelure noire se frisait jusqu’à la moitié du dos. Elle se tenait debout, à côté du podium du chef d’orchestre qui lui avait offert tout l’espace comme on ferait cadeau d’un univers à un seul être. Les musiciens reposaient dans l’attente, assis, immobiles, comme l’auditoire qui les encerclait. J’étais droit devant, à dix pieds du chef et de la soliste, je ne respirais plus. L’absence absolue du son, dans cette salle à l’acoustique parfaite, créait une tension insupportable. Soudain, ses yeux se rétrécirent et son front devint plissé de mélancolie, on l’entendit respirer comme si elle allait se jeter dans un cours d’eau agitée. Elle devenait une entité désormais impossible à séparer, un corps et son violon, une épaule et son archet, un corps sinueux, saccadé, roulant, tanguant, gracieux, beau comme si elle faisait l’amour à un disparu. On l’entendait respirer, unique son qui accompagnait la plainte. Le souffle, le bois rouge et la chair de solitude s’entremêlaient en un seul mouvement qui hypnotisait toutes les âmes penchées sur l’œuvre comme si elles examinaient leur propre vie.

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