La déboulade

J’enfonçai mon pied gauche dans la neige et me donnai une poussée pour que mon pied droit, à son tour, s’insère juste au-dessus du premier, un pas de plus vers le sommet de cette dernière colline du haut de laquelle il était possible de contempler le delta de la rivière qui se jetait dans le fjord. J’avais traîné derrière mes trois compagnons pour photographier l’immensité des paysages immobiles, si bien qu’ils avaient déjà franchi la cime de la montagne et qu’ils n’apparaissaient plus dans mon champ de vision. Après trois heures de marche en montagne, parmi les damiers de rochers et de neige durcie par le vent jusqu’à la glace, je sentais la fatigue gagner mes jambes, plus précisément les muscles des mollets et ceux qui s’étirent à l’intérieur des cuisses. Soudainement, mon mollet gauche se contracta si fortement que j’en perdis l’équilibre. En tentant de me retenir avec mes mains qui tournoyaient dans l’air tout en les projetant vers la région qui me faisait souffrir, le muscle interne de la cuisse droite se mit de concert avec le jarret et se raccourcit brusquement, incontrôlable. Je poussai un cri de douleur entrecoupé d’injures et tombai à la renverse. En m’asseyant avec misère pour trouver une posture capable de mettre ces muscles rigides en extension, je me mis à glisser dans la pente de la colline, jusque sur le plateau rocheux d’où j’avais amorcé mon ascension. La crampe de la cuisse disparut comme elle était venue, mais celle du mollet gauche persistait, augmentant même en intensité. On aurait dit qu’une voiture venait de se stationner sur ma jambe. Je continuais à blasphémer et à crier contre le néant en me tortillant. Quand je m’efforçais de me relever, je sentais la cuisse droite menacer de se tendre à nouveau. J’espérais que mes compagnons m’entendent et que l’un d’eux vienne me secourir avec une contretraction, mais le vent chassait mes cris vers le fjord. La pensée que je devais retourner en sens inverse, avec encore deux ou trois heures de marche à faire pour rentrer au village, assombrissait mon esprit et appuyait sur l’accélérateur paralysant de la douleur. Je réussis péniblement à me remettre debout et je pus étirer la jambe rebelle dont le contrôle revint peu à peu dans le giron de ma volonté. Mes comparses apparurent en courant, le vent de la montagne venait de geler sévèrement les doigts de l’un d’eux. Non sans peine, nous pûmes rentrer sains et saufs au village, la nature nous accordait sa clémence.

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