Rue Ontario

L’homme, mélancolique, marchait sur le trottoir de la rue Ontario, costumé, pour une occasion terminée, d’un complet vert feuille de jasmin et de chaussures noires polies comme un miroir. Une ponctuation de rouge, visible uniquement par les amateurs de petites saupoudrures vestimentaires, marquait en quelques coutures le fin cuir des souliers, les rehaussant comme ceux d’un grand prince. Près de la rue Bercy, à travers la vitrine d’un commerce d’objets usagés, son regard fut appelé par une statuette en bois à laquelle on avait épinglé un carré de feutre rouge. Le personnage de la statue semblait vêtu comme les notables espagnols médiévaux. La statuette tenait ouvert dans ses mains un grand livre qu’elle semblait lire à bout de bras.

Un autre homme regardait la même vitrine, immobile, juste à côté. Il paraissait être itinérant, ses vêtements étaient usés, tachés, sans agencement réfléchi, son visage était creusé par l’absence enracinée de sourire, ses joues arrondies par une alimentation impropre et sa peau épaissie par des années d’irradiation solaire et par les ongles du froid.

— N’est-ce pas là Don Quichotte lisant un livre de chevaliers ? demanda l’homme en complet vert à l’itinérant.
— Oui, il lui manque son épée et ses moulins à vent.
— C’est peut-être nous, les moulins à vent.
— Oui, c’est ça. C’est exactement ça.

L’itinérant, qui n’avait pas cessé de fixer la vitrine, eut soudainement conscience de la manière dont était vêtu celui qui venait de lui adresser la parole.

L’homme princier et lui, sur ce trottoir, malgré leur distance qui se reflétait dans les chaussures noires, étaient nivelés par le même sentiment d’inanité.

Les deux gardèrent le silence, observant la statuette. Derrière eux s’embouteillaient les véhicules de passage à l’heure de pointe.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *