De l’honneur de la profession

(Paru dans L’actualité médicale, le 10 octobre 2012)

On trouve dans le nouveau rapport du groupe de travail en éthique clinique du Collège des médecins du Québec, intitulé Les médecins et les médias sociaux, les questions suivantes : « Est-il vraiment possible de dissocier la vie personnelle et la vie professionnelle des médecins? Jusqu’où faut-il aller dans l’encadrement de leur vie privée? »

 

Pour nous orienter, les auteurs indiquent que les médecins sont encouragés à faire la délation de leurs collègues dont les comportements non liés à la profession sont jugés inadmissibles à l’égard de l’honneur et de la dignité de la profession.

 

Ceci est grave en ce que ce questionnement entre en collision avec la Charte des droits et libertés qui affirme la primauté des libertés individuelles dans notre société. Sans qu’une faute professionnelle ne soit commise et qu’un patient ne soit mis en danger, on songe à limiter le droit au travail d’un individu en s’appuyant sur la notion très vague et subjective d’honneur d’une profession. La vie privée est déjà encadrée par des lois qui prévoient des sanctions à qui les enfreint et qui s’imposent à toute personne, sans discrimination. Va-t-on, dans la direction que prône le Collège, vers des procès moraux et des procès d’opinion, va-t-on vers des procès d’intention ou de lèse-majesté? Quel groupe de médecins pourrait prétendre être plus honorable et plus digne qu’un autre dans la sphère privée? Quel médecin pourrait prétendre à l’irréprochabilité à chaque instant où son stéthoscope n’est plus suspendu à son cou?

 

J’ai parmi ma clientèle des patients qui ont des opinions qui ne font pas consensus, qui peuvent choquer la sensibilité, des opinions à faire « scandale », d’autres qui abusent de drogues récréatives lorsqu’ils sont en congé, d’autres qui ont commis l’adultère, qui ont abandonné leurs enfants, qui ont vécu des divorces, des échecs familiaux, des décrochages, d’autres qui se prostituent, d’autres qui ont été emprisonnés pour vol, fraude, voies de fait, vente de drogue ou meurtre, d’autres qui s’automutilent, qui se tatouent le visage et le corps, qui jurent ou qui s’injurient à travers les autres, d’autres qui sont dans des sectes religieuses, d’autres qui mendient, qui errent. Sont-ils déshonorables? Plusieurs sont certainement déjà déshonorés, atteints au seuil de leur dignité par une succession d’affections vécues tout au long de leur existence, comme des maillons qui se sont enchaînés autour d’eux jusqu’à l’étranglement de leur conscience. Je m’efforce, comme médecin, de leur donner un peu d’honneur, les encourageant par exemple à se trouver du travail ou à se réaliser dans celui qu’ils ont et à faire face aux responsabilités qui leur incombent. Jamais il ne m’était venu à l’esprit de penser qu’ils devraient cesser d’accomplir leur travail pour l’une ou l’autre de ces raisons personnelles ou quelque raison non professionnelle que l’on pourrait imaginer.

 

Je suis peu avancé en âge, mais j’ai acquis assez d’expérience dans ma vie privée et professionnelle pour savoir que chaque médecin peut devenir l’un de ces patients. Le malheur est un potentiel. Il faut user de prudence lorsqu’on parle d’honneur et de dignité.

 

Examinons la situation éthique suivante où un médecin qui serait fort apprécié de ses patients et qui leur aurait fait le plus grand bien sans commettre aucune faute serait mis au ban de la société des médecins par une sorte de Sanhédrin qui l’aurait jugé déshonorable pour des propos tenus en dehors de l’exercice de sa profession et sans lien avec sa profession — dans les médias sociaux par exemple —, créant par ce décret des centaines de patients orphelins dont la santé serait menacée de « décompensation ». L’éthique déontologique primerait ici sur l’éthique téléologique. C’est-à-dire que la finalité du médecin, la seule raison de son existence professionnelle (soigner des malades), deviendrait accessoire.

 

L’absurdité comblerait les amateurs — j’en suis — d’observations ridicules, en ce que le médecin est prié de soigner autrui sans discrimination fondée sur l’opinion d’autrui, fût-il devant un homme qui blasphémerait contre la terre entière.

 

Imaginons enfin le cas d’une délation outrancière, un faux témoignage d’une situation de vie privée qui ferait perdre tous ses moyens à un pauvre médecin victime d’un règlement de compte.

 

Kafka aurait ici matière à écrire une jolie suite à son Procès.

 

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