La chantepleur : et je leur prescrirai une saignée

(Paru dans L’actualité médicale, le 18 juillet 2012)

«Le fusil a été désactivé pour les enfants », dit en anglais une employée du Château Ramezay, l’un des musées les plus intéressants qu’il m’ait été donné de visiter depuis longtemps, alors que je manipule une sorte de vieux mousquet qui gît sur une table, démonstration à l’intention d’un peloton d’étudiants.

On y découvre, dans l’exposition temporaire Au temps de la petite véroleMédecins, chirurgiens et apothicaires en Nouvelle-France, comment les médecins des 17e et 18e siècles qualifiaient les différentes fièvres, humide ou sèche par exemple, comment les colons ne se lavaient que rarement, de peur des miasmes que pourrait véhiculer l’eau, on y contemple des élixirs aux étiquettes distinguées, presque de petites bouteilles d’absinthe d’Europe centrale — l’idée éclate au passage que l’Art se raffine peu au sein des entreprises pharmaceutiques aujourd’hui, celui de la comptabilité excepté, dis-je en souhaitant que les mains qui nourrissent L’actualité médicale et qui me permettent d’écrire cette chronique soient tolérantes envers ma liberté intellectuelle, et surtout envers l’intelligence de ses lecteurs.

Je spécifie d’entrée de jeu que je ne détiens aucun titre de société pharmaceutique en bourse, ni chez Rogers.

Dans cette noble résidence de feu Monsieur le Gouverneur de Montréal reposent des remèdes autochtones originaux, prouvés efficaces par la médecine fondée sur les preuves de Jacques Cartier.

Ainsi en est-il des épines de sapin baumier, excellentes servies en tisane, lit-on. D’ailleurs, on les voit, les Amérindiens, dans les salons et corridors, peints sur des tableaux d’époque comme des rois ou de très hauts dignitaires, parés de médailles et de ceintures fléchées comme on porte aujourd’hui un tuxedo, bien que nos couleurs soient de nos jours moins étincelantes.

De manière surprenante, on voit les Hurons de la Lorette afficher les symboles d’un synchrétisme religieux avec la plus grande fierté. Dans le symbole de la Croix, ils se retrouvent aussi. On devine en cette demeure la bonne cohésion entre les premiers colons français et les Amérindiens, l’échange, le partage, le respect, la découverte de l’autre.

Immédiatement, un sentiment de nostalgie me gagne. J’aimerais encore savoir les autochtones aussi fiers d’eux qu’en ce temps, mais surtout aussi respectés que sur ces images ancestrales. Des gens non pas qui revendiquent des droits, mais qui les ont. J’ai un attrapeur de rêves dans ma chambre. Voyons s’il fera l’affaire.

Plus loin, au musée, une vieille chantepleure. Je me suis promis d’écrire ce mot fredonnant de poésie, voilà, c’est fait. J’abandonne définitivement le robinet et la champlure.

Les mots. Je lis des termes médicaux d’époque, Esquinanciesdévoiement. Mes yeux suivent le trait de calligraphie des médecins, leurs ordonnances, leurs observations rédigées avec une écriture superbe, soignée, intelligente.

Où se trouve aujourd’hui dans nos dossiers médicaux la beauté ? Nos dossiers sont les témoins du temps que nous passons avec nos patients, les témoins du temps, simplement. Et peut-être aussi de la qualité de ce temps. Je me questionne. Abrévie-t-on nos consultations comme nos notes d’observation ? Avons-nous encore le droit de qualifier la médecine d’art ?

Nous sommes parfois trop techniciens et manquons d’expression, dans ce grand travail à la chaîne que nous exerçons trop souvent. Poser le juste mot sur la souffrance indicible de notre patient crée déjà la palliation. Le dictionnaire devrait trôner sur nos bibliothèques médicales.

Consolons-nous néanmoins, l’espérance de vie et sa qualité vont bon train. Il me semble, du reste, que la santé mentale fait du surplace depuis des siècles. J’ai eu, en voyant l’un des deux traitements que pratiquaient couramment le médecin et le chirurgien, une idée de génie pour soigner mes futurs patients dépressifs : je leur prescrirai une saignée.

Quoi, si c’était efficace pour toute affection à l’époque, même pour traiter l’anémie, pourquoi pas aujourd’hui pour la dépression ? Je veux dire, un don de sang, bien sûr. Se sentir utile par un don direct de soi, quel meilleur traitement pour rehausser son estime ? Psychiatres, s’il-vous-plaît, lorsqu’à votre tour vous enverrez vos patients chez Héma-Québec, ayez au moins une pensée pour moi. Hématologues, vous me remercierez plus tard.

Je laisse l’idée du second traitement, la purge, à qui voudra bien tenter de convaincre son patient à la personnalité « limite » que ce pourrait lui être utile… Je songe à mon ami gastro-entérologue, le Dr Raja Tamaz. D’un clin d’œil, je lui offre l’opportunité de lancer un projet de recherche à ce sujet, question peut-être de renouer aussi avec l’antique médecine arabe des bimaristans, mon cher Raja ?

Montrons l’exemple, donnons du nôtre, du sang, des mots et de l’art, retrouvons, pourquoi pas, naturellement, notre prestige perdu. La prochaine fois, je vous morigénerai quant à nos titres, au respect entre collègues et à la courtoisie. Boum! Quoi? Un collègue est tombé en bas de sa chaise en lisant ceci? Vite, sortez la lancette, il lui faut une saignée!

Impossible de commenter.