La pleine conscience

(Paru dans L’actualité médicale, le 27 novembre 2012)

«L’erreur humaine est digne de pardon.»
— Tite-Live, historien romain

Nous fermons les yeux, les mains détendues reposant sur nos cuisses. Nous devons nous concentrer sur notre respiration. Uniquement sur notre respiration. Dans une salle de l’hôtel Westin, nous sommes une soixantaine de médecins et de psychiatres du monde entier, assis sur de petites chaises rembourrées. Immobiles durant 30 minutes, nous obéissons par le seul mouvement de l’âme à la voix lointaine d’une «guide», à l’autre extrémité de la pièce. Tout disparaît, s’évapore. Tout sauf notre respiration et cette voix dont nous perdons l’origine. En voyage par l’esprit, nous redécouvrons l’existence de notre peau, de nos os, des insertions de nos muscles, nous ressentons une chaleur, une pression, une dimension. Nous existons, même sans penser. La vie est un souffle posé sur l’abdomen. La respiration s’approfondit, s’adoucit. Une sirène de pompiers retentit dans la rue. L’esprit veut s’y ruer tout à coup, la poursuivre comme un chien agité, nous le ramenons par la laisse de notre respiration. Inspire, expire. Inspire, expire encore, lentement, profondément, encore… La respiration est à l’âme ce que l’acte charnel est au corps. Nous sommes bien. Immensément bien dans cet univers qui s’intériorise en nous.

Nous sommes à la Conférence internationale 2012 sur la santé des médecins. Je converse plus tard avec une addictologue et une psychiatre de Lyon qui souhaitent développer dans leur région l’équivalent du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ). Les médecins du PAMQ sont là. Des vieux médecins qui nous offrent leur sagesse aussi, au-delà de 70 ans, qui exercent encore. L’un d’eux donne son truc de santé: se faire masser une heure par jour, chaque jour, pendant 20 ans. La peau est l’organe le plus vaste du corps, remplie de terminaisons nerveuses. Nous avons besoin de nous faire toucher, affirme-t-il. J’acquiesce. Nous identifions les défis à la santé du médecin ou ses épées de Damoclès. Nous pointons du doigt cette culture médicale du surhomme et celle de l’homme qui est un loup pour l’homme, qu’il faut réformer dans nos enseignements et surtout dans nos exemples donnés à nos externes et résidents. Nous abordons le suicide, l’épuisement professionnel, l’abus de substances, l’isolement, le renfermement, la peur, le manque de soutien de collègues ou de l’organisation du système de soins. Les médecins sont en moins bonne santé mentale que la population en général. Qui prend soin du médecin lorsque le médecin est malade? Question légitime. Réunis à cette conférence, ayant tous en commun d’avoir tantôt aidé un médecin en difficulté, tantôt peut-être, à notre tour, reçu cette aide, nous apprenons à nous soigner entre nous ou à nous laisser aider. Médecins de famille, chirurgiens, psychiatres, gynécologues, oncologues, aucune spécialité n’est épargnée. Platon, dans La République, écrivait que les médecins qui deviendraient les plus habiles étaient ceux qui «auraient été affligés de plusieurs maladies». Ces médecins auraient vraisemblablement une sensibilité et une compréhension accrues aux souffrances et aux inquiétudes des patients. «C’est par l’âme que le médecin soigne le corps», dit le philosophe. Toutefois, conclut Platon, il ne sera guère possible au médecin de soigner quoi que ce soit si son âme devient malsaine. Faisons-la alors respirer pour en chasser ce qu’elle a acquis de vicié ou d’empoussièrements par couches de honte et de culpabilisation renfermées.

Inspirez. Respirez, lentement, profondément. Expirez. Vous souvenez-vous de cette complication majeure et de ce décès qui nagent aux abysses de votre conscience, sur lesquels vous avez jeté dix mille tonnes de terre pour les camoufler et dont vous n’avez jamais parlé? Inspirez. Vous souvenez-vous de cette petite négligence que vous avez commise, dont vous avez une grande honte en votre for intérieur? Expirez. Vous souvenez-vous des soins que vous prodiguiez et que vous évitez aujourd’hui? Inspirez. Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez dit «j’aurais dû», «je n’aurais pas dû»? Expirez. Pourquoi, réellement, travaillez-vous autant d’heures? Inspirez. Quelle est la part de votre fatigue et de votre excès de travail dans cet air malsain qui encombre vos souvenirs? Expirez. Combien votre vie privée affecte-t-elle votre vie professionnelle ou vice-versa ?Inspirez. Respirez, lentement, profondément. Il vous reste du souffle.

Vous existez encore.

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