Soutenir son propre regard devant le miroir

(Paru dans L’actualité médicale, le 1er février 2013)

Moi qui suis saisi par le trac devant une foule, j’ai entendu ma voix dérailler et mon cœur battre comme celui d’un chien qu’on amène chez le vétérinaire lorsque j’ai dû me présenter et expliquer, décontenancé, mes réalisations de «leader» devant ce nouveau groupe de médecins, où j’étais à peu près le plus jeune et le moins spécialiste. Ping-pong soudain d’un hémisphère à l’autre de mon cerveau, comme si je sautais en parachute pour la première fois. J’étais intimidé, gêné devant tant de qualité, d’accomplissements et de prestance de la part de mes collègues. Après des années dans un milieu isolé, j’avais perdu l’habitude de m’exposer en public, moi qui suis pourtant à l’aise d’homme à homme. J’avais le sentiment incisif d’être un imposteur. Était-il légitime que l’on me qualifie de «leader», mot d’une laideur que je n’arrive pas à traduire ? Comment allais-je improviser mes phrases pour qu’elles soient articulées et précises… Pourquoi donc n’avais-je pas la facilité de pousser mes pensées par ma bouche comme j’ai celle de les saupoudrer sur du papier… Pourquoi diable n’avais-je pas une cape d’Amir Khadir ou de Gaétan Barrette en cette veille d’Halloween…

Nous étions une trentaine de médecins qui avions en commun d’occuper ou d’avoir tenu des postes de gestion au sein du système de santé, comme chefs de département médical, directeurs des services professionnels ou présidents du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens, pour ne nommer que ces positions traditionnelles.

Comme un poisson volant, c’est le mot «intégrité» qui a sauté le plus souvent hors de la mer du leadership qu’ont fait apparaître habilement devant nous M. Laurent Duchastel, professeur à l’école des HEC de Montréal, et le Dr Pierre-Charles Gosselin, DSP émérite, lors des premières journées de formation du nouveau programme de leadership du Physician Management Institute, offert pour la première année par l’Association médicale du Québec et pouvant mener à une certification de gestionnaire agréé de la santé. Dans cette toute première cohorte, tous les médecins avaient en commun d’avoir accédé à ces postes de chefferie sans avoir été formés pour le faire, par imitation et par apprentissage sur le lot, en acceptant souvent de faire la besogne que personne d’autre ne souhaitait faire, en prenant le flambeau de l’inconnu qu’une équipe de collègues tendait pour ne pas se brûler, ou, osons y croire, parce que ces collègues aspiraient à obtenir l’éclairage particulier de ce futur chef. Car encadrer ou représenter des médecins n’est pas jouer aux quilles. Le faire dans un système de santé aux limites absolues et aux exigences infinies est un travail ingrat, nullement valorisé, et la reconnaissance y est aussi rare qu’un trèfle à quatre feuilles. Ce sont néanmoins des fonctions essentielles et, pour les exercer comme on s’amarre sans brusquerie à un port, pour résoudre surtout les aberrations de notre milieu qui possède toutes les déclinaisons de l’humain et de la bureaucratie, il faut savoir user d’influence. Et d’intégrité.

«Influence». Second mot que nous avons attrapé à maintes reprises dans nos filets. Le leadership, c’est être capable d’influencer autrui à se mobiliser, sans nécessairement occuper une fonction d’autorité. L’introverti qui attend la fin du discours d’un tribun avant d’aller porter son message dans les coulisses peut avoir autant d’influence que l’extroverti flamboyant dans la tribune. Nous avons diverses couleurs d’influence en nous, couleurs complémentaires, couleurs en opposition. La connaissance et l’acceptation de sa couleur dominante permet d’exercer son leadership avec impact. Mieux encore, le mélange de sa couleur avec celle des autres : le gestionnaire, en arrivant à puiser dans son équipe comme un peintre, peut créer de grandes fresques. Il s’agit aussi d’un art.

Nous avions un exercice: fixer notre propre regard durant 10 minutes devant le miroir, arriver à regarder dans notre propre être. Expérience déréalisante et dépersonnalisante, mais qui nous place devant notre conscience. Qui suis-je et pourquoi fais-je ce que je fais ? Tout prend alors un sens. Quand tout devient absurde, il faut retourner devant le miroir.

Quelques jours après, je prenais la parole devant l’assemblée générale annuelle de Médecins du monde Canada. J’y présentais ma candidature pour être élu membre du conseil d’administration. J’avais encore en mémoire mon propre regard.

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