La surdose ou le livre à vendre

Samedi le 13 avril 2013, j’assistais, aux Sceptiques du Québec, à une conférence autour d’un sujet qui me tient à cœur — ou à l’âme —, la santé mentale. La médicalisation de la détresse psychologique, démystifier la cure chimique, tel était le titre annoncé par Jean-Claude St-Onge, titulaire d’un doctorat en socioéconomie et d’une maîtrise en philosophie, présenté dans Wikipedia comme un « professeur, écrivain et philosophe québécois ». Monsieur St-Onge venait de publier, en février 2013, le livre Tous fous? aux Éditions Écosociété.

 

D’entrée de jeu, j’étais tout ouïe au sujet, dénonçant moi-même et comme beaucoup de collègues médecins les études à portée négative non publiées par l’industrie pharmaceutique, les courtes études d’innocuité effectuées sur six semaines pour des traitements qui seront administrés sur une longue durée, les biais quant à la signification clinique de résultats d’études, le surdiagnostic psychiatrique et le surtraitement médicamenteux, les médecins-présentateurs rémunérés par des sociétés pharmaceutiques, l’incertitude diagnostique et étiologique et la certitude prêtée par certains au livre diagnostic de référence en psychiatrie, la stigmatisation qui résulte d’un diagnostic psychiatrique, notamment par les employeurs et par les compagnies d’assurance, le manque d’outils thérapeutiques et le fait que les psychothérapies ne soient pas payées par le régime public pour des patients aux prises avec une souffrance indicible.

 

Dès sa première diapositive, devant un public non spécialisé, le conférencier a dû expliquer la signification du sigle TDAH : « ce sont des enfants normaux légèrement turbulents qu’on médicamente parce qu’ils s’ennuient dans une classe et pour qui les programmes scolaires ne sont pas conçus ». Il résumait aussi banalement avec le couperet de ses paroles, il niait aussi légèrement la souffrance qui affecte des enfants, des familles et des classes. Plus tard, il ajoutait, parlant de la phobie sociale, qu’il ne s’agit que de timidité normale. Que la dépression est un phénomène normal et qu’elle guérit d’elle-même. Il omettait complètement les impacts significatifs qu’ont ces troubles sur l’estime personnelle et la vie des patients et qui sont une condition essentielle à leur diagnostic.

 

Il poursuivait en s’attaquant à la théorie des neurotransmetteurs, notamment à la dopamine dans la schizophrénie, avant d’entrer en contradiction en listant les effets secondaires causés par les médicaments, parce qu’ils agissent sur la dopamine. Sur la sérotonine, il mentionnait l’argument que 95 % des récepteurs de sérotonine sont dans les intestins, n’informant pas qu’il existe différents sous-types de récepteurs de sérotonine et, comme pour les muscles qui recouvrent tout le corps, qu’on doit parfois prendre un antidouleur qui agit sur les récepteurs de tous les muscles, bien qu’un seul nous fasse souffrir.

 

Pour s’attaquer aux arguments d’autorité, il utilisait lui-même à profusion l’argument d’autorité, avec des citations de personnages « réputés » ou en témoignant de ses discussions avec des médecins d’ici, les Drs Alain Vadeboncœur et Amir Khadir, s’en prenant aux médecins « leaders d’opinion » en utilisant lui-même des leaders d’opinion.

 

On l’entendait proférer des faussetés : les études hasardisées à double insu ne vaudraient pas grand-chose, puisqu’il n’y a pas, selon sa troublante affirmation, d’effets secondaires aux placebos et qu’il serait donc facile de distinguer le placebo du médicament sur la foi des effets secondaires qui en résultent. Tout médecin connaît pourtant l’effet nocebo, qu’une simple pilule de farine peut engendrer des nausées, des vomissements, des céphalées, des diarrhées, des douleurs, etc. Il appuyait ses propos avec des résultats de sondages et des statistiques au moins tout aussi invalides méthodologiquement que ce qu’il dénonçait.

 

Il y allait d’une autre grossièreté : « l’encéphalite et l’hyperthyroïdie peuvent mimer une dépression, et si les médecins le savaient, ils prescriraient moins d’antidépresseurs ». Le médecin qui confondrait une encéphalite avec une dépression ne serait pas digne d’être disciple d’Asclépios. Quant aux troubles thyroïdiens, il est connu comme Barabas chez les médecins qu’ils peuvent donner le change pour une dépression, c’est pourquoi nous en dosons régulièrement l’hormone thyréostimuline lorsque des symptômes nous alertent.

 

Il employait l’argument de la peur du produit « chimique », listant tous les effets secondaires possibles jusqu’aux plus rares et anecdotiques sans les mettre en fréquence et en perspective, sans les mettre en relation avec les bénéfices possibles, caviardant ce que tout médecin sait depuis Paracelse, que toute substance — jusqu’à l’eau même — est un poison qui dépend de sa dose.

 

S’en prenant au DSM, le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, il interchangeait les mots « trouble » et « maladie », omettant de mentionner qu’à l’origine, ce livre avait servi, pour des fins de recherche, à adopter des critères et un langage communs, imparfaits, mais plus objectifs, pour s’éloigner de la subjectivité et de la grande variabilité que les tout aussi lucratives théories de la psychanalyse avaient répandues. Nullement, il n’a parlé des grands débats au sein même de la communauté des psychiatres, laissant au contraire croire que les médecins étaient naïfs et aveuglés par l’industrie pharmaceutique. Les informations de monsieur St-Onge n’étaient pas à jour — oubli volontaire? —, lorsqu’il nous affirmait, en nous faisant réagir d’indignation, que dans le futur DSM-5, le deuil allait devenir une dépression majeure, si non résolu après deux semaines, ce qui a pourtant été rejeté l’an dernier par les auteurs du DSM-5.

 

À la question de mon voisin au conférencier, à savoir s’il ne commettait pas le péché inverse des compagnies pharmaceutiques en ne traitant que négativement des psychotropes et en occultant leurs effets bénéfiques ou les études positives, il répondait « quels avantages?, il y a zéro avantage! », niant d’un coup sec les témoignages de ceux qui ont expérimenté les troubles mentaux et bénéficié de ces traitements pharmacologiques. Plus tard, il nous rapportait toutefois que les antidépresseurs pouvaient être utiles dans la dépression sévère.

 

À la question d’une jeune femme à savoir pourquoi les gouvernements laissaient faire l’industrie pharmaceutique, monsieur St-Onge répondait qu’ils étaient soudoyés comme dans l’industrie de la construction, que les ministres de la Santé s’étaient fait rémunérer par l’industrie pour approuver leurs molécules, qu’il pouvait nous donner des noms, que Pauline Marois avait accepté 300 $ lorsqu’elle était ministre de la Santé [on apprenait dans La Presse, le jour même, que Mme Marois venait d’acquérir un appartement de 3,5 millions de dollars, elle se laisserait corrompre pour 300 $?]

 

Dans la salle, un étudiant en psychologie lui rappelait au micro qu’au manque de preuves scientifiques qu’il dénonçait, il ne devait pas générer l’erreur de promouvoir des alternatives qui n’avaient pas démontré leurs preuves scientifiques dans le traitement des affections mentales, comme il le faisait entre autres avec l’aromathérapie et la massothérapie. Un psychologue clinicien témoignait pour sa part que malgré la psychothérapie qu’il offre aux patients, nombreux étaient ceux qui avaient bénéficié d’un médicament, non pas en alternative à la psychothérapie, mais en addition, que l’arsenal est très limité pour lutter contre la souffrance et que la médication fait partie de cet arsenal. Une médecin a parlé de son expérience en centres d’accueil, où elle n’a eu d’autre choix que de prescrire des neuroleptiques pour calmer des hébergés violents, toutes les autres mesures ayant échoué chez ces déments qui frappaient le personnel et les autres hébergés. Elle l’invitait à l’accompagner à sa prochaine tournée médicale pour qu’il lui suggère comment traiter ce type de comportement. Monsieur St-Onge reconnaissait l’absence de panacée.

 

Au final, la conférence passait en revue toutes les dénonciations avec lesquelles je m’accordais, mais les rendait grossières, les truffant d’opinions parfois farfelues, non scientifiques, sans rigueur intellectuelle et sans nuance, teintées d’une idéologie éclaboussée qui jetait le bébé avec l’eau du bain. Malgré ses titres en philosophie, il y avait surabondance de sophismes. Monsieur St-Onge n’était que l’image miroir de ce qu’il dénonçait.

 

Il y avait un livre à vendre à la sortie de la salle, Tous fous?, — sujet très lucratif, leçon des compagnies pharmaceutiques. Je souhaite que ce livre renferme plus de nuances que la conférence qui en fait la promotion.

 

Ce n’est pas la santé mentale que Jean-Claude St-Onge est venu défendre véritablement, au Centre Saint-Pierre. C’était au fond une charge contre l’industrie pharmaceutique et contre son capital. Bien que ce soit un fait avéré que la santé mentale soit une vache à lait pour cette industrie, que les abus et la manipulation soient à mettre au jour et que les médecins doivent parfois pharmacologiquement résister à leur sentiment d’impuissance devant la souffrance psychique de ceux qui les consultent pour chercher leur aide, rien ne permet de conclure scientifiquement pour autant qu’il faille se méfier comme la peste des médicaments psychotropes. Si l’industrie influence indéniablement le traitement de la santé mentale, la société tout entière est également responsable de la progression des diagnostics, ayant défini la normalité comme l’uniformité et l’absence de souffrance, s’étant également désorientée dans sa compréhension du sens de la vie, se tournant vers le médecin dès le premier vertige.

 

L’ancien professeur de l’UQÀM nous a affirmé souhaiter la révolution. Il a conclu en louangeant l’inventeur du vaccin antipolio parce qu’il n’avait pas touché un sou de son invention. Les médicaments seraient-ils considérés comme plus efficaces et moins générateurs d’effets indésirables, pour ce philosophe-écrivain, si les sociétés pharmaceutiques n’en touchaient aucun profit?

 

Espérons que l’auteur fasse preuve de la même bonté avec les profits de la vente de son livre et de ses conférences, en les remettant aux organismes d’aide en santé mentale ou en recherche. Il y a encore une grande place à la recherche étiologique et thérapeutique, pharmacologique ou non, dans le domaine de l’esprit humain.

 

 

Vincent Demers, médecin

2 commentaires

  1. Merci, monsieur Demers, d’avoir pris le temps d’écrire et publier ce texte. L’analyse incomplète/réductionniste du TDAH que fait aujourd’hui en 2015 JC St-Onges me fait croire qu’il n’a pas changé sa façon d’analyser. Malheureusement, c’est à un large public, souvent peu et mal informé, qu’il s’adresse.
    Notre quotidien est teinté par la présence du TDAH que porte 2 membres de notre famille. Soyez donc certain que je sais ce dont je parle. Je me sens jugée directement par les propos de cet homme… qui a grand besoin de réponses telle le vôtre! Encore merci! Martine Bergeron

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