L’éteinte d’un sentiment

Il lui faisait la conversation, obligé, ou plus exactement, il se sentait obligé de le faire, coincé, forcé, prisonnier, enchaîné par l’événement où il avait été convié. Cet homme, qui lui était antipathique, soulevait en lui un sentiment de dégoût proche de celui généré par la montée aux narines des vapeurs d’un solvant. Sa profonde inculture, sa rhétorique garnie de préjugés, la rebutante moue qui se dessinait dans son visage par ondées, le timbre irritant de sa voix déraillante, toute l’expression de cet homme était un coup de semonce qui intimait l’ordre de s’éloigner de lui. En poursuivant la conversation, il était conscient qu’il se trahissait, qu’il prostituait son être.

Durant cet événement, il avait néanmoins pris des notes, au fond de son esprit : un personnage venait de naître dans le livre qui allait s’écrire des années plus tard.

En quittant enfin les lieux, il avait mendié une cigarette et du feu à un clochard qui avait refusé le dollar proposé en échange. Il retourna chez lui à pied, à travers les rues animées du festival, laissant s’évader en fumée sa détestable impression, comme s’il venait de l’immoler avec le solvant.

Le soir était calme, doux, légèrement humide. La pluie tomba toute la nuit comme une berceuse.

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