Hillary, la table des bouffons et le tour du chapeau

Je donne les cinquante cents que j’ai dans les poches au mendiant de la rue Mont-Royal, près du Verre Bouteille, m’apprêtant à lui demander son avis sur la visite de Hillary Clinton à Montréal. Je cherche en lui une vision différente, nouvelle, comme je le fais souvent lorsque je ne sais pas quoi penser. Sans me laisser le temps de poser ma question, il me remercie et me souhaite une bonne soirée de hockey au Centre Bell. Le Canadien de Montréal y joue contre l’Avalanche du Colorado, me répond-il, convaincu je ne sais pourquoi que je dois me rendre assister au match. Il prédit une victoire des Canadiens. Je l’abandonne, l’observant me sourire à travers sa barbe joyeuse, son œil droit se détournant à l’extérieur de son regard, par une sorte de spasme rieur ou par quelque folie.

Le taxi me dépose au coin de la rue de la Gauchetière, dans le quartier chinois. La conférence débute à 18 h 30, je suis près d’une heure en avance. Devant les portes du Palais des Congrès, cinq ou six sans-abri sont emmitouflés comme des momies dans des sacs de couchage brunis, estampés par les saletés mélangées aux liquides des trottoirs. Leurs yeux ouverts, égarés, intemporels, flottent dans leurs orbites, comme oubliés par leur corps échoué au sol. Leur âme vagabonde loin du béton froid. Devant ces hommes immobiles comme des bûches, des gens pressés défilent, vêtus de complets-cravate et de tailleurs pressés. Ils naissent au monde par éjection des portes de la station du métro Place-d’Armes adjacent.

À l’intérieur du Palais, on nous dirige vers les différentes couleurs du drapeau des États-Unis ou des estrades du Centre Bell. Bleu, blanc, rouge. Il y a également une section Exécutif et une autre Or.

— Bonsoir, madame, mon billet est rouge, suis-je dans la section rouge?

— Non, vous êtes bleu. Vestiaire obligatoire, tout droit, puis à gauche.

« Vous êtes bleu ». Ces mots réveillent immédiatement en moi une nostalgie, un sentiment de blues. Je suis venu seul.

Je passe au vestiaire, puis me dirige vers l’immense salle. Une dizaine d’employés armés de brassards font le garde-à-vous devant des tables et filtrent tous les visiteurs. Sans doute la sécurité, me dis-je, m’attendant à passer au détecteur de métal ou au scanneur corporel. Hillary Clinton n’a plus de fonction d’État, mais toute l’intelligentsia politico-économique du pays sera prévisiblement assise dans cette salle.

Je m’avance vers un employé d’environ 22 ans. Il tend vers moi un outil que je crois être un détecteur d’explosifs ou de métal.

— Votre billet s’il vous plaît, me dit-il en exhibant de sa main droite l’objet intriguant.

Je réalise qu’il tient un poinçon métallique, comme j’utilisais dans mon enfance pour faire des confettis. Il poinçonne le coin de mon billet cartonné et me souhaite une bonne soirée. Je pense alors aux confettis. Peut-être les amasseront-ils pour célébrer Madame Clinton une fois élue première femme présidente des USA.

Arrivé tôt, je pars à l’aventure explorer la grande salle. Les milliers de sièges sont libres, cordés comme une armée soviétique. Bleu, blanc, rouge. Je repère ma place, située au fond de la salle, près du mur. Je regarde la scène, mes yeux peinent à s’y rendre. Je ne verrai donc rien d’autre qu’une petite silhouette de la taille d’une poupée, s’imagine mon esprit. Les nombreux écrans géants me permettront toutefois de lire dans les traits du visage de la conférencière, comme on lit dans les lignes de la main. J’ai l’impression d’être au cinéma. J’ai une envie soudaine de pop-corn.

Je me rends près du cordon qui sépare l’armée de chaises bleu-blanc-rouge des centaines de tables blanches de l’espace exécutif. La nourriture est déjà servie dans les assiettes, les exécutants la mangeront une heure plus tard. Les serveurs poussent de gros chariots roulants remplis de bouteilles de vin dont il faut dévisser le bouchon. La vue de ces bouteilles suscite en moi la soif. Je demande à un serveur impeccable où se trouve le bar, pour y boire un verre en attendant le début du spectacle. Il répond que je devrai attendre la fin du spectacle.

Je décide de faire la conversation à une femme armée d’un brassard, dont le rôle est sans doute d’attendre qu’on lui parle, demeurant immobile près du cordon de séparation.

— Quelle est cette table d’Or, juste au pied de la scène? lui dis-je.

— C’est la table d’honneur.

— N’est-ce pas celle que Pierre Falardeau appellerait aussi la table des « bouffons »? Ils ont souvent l’honneur de nous faire rire.

— Ce doit être celle-là, c’est à vous de le décider, me répond-elle, l’air amusé.

Je la remercie et je poursuis mon chemin, avec le sentiment d’être moi-même le bouffon d’un autre.

Je franchis une porte, sur le côté de la salle. À l’extérieur de la salle, dans le couloir, des policiers déguisés en hommes d’affaires s’affairent, allant et venant en groupe de cinq ou six, préoccupés. Ils passent à côté de moi sans me voir. Je demande à un autre homme portant le brassard quelle est cette section où je me trouve. Je suis dans l’entrée de la section exécutive, me répond-il. J’y reste encore plusieurs minutes à observer les passants. De ce corridor, j’observe les invités de la table d’honneur qui arrivent par un escalier roulant. Je reconnais le visage d’André Pratte, de La Presse, et d’autres visages dont j’ignore les noms, mais qui me font l’effet de déjà vu. Je suis très mauvais pour me souvenir du nom des inconnus.

Dans mon attente, je remarque devant la section Or une dame aux cheveux blonds, en tailleur. D’où je me trouve, elle ressemble à Hillary Clinton. Du moins, à la photo du prospectus officiel : une assez jeune blonde aux cheveux longs. Toutefois, personne ne lui adresse la parole. C’est une fausse impression.

Je rentre à nouveau dans la salle et me positionne à côté de la porte d’entrée de la section exécutive, devant les sièges rouges. J’y attends debout, craintif qu’on me confonde à tout moment avec un employé, car j’y demeure immobile. Je sais que deux camarades d’université viendront assister elles aussi à la soirée. Je guette la porte pour les saluer.

Une gardienne de sécurité m’aborde.

— Avez-vous le droit d’être ici? Vous n’avez pas de badge d’identification. Avez-vous votre billet? demande-t-elle.

Mon billet est plié en deux dans la poche de mon veston. Sur la moitié que je lui montre en retirant le billet de ma poche, on y aperçoit le visage rajeuni d’Hillary, mais pas le numéro de mon siège, à l’autre extrémité de la salle. Sans doute à la vue de la couleur rouge du carton, elle approuve ma présence devant les sièges rouges et retourne à son poste.

Quelques instants plus tard, l’une de mes camarades de classe fait enfin son entrée par la porte exécutive, accompagnée de son mari. Nous nous saluons, puis ils se dirigent de l’autre côté du cordon. Elle m’informe que notre seconde camarade se trouve dans les sièges rouges, un peu plus loin. Je pars donc à sa recherche pour la saluer également, et nous retournons ensemble près du cordon exécutif.

— On dirait qu’on nous enferme comme dans un zoo, dit ma camarade, pointant ironiquement le câble qui nous sépare. Je me demande de quel côté sont les animaux en cage, ajoute-t-elle, pointant du pouce le côté de la scène.

Tout juste après, une collègue d’études de l’année précédente passe derrière eux, devenue vice-présidente aux affaires juridiques du Canadien de Montréal. Nous nous saluons. Je songe alors aux sièges tricolores du Centre Bell. La vision du mendiant rieur du Verre Bouteille me traverse l’esprit aussi rapidement qu’on annexe une Crimée. Aura-t-on droit à un match Canadiens contre Américains, ce soir? me dis-je intérieurement, un sourire esquissé aux lèvres.

Nous regagnons nos places. Je parcours les rangées interminables jusqu’à mon siège plébéien, acheté au tarif étudiant. À ma gauche, une dame dans la cinquantaine converse en anglais avec son fils. Devant moi, une jeune étudiante début vingtaine s’excite d’assister à la conférence d’une femme politicienne importante. Ses amis conventionnels, vêtus de complets-cravate gris mal ajustés, sont plus réservés.

On présente les commanditaires de la soirée, dont Osler que je confonds avec Hustler. Les figurants à la table d’honneur sont invités à faire leur entrée. Leur énumération commence. Ils pénètrent dans la salle comme dans une arène, comme un boxeur qui se dirige vers le ring. Nous sommes en période électorale, le chef du Parti Libéral arrête subitement le cortège et élève les bras pour voler l’attention de la foule venue observer Madame Clinton. Il s’arrête longuement. Les autres convives honorables sont refoulés derrière lui. Sur les écrans géants, ils paraissent sur le point de se piétiner. Le chef libéral, obstruant toujours le passage, recueille des applaudissements des partisans de l’ancienne première dame. La pression augmente derrière lui, jusqu’à ce qu’il se mette enfin à table. La première ministre sortante s’avance à son tour, quasiment inaperçue dans le reflux créé par le chef libéral. Assise à ma gauche, l’anglophone quinquagénaire, qui a ôté ses bottes, hue à tue-tête la première ministre comme une adolescente. Elle s’élève sur sa chaise, en pieds de bas, formant de ses mains un porte-voix pour la huer encore plus fort. D’autres l’imitent autour.

Madame Clinton s’apprête à discourir du courage des femmes en politique.

Après les interminables présentations des membres de la table d’honneur, presque aussi longues que le discours de Madame Clinton, cette dernière fait son entrée dans la cage de spectacle. Elle a beaucoup vieilli depuis la photo du prospectus. Elle s’installe dans un discours monotone, factuel, expose de grands projets pour les femmes du monde entier. L’étudiante devant moi se suspend aux paroles de la future présidente. Chaque fois que le mot « femme » est prononcé, l’étudiante serre les poings comme une victoire, secoue son corps et libère un « Yes! » à ses jeunes-vieux amis amorphes à côté d’elle. L’un d’eux écrit des textos sur son téléphone.

La dame aux pieds déchaussés assise à ma gauche sombre rapidement en somnolence, comme hypnotisée par la voix professorale d’Hillary. Sa tête dodeline, roule, tombe, se rattrape, penche et s’écrase à nouveau, puis remonte, avant de choir irrémédiablement, le menton sur son sternum. Derrière moi, un vieillard lutte aussi contre le sommeil, masquant son visage d’une main pour dissimuler ses paupières tombantes à son épouse.

Rarement, Madame Clinton raconte une anecdote personnelle, parle de sa fille, de son mari ou de personnages d’État. Les têtes se relèvent alors, les téléphones se rangent, les yeux regardent, les oreilles écoutent. Lorsqu’elle raconte ses difficultés et ses échecs, comme sa lutte l’opposant à Obama, l’attention est à son paroxysme. Elle est humaine, elle est comme nous, nous pouvons être comme elle, semble se dire le public à l’unisson. Elle blague ensuite avec la To Do List sur son réfrigérateur, quelque chose comme :

— capturer Ben Laden

— faire la paix au Proche-Orient

— rencontrer tel président

— signer telle convention sur les armes nucléaires

La foule rit.

Son discours se termine abruptement. La foule, qui n’a pas mangé aux tables exécutives, demeure sur sa faim. Les applaudissements sont contenus, l’ovation se fait à retardement, partiellement, polie. Elle n’a pas parlé de la guerre, de l’argent, du terrorisme, de scandales, de ces choses qui font lire les journaux. Les yeux voyeurs n’en ont pas encore eu pour leur argent.

Ce n’est pas terminé. La présidente de Gaz Métro s’assoit devant elle pour l’interroger. L’anxiété de l’animatrice est communicable. Une femme à ma droite se tend comme une barre et se plie en deux à chaque question, paraissant honteuse de l’accent de l’animatrice et des questions posées. L’intervieweuse s’en tire bien, mais tombe dans la flatterie et la complaisance. Clinton, crédible, maîtrise bien ses dossiers. Elle s’exprime sur Poutine qu’elle tourne au ridicule, adoptant alors un ton populiste et un discours absurde, effaçant toute la mesure qu’elle avait maintenue jusque là. La faute est entièrement à Poutine, c’est si simple.

— Nous allons continuer de soutenir les démocraties et de montrer l’exemple comme nous le faisons depuis les cinquante dernières années, affirme-t-elle comme stratégie d’État.

Contre la menace, elle souhaite entraîner le Canada à coopérer avec les États-Unis sur l’Arctique, sur l’énergie, sur l’OTAN.

Alors que le débat électoral sur l’indépendance du Québec est ressuscité de son tombeau, alors que les chefs des partis politiques sont devant elle, alors que la Crimée fut annexée le jour même par la Russie, acte qualifié d’illégal par Madame Clinton, la question la plus importante pour le public de la soirée ne lui est pas posée :

Quelle serait la position des États-Unis si le Québec proclamait son indépendance après un référendum?

La soirée se termine, l’ovation est brève. Je file au vestiaire récupérer mon manteau. Dehors, les rues sont désertes. Deux sans-abri dorment devant les portes du Palais. Je me dirige au sushi-bar de la Place-d’Armes. Je quémande à la serveuse au bar du papier et un stylo pour écrire ma mémoire, fraîche comme le bœuf sashimi au gingembre que me recommande la serveuse.

— Vous êtes la propriétaire?

— Non, je suis gérante. Voilà la directrice, me répond-elle en pointant sa patronne. Le propriétaire est un Grec. Vous venez de voir Hillary Clinton? dit-elle en me versant un verre de bière Sapporo.

— Oui. Elle souhaite davantage de femmes dirigeantes, comme vous et votre directrice.

Elle se redresse, fière, souriante, en essuyant le comptoir devant elle.

En rentrant en métro, j’apprends que le Canadien de Montréal a battu l’Avalanche du Colorado 6-3, avec un tour du chapeau.Clinton

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