Missme

À mon cœur Kosovo,
les doux policiers de Mostar
libèrent les ignobles de Toronto.

Nina et Gershwin montent la garde à la mezzanine
auréolés aux escaliers.

Tombent mes révolutions de parachute
au souvenir du bain double inattendu
l’Albanie entrée dans mon ventre.

J’écris densément,
me dit-on,
j’écris à me lire deux fois.

Une longueur d’avance d’accordéon.

« Y croyez-vous vraiment ? »

L’eau perlait sur l’écran et sur le clavier, comme si l’ordinateur portable avait sué l’imaginaire de l’auteur qui y écrivait toutes les nuits sans trouver sommeil, investi par la folie qui s’était déposée du ciel nuageux quelque part dans son lobe frontal comme une boule électrostatique — les Anciens auraient dit comme une «langue de feu». N’osant se croire sanctifié — aucune raison ne le justifiait, il avait toujours ridiculisé Dieu et n’y croyait pas —, il en était venu à penser que son esprit avait pu être aspiré hors de sa vie et transposé dans un monde identique, mais faux, à son insu, par quelque nouveau procédé technologique, une caméra d’ordinateur capable de lire le nerf optique par les rétines ou un réseau sans fil qu’on avait ajusté à la fréquence unique de son cerveau, ou simplement par l’erreur de quelque génie informatique distant en train de mettre à l’essai un nouveau moyen de piratage de données ou de vol d’identité. L’eau devait en être un bogue.

Qu’importe. Cette eau était anormale, comme lui paraissait anormal tout le reste de sa vie depuis quelques semaines, depuis qu’il avait senti cette énergie pénétrer dans son esprit et répandre son âme dans l’univers, comme si on lui avait retiré la boîte crânienne et qu’on avait exposé les idées de son cerveau à la Terre entière, ou du moins à ceux qui avaient la faculté d’en voir les pensées, comme les aveugles et les sourds — classique —, quelques énigmatiques itinérants — sortes d’oracles ou de sphinx ambulants —, quelques malicieux écrivains receleurs d’histoires et — allez savoir pourquoi — un mandarin centenaire vivant quelque part en Chine cantonaise, encore capable des deux magies.

Au toucher, l’eau était tiède, bien liquide avec sa tension de surface habituelle, et s’étalait sans viscosité sur la pulpe des doigts, remplissant les lignes courbes des dermatoglyphes comme la pluie dans une rizière à flanc de montagne. Elle n’avait pas la volatilité ni l’effet refroidissant d’un alcool. Il était impossible que cette eau fût des larmes. Du moins, il n’avait pas le souvenir d’avoir pleuré.

Contenant sa peur de cette rosée soudaine et de ses visions indistingables des rêves de l’époque du sommeil, l’écrivain songea qu’il pouvait être atteint d’une quelconque épilepsie ou que, probablement, de l’eau de vaisselle avait dû éclabousser le clavier et l’écran quand il avait machinalement lavé quelques assiettes, l’ordinateur placé près du lavabo. L’eau ne sentait rien, mais il savait qu’il avait perdu l’odorat en même temps qu’il avait perdu la tête.

Les vieux ivrognes et les vieux médecins

« IL Y A PLUS DE VIEUX IVROGNES QUE DE VIEUX MÉDECINS »

— FRANÇOIS RABELAIS

Christian Mistral m’a un jour écrit, si mon esprit ne s’est pas « inventé des souvenirs », de ne pas oublier que j’étais d’abord « toubib ».

Ce que mes yeux ont vu, ce que mes mains ont touché, ce qui a murmuré à mon âme dans la confidentialité du cabinet ou du lit de mort valent quarante bibliothèques.

Je connais par cœur la dignité recroquevillée du vieil homme qui ôte ses vêtements âcres tachetés par la moisissure et la transpiration, devenus par endroits transparents, usés, pâlis, jaunis par la macération des matins de rosée sur un trottoir et par la sueur des errances ensoleillées. Jaunis comme sa peau bileuse de cirrhotique, l’ictère des culs-de-sac de ses conjonctives ou de son palais que quelques chicots plombés seulement entourent encore comme des gardes royaux qui sont morts debout.

Jaunis comme le dernier souvenir de ma grand-mère mourante quand j’avais 13 ans, quand elle m’a présenté à son médecin qui venait à la maison la rendre euphorique contre la douleur et la peur de mourir, quand elle lui a annoncé avec la morphine de tous les espoirs, la veille de sa mort, que je deviendrais moi aussi médecin. Jamais je ne lui avais vu un si beau sourire; elle veillait sur mon avenir alors que je veillais sur ses derniers instants. Jaunis comme la promesse que je me suis faite de devenir médecin à cet âge-là, cette promesse que j’ai gardée en moi depuis, la seule que j’aie tenue aussi longtemps, une promesse égoïste, faite à moi-même et uniquement à moi-même, une promesse romantique et de voyageur qui m’a ouvert la voie comme une machette dans la jungle d’une jeune vie. Je serai vieux médecin. On est médecin jusqu’à la moelle, on est médecin pour l’éternité.

Médecin, ce mot qui a sonné à la porte des frères et sœurs de mon grand-père, quand, lui veuf et moi admis à la faculté, il m’a emmené en tournée familiale, avec ma mère, dans sa vielle auto verte impeccable comme une limousine, dans sa famille d’agriculteurs de L’Islet-sur-Mer et de Montmagny. Médecin, pour les agriculteurs et pour mon grand-père — ancien débardeur au port de Montréal, ancien marin et ancien préposé aux bénéficiaires dans un asile psychiatrique —, c’était une fierté familiale, c’était honorable, c’était noble.

C’est la dignité recroquevillée que je soigne, comme médecin, plus que les maladies.

J’écris comme je soigne.