Les vieux ivrognes et les vieux médecins

« IL Y A PLUS DE VIEUX IVROGNES QUE DE VIEUX MÉDECINS »

— FRANÇOIS RABELAIS

Christian Mistral m’a un jour écrit, si mon esprit ne s’est pas « inventé des souvenirs », de ne pas oublier que j’étais d’abord « toubib ».

Ce que mes yeux ont vu, ce que mes mains ont touché, ce qui a murmuré à mon âme dans la confidentialité du cabinet ou du lit de mort valent quarante bibliothèques.

Je connais par cœur la dignité recroquevillée du vieil homme qui ôte ses vêtements âcres tachetés par la moisissure et la transpiration, devenus par endroits transparents, usés, pâlis, jaunis par la macération des matins de rosée sur un trottoir et par la sueur des errances ensoleillées. Jaunis comme sa peau bileuse de cirrhotique, l’ictère des culs-de-sac de ses conjonctives ou de son palais que quelques chicots plombés seulement entourent encore comme des gardes royaux qui sont morts debout.

Jaunis comme le dernier souvenir de ma grand-mère mourante quand j’avais 13 ans, quand elle m’a présenté à son médecin qui venait à la maison la rendre euphorique contre la douleur et la peur de mourir, quand elle lui a annoncé avec la morphine de tous les espoirs, la veille de sa mort, que je deviendrais moi aussi médecin. Jamais je ne lui avais vu un si beau sourire; elle veillait sur mon avenir alors que je veillais sur ses derniers instants. Jaunis comme la promesse que je me suis faite de devenir médecin à cet âge-là, cette promesse que j’ai gardée en moi depuis, la seule que j’aie tenue aussi longtemps, une promesse égoïste, faite à moi-même et uniquement à moi-même, une promesse romantique et de voyageur qui m’a ouvert la voie comme une machette dans la jungle d’une jeune vie. Je serai vieux médecin. On est médecin jusqu’à la moelle, on est médecin pour l’éternité.

Médecin, ce mot qui a sonné à la porte des frères et sœurs de mon grand-père, quand, lui veuf et moi admis à la faculté, il m’a emmené en tournée familiale, avec ma mère, dans sa vielle auto verte impeccable comme une limousine, dans sa famille d’agriculteurs de L’Islet-sur-Mer et de Montmagny. Médecin, pour les agriculteurs et pour mon grand-père — ancien débardeur au port de Montréal, ancien marin et ancien préposé aux bénéficiaires dans un asile psychiatrique —, c’était une fierté familiale, c’était honorable, c’était noble.

C’est la dignité recroquevillée que je soigne, comme médecin, plus que les maladies.

J’écris comme je soigne.

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