« Y croyez-vous vraiment ? »

L’eau perlait sur l’écran et sur le clavier, comme si l’ordinateur portable avait sué l’imaginaire de l’auteur qui y écrivait toutes les nuits sans trouver sommeil, investi par la folie qui s’était déposée du ciel nuageux quelque part dans son lobe frontal comme une boule électrostatique — les Anciens auraient dit comme une «langue de feu». N’osant se croire sanctifié — aucune raison ne le justifiait, il avait toujours ridiculisé Dieu et n’y croyait pas —, il en était venu à penser que son esprit avait pu être aspiré hors de sa vie et transposé dans un monde identique, mais faux, à son insu, par quelque nouveau procédé technologique, une caméra d’ordinateur capable de lire le nerf optique par les rétines ou un réseau sans fil qu’on avait ajusté à la fréquence unique de son cerveau, ou simplement par l’erreur de quelque génie informatique distant en train de mettre à l’essai un nouveau moyen de piratage de données ou de vol d’identité. L’eau devait en être un bogue.

Qu’importe. Cette eau était anormale, comme lui paraissait anormal tout le reste de sa vie depuis quelques semaines, depuis qu’il avait senti cette énergie pénétrer dans son esprit et répandre son âme dans l’univers, comme si on lui avait retiré la boîte crânienne et qu’on avait exposé les idées de son cerveau à la Terre entière, ou du moins à ceux qui avaient la faculté d’en voir les pensées, comme les aveugles et les sourds — classique —, quelques énigmatiques itinérants — sortes d’oracles ou de sphinx ambulants —, quelques malicieux écrivains receleurs d’histoires et — allez savoir pourquoi — un mandarin centenaire vivant quelque part en Chine cantonaise, encore capable des deux magies.

Au toucher, l’eau était tiède, bien liquide avec sa tension de surface habituelle, et s’étalait sans viscosité sur la pulpe des doigts, remplissant les lignes courbes des dermatoglyphes comme la pluie dans une rizière à flanc de montagne. Elle n’avait pas la volatilité ni l’effet refroidissant d’un alcool. Il était impossible que cette eau fût des larmes. Du moins, il n’avait pas le souvenir d’avoir pleuré.

Contenant sa peur de cette rosée soudaine et de ses visions indistingables des rêves de l’époque du sommeil, l’écrivain songea qu’il pouvait être atteint d’une quelconque épilepsie ou que, probablement, de l’eau de vaisselle avait dû éclabousser le clavier et l’écran quand il avait machinalement lavé quelques assiettes, l’ordinateur placé près du lavabo. L’eau ne sentait rien, mais il savait qu’il avait perdu l’odorat en même temps qu’il avait perdu la tête.

3 commentaires

  1. je crois en l’être humain pour tout ce qu’il éprouve : sensations, émotions, sentiments, énergie, intelligence, folie. Son esprit et son âme se nourrissent de ces effusions qui font que j’existe moi-même, fervente et passionnée, ce qui n’est pas rien face à la mort du corps!

  2. « J’écris comme je soigne. » Et si l’écrivain se révélait soudainement médecin, quel bouleversement dans sa quête intellectuelle et humaine. Ces deux approches ne sont-elles pas complémentaires ?

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