Au salon

Je croyais bien pouvoir y croiser trois ou quatre visages connus, mais je n’y ai vu que M. Tremblay que je ne connaissais pas.

— M. Tremblay, je ne suis pas un grand lecteur, j’ai lu l’un de vos livres il y a longtemps au cégep, comme à peu près tout le monde au Québec, mais dites-moi, quel est votre meilleur livre que vous me recommanderiez de lire, vous?

— Un ange cornu avec des ailes de tôle, derrière la dame, sur le coin, là.

M’a-t-il dit, en italique.

Je crois qu’il s’agit d’un livre sur Eschyle ou Hergé, selon une page feuilletée au hasard, ou d’une histoire de Hell’s Angels en beau joualvert qui se passe dans les années ’50.

Une grosse business, l’industrie du livre, à voir tous ces vautours avec leurs MBA qui se frottent les mains en se promenant chez la concurrence. Des miettes pour les auteurs.

Comment rester authentique, je parle pour un écrivain, quand il perce comme un crocus dans la grosse business du livre? Comment ne pas devenir un produit, une marque, une pondeuse, une usine, une marionnette payée à 8 % du produit des ventes?

J’avais acheté une trouvaille, dans une bouquinerie d’Argentine, une version très ancienne du Satyricon, de Pétrone, imprimée à Paris en de très rares exemplaires, sur du papier de haute qualité de je ne sais plus quel pays. J’en avais commencé la restauration à Montréal, dans des temps de folie mémorable, quand je ne travaillais pas encore comme un fou, dans un atelier qui offrait des cours de reliure de livres, mais j’ai fini par me sauver de peur en abandonnant mon volume dans l’atelier, tellement j’avais l’impression qu’un livre était un corps humain animé d’une vie. Il faut apprendre le jargon du livre et de la reliure, pour comprendre. Ça et un stage de chirurgie, c’était pareil. J’avais peur qu’en tranchant les barbes des pages à la guillotine et en y plantant mes aiguilles dans le dos, je puisse amputer un morceau d’âme du livre et en percer le cœur. Une histoire aussi ancienne, de toute façon, est déjà morte. Il faut plus qu’un stagiaire du livre pour la découper, en coller la tranchefile et la recoudre à la vie. On ne ressuscite pas aussi vite ni aussi bien qu’on le voudrait. Du reste, il paraît qu’on risque le foudroiement quand on ressuscite trop les morts.

39 commentaires

  1. C’est à partir du vendredi soir jusqu’au dimanche soir qu’il faut fréquenter le salon pour  » pouvoir y croiser trois ou quatre visages connus.  » Et davantage. J’aurais dû…

    Merci d’y être allé.

    À lire, de l’historien latiniste, Paul Veyne, son dernier livre publié chez Albin Michel, « Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas », prix Fémina 2014 de l’essai.

  2. « N’essayez pas de devenir un homme qui a du succès. Essayez de devenir un homme qui a de la valeur. » A. Einstein.

    Merci de les avoir toutes supprimées, l’homme que je connais vaut tellement mieux.

  3. Merci à vous. Vous étiez dans les trois ou quatre, certainement.

    Je ne connais pas ceux et celles avec qui je n’ai jamais eu l’occasion d’échanger, je ne connaissais donc pas M. Tremblay. Au programme officiel, cette année, je ne connaissais que deux auteurs, incluant mon vieux cousin.

    J’y ai fait tout de même quelques observations d’avenir — je l’espère, avec mes deux paires d’yeux.

    Qu’ai-je donc supprimé ? Je m’efforce chaque jour que mon travail, quel qu’il soit, satisfasse mon regard et celui du destinataire. Le regard des intermédiaires n’est pas une motivation.

  4. Oui, vendredi soir et hier dimanche.

    L’automne prochain, Inch’Allah, je vous emmène avec moi au salon ! Le  » vieux cousin  » est écrivain, à ce que je comprends. Porte-t-il votre patronyme ?

    Je fais confiance à votre aspect d’oiseau aptère que parfois vous êtes, pour mesurer le poids de vos  » quelques observations d’avenir. » Espérant que vos deux paires d’yeux (?) ne sont pas trop pessimistes. Votre dernier article me semble bien amer.

    Arrêtez donc de vous justifier. Les qualités de vos différents travaux, dont je n’ai jamais douté, perfectionniste comme vous l’êtes, n’ont rien à voir avec les images que vous avez supprimées ou masquées ou retirées. Pour le meilleur et le moins bon, ne sommes-nous pas multiples ? J’utilise le jargon facebook, manière réductible de m’exprimer, nuançant votre appréciation, avec moi, il vous arrive d’être injustement sur la défensive.

    Vincent, apprenez à vous passer du regard des intermédiaires. Ceux-ci ne sont pas faits pour vous critiquer en quoi que ce soit. Je n’y vois que dissipation de leur part. Je vous en prie, ne vous disséminez pas, on meurt de se séparer de soi.

  5. Le cousin Tristan est bédéiste, d’aussi loin que je me souvienne. Ça devait lui gargouiller dans le ventre de sa mère; la première chose qu’il a dû saisir à la naissance est un crayon à dessiner. Je pense qu’il fréquentait les salons du livre à l’âge de 10 ans. Un génie dans son genre. Avec mon frère et lui, on reconstituait « Thriller » de Michael Jackson dans le sous-sol chez mes parents. Il faisait Michael, j’étais un simple vampire. On a aussi enregistré un radio-roman dans ce même sous-sol, « Gertrude », aujourd’hui disparu. J’étais le bruiteur, trop jeune pour tenir un rôle parlant. Mémorables moments de folie, il avait de l’imagination à en vendre, le cousin.

    De mon côté, c’est drôle, je m’amusais à la dactylo de mon grand-père, celle avec un ruban d’encre qui tachait les doigts. J’en admirais les marteaux métalliques, leurs lettres à l’envers, leur entremêlement gracieux sur la musique du Boléro de Ravel. Gutenberg était dans le salon et je ne le savais même pas.

    Si je me « disperse » depuis deux ans, c’est uniquement comme manière de voyager, d’observer le monde, d’en voir les contrastes, les jeux de lumière, les ombres, les embossures, les crevasses, les dorures et les graffitis. Tout est pour moi cohérent, dans mon odyssée. Dans la même heure, vendredi dernier, je cueillais le sourire d’un mendiant et je me retrouvais assis à 10 pieds face à Paul Desmarais, venu parler de ses 1000 milliards. L’un et l’autre ont pour moi la même valeur, ils construisent ma bibliothèque, ils précisent mon imaginaire, ce sont des livres qui s’écrivent en moi, des mots en réserve.

    Ne sommes-nous pas multiples, demandez-vous? N’ai-je pas dit que j’avais deux paires d’yeux? C’est un minimum. Je revoyais récemment l’entretien de Nelly Arcand à Tout le monde en parle, elle parlait grosso modo de l’esclavage de l’image et de la liberté de l’écrivain. Dans les deux cas, il s’agit pourtant d’une mise en scène.

    Ne prenez pas personnellement mes mots ici, ni surtout mon ton. L’amertume est constante dans mon écriture, elle en est en quelque sorte fondatrice, elle ne vous est pas destinée.

  6. Le cousin Tristan n’est pas vieux, c’est vous qui l’êtes, porteur d’une vieillie âme. Je vous l’ai écrit ailleurs. Comme bédéiste, je connais le nom du cousin. Vous fréquentez-vous maintenant que l’un et l’autre en avez (presque) fini avec l’enfance ? L’enfant Vincent est touchant avec la dactylo de son grand-père… Que l’adulte Vincent se rassure, Gutenberg est dans le salon de grandes personnes qui ignorent qui il est et de quelle révolution il est responsable.

    Que veut dire la liberté de l’écrivain ? Nous sommes incapables d’accéder à une liberté spirituelle et humaine individuelle sans nous créer des bonzes qui nous accueilleront en leur sein soi-disant bienveillant après notre mort. Nelly le savait, nous en avions parlé ensemble. Elle a payé le prix de sa lucidité après la publication de son premier roman « Putain ». Je veux dire qu’elle a commencé à prendre conscience de sa fragilité qui l’avait rendue encore plus vulnérable, les loups féroces de l’édition parisienne misant sur sa représentation et non plus sur la qualité de ses livres. Comme il se doit, sa mise en scène se passait en public, jamais en privé. Il est arrivé la même mésaventure fatale à une auteure de Québec, Gabrielle Gourdeau, avec qui j’étais amie, broyée plus discrètement par le système éditorial québécois. Et pourquoi me faut-il un mur devant moi pour écrire trois, trente, trois cents pages ? Comme si je voulais transcender un enfermement, celui de l’écriture, symbolisé magnifiquement par l’île déserte. Où se trouve la terre mythique qui protégerait certains écrivains d’une illusoire liberté ? Les mirages du Sahara, que j’ai pas mal fréquenté, sont moins éprouvants. La liberté d’expression étant de plus en plus menacée, comment s’y retrouver dans un monde fictif où l’écrivain se transforme sans cesse en Pygmalion ? La plupart des romans que je lis sont très « gentils », qualificatif qui m’agace quand il s’agit de littérature. J’ai souvent l’impression désagréable que la littérature reflète les humeurs politiques d’un pays.

    L’esclavage de l’image. Laquelle ? Celle qui est fabriquée de toutes pièces pour faire rêver le chaland ? Ou l’image que se bâtit l’être humain pour se donner le courage de survivre ? Il y a du tremblement de mica dans les deux genres. L’asphalte moiré, ardoisé, après un orage. Les deux images subjuguent mais finissent par lasser. Je ne vous ferai pas le coup de la beauté intérieure, vertu périmée depuis que la mode simpliste et moralisatrice s’en est emparée. L’écrivain Paulo Coelho en abuse avec succès. Marc Lévy aussi. À toute image, je préfère l’esclavage de l’intelligence, bracelet solide fermé à mon poignet, qui ose déranger, bousculer, me fait me remettre en question. Esclavage nourricier qui porte celui ou celle qui est atteint de sa flèche. Niobide en fut gravement blessée. L’intelligence profonde m’intrigue, comme celle, maladroite, de l’autiste. Je n’y vois aucune mise en scène à moins de se servir d’elle à des fins néfastes ou perfides.

    Depuis deux ans, vous vous « dispersez ». Pourquoi ce repère ? Un événement douloureux vous a-t-il fait muer ? Prendre conscience que se déplacer n’en vaut pas toujours la peine ? Bien sûr que votre navigation avide, comme celle du navigateur des siècles passés, atteint des mondes cohérents, c’est vous, solitaire, qui tenez le gouvernail de votre navire. Et seul maître à bord, vous contemplez vos découvertes pour mieux enrichir vos futures bibliothèques, alimenter votre imaginaire. Beaucoup de grands écrivains ont agi de cette manière, et bien leur en a pris, leurs œuvres sont devenues universelles. Depuis vingt-sept ans que je vis seule, (eh oui…) je me suis organisé ce genre de voyages plus oniriques que les vôtres, pas toujours aussi cohérents certainement. Le port où j’ai échoué n’a pas toujours été secourable mais j’en aime ses nuits chaudes, ses ombres menaçantes, ses lumières évanescentes, ses brouillards à la Meaulnes. Parfois, me manque le clapotis des vagues marocaines.

    Pourquoi un mendiant n’aurait-il pas la même valeur qu’un richissime monsieur Desmarais ? Dans la religion musulmane, j’aime que riches et pauvres profitent à leur mort, d’une dignité semblable. Inhumés à même la terre, leur corps nu enveloppé d’un linceul, leur regard éteint tourné éternellement vers la Mecque. Désir du marquis de Sade, qui, après son décès, lui fut refusé. Vos bibliothèques seront construites avec et sur du solide, l’expérience humaine n’est-elle pas le centre de votre monde personnel ?

    Je prends personnellement vos mots parce qu’ils me sont adressés. Ils me sont privilèges. À tout talent qui veille, ne faut-il pas une base ? Vous, c’est l’amertume. Plus rarement, l’éloquence. Mais j’y reconnais l’homme passionné que vous êtes.

  7. La mort ne nivelle pas tous les hommes. Les richissimes survivent à leur mort plus souvent que les mendiants. Ces derniers cessent pour la plupart d’avoir existé.

    J’ai ouvert récemment le magazine Liberté. On y suggérait, pour y soumettre un article, d’y joindre une notice biographique. Au Salon, j’ai abordé une responsable d’une maison d’édition, lui mentionnant que, médecin, j’écrivais dans L’actualité médicale et que je songeais parfois à écrire mes réflexions politico-médicales dans un livre (Le médecin aliéné en serait le titre et le résumé, titre que j’ai gardé pour moi). On m’a référé directement au vice-président de la maison d’édition sans même m’avoir lu, sans même un seul mot encore écrit. Les mots sont pondérables, pour un éditeur, quand cet éditeur donne une valeur à l’homme ou à la femme derrière le texte selon sa représentation. Peut-on nous passer de notre représentation, dans l’écriture comme dans la société?

    Le texte, même à portée universelle, n’est-il pas, pour le lecteur, indissociable du vécu de son auteur, mais surtout de sa représentation sociale — l’un pouvant s’éloigner considérablement de l’autre, mythification oblige? S’imaginer connaître un peu l’auteur ne rend-il pas la lecture immensément plus pétillante et associative, voyeurisante?

    J’ai conscience de ma représentation : je suis un médecin qui écrit. Je serai toujours « d’abord toubib », excepté peut-être chez les médecins, où ma représentation du médecin ne compte plus. Ce sont de mes mots et de leur signification que mes collègues qui les lisent me congratulent le plus, car autrement je suis socialement leur semblable. Mon fardeau de médecin est incomparable à celui de Nelly Arcand, avec qui d’ailleurs je n’ai aucune raison de me comparer. Le mien est une clé d’or, mais elle m’oblige à ne pas la perdre, elle m’oblige à l’évanescence, à la réserve, à l’ambiguïté, à l’évitement, au double sens, et même à la plaisanterie. C’est mon prix à payer pour entrer dans le monde écrit. J’en aurais tant à dire, — à écrire —, non pas sur la médecine, mais sur mes traversées.

    Pour répondre à votre question, il y a deux ans et neuf mois, j’accouchais de la tête sans épidurale.

  8. Le pouvoir posthume peut-il être plus puissant que le pouvoir irréversible de la mort ? Où est l’égalité ? Cela me révolte.

    La revue Liberté est la plus ancienne revue littéraire au Québec. En 1970, quand je suis arrivée à Montréal, elle existait déjà. À mes débuts, soit dans les années ’80, j’ai dû y publier un ou deux articles. Il y a aussi la revue Les écrits où j’ai publié plusieurs textes. Vous avez deux revues plus jeunes, donc plus « modernes » : les revues XYZ et Moebius, dont j’ai dirigé plusieurs numéros. Et dans lesquelles j’ai publié pas mal de textes. La revue XYZ m’a décerné un Prix pour l’un de mes textes, je ne sais plus en quelle année. Fin des années ’90, je crois. Toutes ces revues vous demandent de joindre une notice biographique. Elles sont souvent thématiques. Les textes que vous envoyez doivent être présentés sous pseudonyme. Pour la revue Liberté, je ne me souviens pas. Vous avez raison, ne dévoilez jamais le titre d’un texte ou d’un livre. Adoptez un titre provisoire, cela se fait beaucoup.

    Je ne commettrai pas l’indiscrétion de vous demander à quelle maison d’édition vous avez eu affaire mais soyez prudent. Il y a de petites et de grandes maisons d’édition, allez vers les grandes, celles qui sont reconnues. Votre cas représentatif, si je puis dire, est une mine d’or pour une petite maison. Elle vous promettra beaucoup, peut-être avec sincérité, mais ayant peu de budget gouvernemental, elle ne vous apportera pas grand-chose, vous seriez déçu. Après avoir corrigé le manuscrit d’une personne privée, je lui suggère où aller se faire publier. Ce qui ne fonctionne pas tout le temps. Cela dépend du contenu du manuscrit. Un auteur que j’ai recommandé récemment à un éditeur, sera publié l’automne prochain. Un autre, avec qui j’ai beaucoup travaillé l’hiver dernier, ne parvient pas à placer son manuscrit, son texte s’avérant trop marginal. Un drame homosexuel, évidemment sans fioritures, mais jamais vulgaire. Au moins, j’ai le privilège de pouvoir parler à l’éditeur afin qu’il m’explique la raison de son refus, que je garde pour moi, évidemment.

    Se passer de notre représentation dans la société, c’est possible, si l’on reste discrètement dans son coin, comme je le fais. Je me protège beaucoup des rumeurs qui pourraient circuler sur mon compte. Exemple classique : si je me présentais plusieurs fois dans un événement quelconque avec la même personne, « on » aurait vite fait d’imaginer dieu sait quoi. La seule rumeur qui court actuellement sur mon compte, c’est que je suis une lectrice « redoutable », ce qui n’est pas si mal. Vous savez, le lecteur est naïf. Dans une bibliothèque où j’étais invitée à parler de mes livres, une femme d’un certain âge m’avait demandé si je mangeais, si je buvais, etc. Il y a toujours une part de voyeurisme vis-à-vis de l’écrivain et de l’artiste, en général. Bien sûr que la vie supposée d’un écrivain (ce que j’appelle une fausse représentation) influence la lecture de son livre. Un libraire pourrait vous en parler. Ce même libraire établit des sympathies avec certains auteurs, pas avec d’autres. Des livres se vendent aussi sur la bonne mine morale de l’auteur. L’exemple que vous connaissez en est Christian. Une part de sa vie a nui à ses livres. Même quelques-uns de ses amis écrivains l’ont renié. Fragilité de l’écrivain et du lecteur face à une complicité lointaine et inconnue, certainement inconsciente. Il est très difficile de se détacher de la représentation sociétale quand vous êtes lecteur, vous devenez spectateur, indulgent ou féroce. Je ne me souviens pas d’avoir lu avec ce regard convenu mais avec la passion que j’ai des livres. Qui écouterait Mozart ou Wagner si l’on connaissait la vie de ces deux génies ? Il me semble qu’il faudrait transcender tout ce qui peut avoir trait à la personne créatrice, ne vivre qu’avec les personnages de son histoire. Soutenir une mythification ne doit pas être simple, à moins de posséder un certain talent de comédien. La mythification poussée à son extrême peut devenir imposture, ce qui me dérangerait.

    Je comprends que votre représentation de médecin ne compte pas envers vos collègues. Heureusement, cela fausserait l’opinion qu’ils ont de vos écrits. Ils manqueraient de sincérité à votre égard. C’est curieux, il me semble avoir subi de votre part les aléas que vous citez, jusqu’à la fuite. Sauf la plaisanterie. Mais qui est le vrai Vincent ? Celui qui m’écrit plus librement, celui qui me fait confiance ? Un détail important à vous confier. Travaillant depuis longtemps pour des éditeurs et des personnes privées, je suis tenue à une déontologie éditoriale, je ne suis pas une tombe mais une pyramide.* Et chacun le sait. Votre prix à payer pour entrer dans le monde de l’écrit —vous voulez dire dans le monde de l’édition ? —, ne pourra être le même que celui du médecin que vous êtes. Les personnes sont différentes que celles de la médecine. Un milieu moins contraignant. (Un de vos articles m’avait très intéressée à ce sujet). Ce sera à vous à vous imposer une ligne de conduite, à dresser surtout une barrière, selon les circonstances. Vincent, ne pensez pas à tout cela maintenant, c’est trop tôt, chaque écrivain est un cas particulier selon sa personnalité, écrivez vos traversées la tête vide, si vous pouvez, je suis certaine qu’elles ne seront pas banales. Et vous écrivez intensément, passionnément. Un des traits les plus frappants et transparents de votre personnalité énigmatique, la passion. Deux paires d’yeux ne suffisent pas pour seulement vous entrevoir.

    Il y a deux ans et cinq mois, ma tête se posait beaucoup de questions sur un médecin et sur ses écrits. Autre accouchement sans épidurale.

    * Je me contredis puisque je vous écris publiquement. Je redoute une interférence indiscrète.

  9. Des amis qui vous renient méritent-ils cette appellation? Par une lettre, il y a deux ans, j’ai intimé à un vieil ami d’enfance de s’exiler en Chine, pour son bien, car j’étais absolument convaincu qu’il y trouverait son bien. J’ai coupé toute communication avec cet ami indéfiniment, mais je ne l’ai pas renié. Il est encore en Chine et je ne communiquerai pas avec lui tant qu’il n’aura pas trouvé son bien, ce que je saurai savoir.

    Mistral a-t-il nui à ses paroles par une partie de sa vie? Nuire aux ventes, possiblement, mais nuire à ses livres, je ne pense pas, au contraire. Il nous le dira lui-même, car je n’ai lu de lui qu’un seul livre, quand il m’a fait l’honneur de venir échanger des coups d’escrime avec moi sur une passerelle qui était mienne, pas loin d’ici, quand nous avons fait connaissance. Il ne le sait pas, mais il m’a donné la frousse, puis la confiance, en plus d’une bonne leçon d’écriture. En cela, je lui serai toujours reconnaissant et verrai toujours en lui une sorte de « parrain » littéraire. Et vous voici ma marraine, en quelque sorte, puisque vous me voulez aussi du bien, je n’en doute pas, même si vous me sous-estimez sur certains points.

    Je fuis aussi et surtout par contraction de mon temps, je vous l’ai déjà dit, même si maîtriser le temps et l’étirer, voire parfois le reculer ou le suspendre, est un don que j’ai, avec un mémoire de maîtrise à remettre le 15 décembre et un emploi qui en vaut deux ou trois. En 2015, ma vie me sera redonnée, j’ai d’ailleurs promis de la donner. Je suis en avance sur certains de vos conseils, ne vous inquiétez pas trop pour moi.

  10. J’aurais dû me douter que votre vieille âme, sensible à la dignité, à l’honneur, le serait à la hiérarchie des sentiments. Comment nommer des personnes qui ont été des amies, ne le sont plus ? Le terme « ennemi » ne me semble pas convenir non plus. Traître ? n’ont-elles pas trahi la parole donnée ?

    Je souhaite que Christian revienne bientôt sur la scène littéraire. Un éditeur lui sera-t-il resté fidèle ou pariera-t-il sur son nom ? Vous ne savez pas, Christian non plus, qu’au plus sombre de ses péripéties, j’ai été l’une des rares écrivaines à le défendre, surtout à ne pas le juger. Nuire aux ventes, c’est un peu nuire à ses livres, cet objet n’étant pas responsable de nos agissements inconsidérés.

    Que me vaut l’honneur d’une telle reconnaissance en devenant votre marraine littéraire ? Vouloir votre bien suffit-il à justifier votre choix décisif ? Étant du genre « Qui aime bien châtie bien », je n’aurai aucune compassion pour vos écrits si vous daignez me les faire lire. Je vous pousserai à vos extrêmes et lointaines limites, sachant qu’elles seront difficiles à atteindre. Avec joie et humilité, j’accepte le défi.

    Après avoir lu quelques-uns de vos écrits, le 11 juin 2012, je me suis juré, tôt ou tard, de prendre votre main, de vous guider sur les chemins épineux de l’édition. Le salon du livre a été votre premier pas. Je ne pense pas avoir failli à la promesse que je me suis faite. Voilà pour la sous-estimation.

    Je n’avais osé vous parler de votre mémoire de maîtrise, pensant que vous en aviez terminé. Quel superbe cadeau vous vous offrez pour la semaine de votre anniversaire. C’est mon médecin qui me l’a dit lors de ma dernière consultation. Je l’avais d’ailleurs remercié pour sa confiance.

    Donner votre vie ? Folie! Prêtez-là, cela suffira. Votre vie n’appartient qu’à vous seul, je vous l’ai écrit.

    Étant proustienne jusqu’au bout des doigts, la mémoire élastique, le temps flexible ne me sont pas étrangers, bien au contraire. Ma patience envers vous est infinie.

    Vous donner des conseils ? Que nenni. C’était la suite et fin à vos questions. Processus tout à fait normal.

    Me souvenir de ne pas prendre personnellement le ton sur lequel vous m’écrivez.

    Je crois avoir compris le pourquoi de votre « Pensée du 24 septembre ».

    Une anecdote personnelle qui peut-être vous amusera. Ne me débrouillant pas trop mal dans mes études, mon père, chirurgien dans un hôpital d’Alger, voulait que je devienne médecin. Je suis loin du compte.

  11. Je reconnais votre acuité de lectrice en votre premier paragraphe. Par contre, pour ce qui est de donner la vie, peut-être devrez-vous me relire.

    Vous savez, je suis du genre à créer mes propres chemins avec une machette pour m’éloigner de ceux que l’on m’ouvre. Pour celui de l’édition, je me suis percé un tout petit sentier dans la jungle. Pour apprendre, car je ne peux faire autrement que de vouloir apprendre par l’expérience pour vérifier mes connaissances, comme on se met la main sur le feu. J’ai lancé un ballon d’essai, comme il est à la mode de le dire, et j’en ai étudié un peu les rouages dans ce EMBA que je termine : au retour d’un séjour en Argentine, où nous avons vu et expérimenté ce qu’étaient les affaires internationales, « les vraies affaires », comme le dit notre bon premier ministre, avec toute la politique, la grosse finance et la négociation qui viennent avec — imaginez que j’y ai fait au Canada et là-bas une recherche de terrain comparée sur les banques et leurs technologies de l’information en contexte de crise économique, monétaire et politique, c’était passionnant de rencontrer des banquiers informaticiens —, j’ai fait mon travail de recherche final de cet extrêmement intéressant « Wordly Mindset Module » sur l’édition à l’international. Tenez, je vous donne le titre exact : « COMMENT UNE MAISON D’ÉDITION QUÉBÉCOISE EN DÉMARRAGE PEUT-ELLE PÉNÉTRER DES NICHES DE MARCHÉS ÉTRANGERS COMME STRATÉGIE DE DÉVELOPPEMENT ET DE CROISSANCE ». J’avais même dessiné un beau modèle d’affaires en couleur. Je vous mets ma bibliographie en annexe pour vous illustrer combien je me suis frotté la main sur le monde de l’édition, sans oublier ceux de la distribution et des libraires. Ça servira à d’autres.

    Au Salon du livre, j’arrive à voir parfaitement comme les businessmen de l’édition. C’est fantastique, cette double lucidité. Je suis allé m’entretenir avec une personne de chez Gallimard, par curiosité de plaisantin (non, ce n’est évidemment pas ces Éditions que je suis allé consulter pour le livre de médecine), et lui ai demandé combien d’auteurs québécois ils publient. Une seule, Perrine Leblanc, que je ne connaissais pas, m’a-t-elle répondu. Gallimard a acheté les droits de son premier livre à succès, « L’homme blanc » publié précédemment chez un autre éditeur. J’ai demandé à voir ce livre, on m’a répondu qu’ils ne l’avaient pas au Salon, parce qu’ils y faisaient la promotion de son dernier qui se vend moins. C’est ça, pour moi, le monde de l’édition.

    Peut-être m’en ferez-vous un jour découvrir un autre volet, celui du papier, de la typographie et de toutes ces choses, et aussi des mots et ponctuations plus justes — j’y travaille à chaque instant. Je crains beaucoup les réviseurs. Dans L’actualité médicale, ils me changent parfois des phrases, des mots et des ponctuations en pensant que je veux sans doute dire autre chose. Ils ne me consultent pas. Je ne me reconnais plus ensuite et j’enrage…

    Mon ton est celui que vous me connaissez réellement et qui contient la gratitude.


    Annexe 1

    BIBLIOGRAPHIE

    ASSOCIATIONS ET ORGANISMES D’AIDE AUX AUTEURS ET ÉDITEURS

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    Association canadienne des réviseurs. http://www.reviseurs.ca
    Association internationale des libraires francophones. http://www.librairesfrancophones.org Association nationale des éditeurs de livres. http://www.anel.qc.ca
    Association pour la diffusion internationale francophone de livres, ouvrages et revues. http://www.adiflor.org Bureau international de l’édition française. http://www.bief.org
    Canadian Publisher’s Council. http://www.pubcouncil.ca
    Centre national du livre (France). http://www.centrenationaldulivre.fr
    Électre, les services des professionnels du livre (France). http://www.electre.com France Livre, Portail international du livre français. http://www.francelivre.org International Publishers Association. http://www.internationalpublishers.org
    La centrale de l’édition (France). http://www.centrale-edition.fr
    Le réseau du livre DILICOM (France). dilicom-prod.centprod.com
    Livres Canada Books. Guides de marchés. http://www.livrescanadabooks.com/fr/, site consulté le 1er juillet 2014. The French Publisher’s Agency. http://www.frenchrights.com
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    ORGANISMES GOUVERNEMENTAUX ET RÉGULATEURS

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    Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Services aux éditeurs. http://www.banq.qc.ca/services/services_professionnels/editeurs/index.html.
    Conseil des Arts du Canada. http://www.canadacouncil.ca
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    International Identifier of Digital Works, International Protection of Copyright and Neighboring Rights http://www.iddn.org. International ISBN Agency. http://www.isbn-international.org
    Ministère de la Culture et des Communications du Québec, Agrément des éditeurs, http://www.mcc.gouv.qc.ca/index.php?id=288, site consulté le 1er juillet 2014.
    Ministère de la Culture et des Communications du Québec. Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre. http://www.mcc.gouv.qc.ca/index.php?id=4385, site Internet consulté le 4 juillet 2014.
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    Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC), Livre. http://www.sodec.gouv.qc.ca/fr/programme/route/livre, site consulté le 1er juillet 2014.
    World Intellectual Property Organization. Accessible Books Consortium Launched, Joins Effort to End “Book Famine” for People with Print Disabilities. http://www.wipo.int/pressroom/en/articles/2014/article_0009.html, 30 juin 2014, site consulté le 4 juillet 2014.

    VOLUMES

    UNESCO. Profession : Éditeur. Édition et gestion. Éditions UNESCO/Éditions Hurtubise HMH, Paris, 1993. UNESCO. Profession : Éditeur. Promotion, vente et distribution. Éditions UNESCO/Éditions HMH, Paris, 1995.
    Olivier Le Naire. Profession éditeur. 8 grandes figures de l’édition contemporaine racontent. Collection L’édition contemporaine. Institut Mémoires de l’édition contemporaine (Imec Éditions), Paris, 2011.

    BLOGUES

    Romain Godest. Amazon et l’autoédition : premier constat. romaingodest.blogspot.ca/2013/08/amazon-et-lautoedition- premier-constat.html?m=1, site consulté le 1er juillet 2014.
    Serge Roukine. Mon expérience d’éditeur avec Amazon et les libraires français, http://www.sergeroukine.com/livres, 11 octobre 2013, site consulté le 1er juillet 2014.

    ARTICLES ET MÉDIAS

    Benoit Allaire. Écrire ne fait pas vivre. Statistiques en bref, Observatoire de la culture et des communications du Québec, avril 2003.
    Julian Birkinshaw et Nick Fry. Subsidiary Initiatives to Develop New Markets, Sloan Management Review, Printemps 1998, pp. 51-61.
    Terri Giuliano Long. Paperback Distribution: Createspace vs. Lightning Source. http://www.huffingtonpost.com/terri-giuliano- long/self-publishing-platforms_b_2810092.html, site consulté le 1er juillet 2014.
    Les inRocks, Pourquoi les Américains ne lisent pas les romans français. http://www.lesinrocks.com/2009/03/14/actualite/pourquoi-les-americains-ne-lisent-pas-les-romans-francais-1143351/, site Internet consulté le 2 juillet 2014.
    Tarun Khanna et Krishna Palepu. Spotting Institutional Voids in Emerging Markets, Harvard Business School Note, 2005, pp. 1-11
    Le Monde, Technologies, Adoption définitive de la loi « anti-Amazon », http://www.lemonde.fr/technologies/article/2014/06/26/adoption-definitive-de-la-loi-anti-amazon_4446124_651865.html, 26 juin 2014, site consulté le 1er juillet 2014.
    Marie-Claude Pedneault et Lucie Payeur. Écrire, pour le meilleur et pour le pire. Reportage Enjeux, Société Radio- Canada, 9 décembre 2013.
    ici.radio-canada.ca/actualite/enjeux/reportages/2003/031209/ecrivain.shtml, site consulté le 1er juillet 2014.
    Elsa Pépin, De l’Hexagone au monde entier, une conquête du livre québécois, Les libraires, Sur le livre, revue.leslibraires.ca/articles/sur-le-livre/de-l-hexagone-au-monde-entier-une-conquete-du-livre-quebecois, 14 avril 2009, site Internet consulté le 2 juillet 2014.
    Mathieu Plasse. Publier un livre numérique. Portrait des principaux services offerts aux auteurs. pedagogie.uquebec.ca/portail/repertoire/publier-un-livre-numerique-portrait-des-principaux-services-offerts-aux- auteurs, site consulté le 1er juillet 2014, Université du Québec, 2012.

    PRÉSENTATIONS

    Omar Toulan. Globalization in Context. Worldly Mindset Module, EMBA McGill-HEC Montréal, Buenos Aires, 7 juin 2014.
    Omar Toulan. Why Internationzalize ? Worldly Mindset Module, EMBA McGill-HEC Montréal, Buenos Aires, 8 juin 2014.
    Omar Toulan. Where to Internationzalize ? Worldly Mindset Module, EMBA McGill-HEC Montréal, Buenos Aires, 9 juin 2014.
    Omar Toulan. How to Enter a Foreign Market ? Worldly Mindset Module, EMBA McGill-HEC Montréal, Buenos Aires, 10 juin 2014.
    Sergio Berensztein. Assessing Political Risk and the New Business Environment in Argentina. Worldly Mindset Module, EMBA McGill-HEC Montréal, Buenos Aires, 11 juin 2014.
    Pablo Restrepo. Negociation Workshop. Worldly Mindset Module, EMBA McGill-HEC Montréal, Buenos Aires, 13 juin 2014.

  12. Je suis impressionnée. Je ne vous tiens plus la main, vous savez très bien marcher dans ce monde fascinant mais combien mathématique de l’édition. Je ne suis pas certaine que plusieurs éditeurs québécois aient vos connaissances. J’ai lu quelques articles mentionnés dans votre bibliographie, je continuerai demain. Perrine Leblanc (que je ne connais que de nom) est une jeune auteure publiée chez un petit éditeur Le Quartanier qui, au salon, le vendredi soir, m’a approchée pour que je fasse de la révision pour eux. J’ai refusé, j’ai suffisamment de travail pour occuper mes journées. Par contre, j’ai accepté de lire quelques-uns de leurs livres.

    Je me pose et vous pose une question. À quoi vont servir vos connaissances ? « D’abord toubib » très bien, avez-vous l’intention de monter une maison d’édition, que vous feriez gérer par un personnel secondaire ? Vous dites « ça servira à d’autres », vous êtes généreux. Je comprends que jeudi dernier au salon, vos deux paires d’yeux n’ont pas été suffisantes pour tout analyser. Lucidité et clairvoyance de votre part, non ?

    Vous avez raison d’enrager. Un bon réviseur n’a pas le droit de changer quoi que ce soit dans un texte sans le consentement de l’auteur. Le réviseur doit suggérer, pas davantage. En plus, le choix des mots est une signature qui n’appartient qu’à celui ou celle qui l’écrit. Un mot que vous utilisez ne signifiera rien pour moi, ce qui est tout à fait normal. C’est pareil pour la tournure d’une phrase, qui fait partie du style. Je ne me souviens pas d’avoir commis ce genre d’indélicatesse car pour moi c’en est une. Vous devriez avoir le droit de contester. C’est grave qu’un auteur ne se reconnaisse pas dans son texte. J’ai été pendant trois ans membre de ACR, j’en suis partie très déçue, favoritisme et pouvoir à outrance. Et suis restée indépendante, ce qui ne m’a jamais desservie. Par contre, j’ai été membre de l’UNEQ (Union des écrivains québécois) pendant une vingtaine d’années pour protéger mes intérêts, il y avait là un excellent avocat (retraité maintenant) qui m’avait rendu deux services. Une histoire de plagiait. J’en subis continuellement par les universités. La ponctuation a beaucoup évolué, elle appartient à chaque auteur à moins que la phrase soit incompréhensible. Est-ce à ce prix que vous êtes publié dans L’actualité médicale ? Quel manque d’éthique, moi aussi je suis enragée mais pour une autre raison que vous.

  13. Je me réveille en pensant à vous ou plutôt au choix que vous avez fait de votre maîtrise. Je suis vraiment impressionnée et admirative. Je voudrais vous demander une faveur. Pouvez-vous m’envoyer une copie du prochain article que vous écrirez pour L’actualité médicale ? J’aimerais le lire, éventuellement vous signaler des trucs qui seraient à revoir. Je vous dirais aussi ce que ne devraient pas faire ou défaire les réviseurs de votre revue. Je verrai aussi pour la ponctuation. S’il y a des mots médicaux très techniques, je les laisserai à vos réviseurs qui doivent avoir l’habitude de ce genre de vocables. Dans la journée, je rechercherai quelques-uns de vos articles que vous avez publiés dans votre blogue, histoire de me faire une idée.

    Une chose que j’ai remarquée dans les messages que vous m’envoyez, il y a parfois des phrases à double sens. Est-ce voulu ? Vous utilisez ce terme (double sens) dans le message où vous me parlez de votre clé d’or, les obligations que cette clé vous crée. Un exemple : celui où vous allez donner la vie. Sur le moment, j’ai cru que vous alliez défier quelque chose (vous aimez les défis, je vous l’ai écrit). Relisant votre phrase, comme vous me l’avez conseillé, je pense que vous allez faire des accouchements. Ce double sens fait partie de votre personnalité, mais le lecteur peut s’y perdre. Les réviseurs aussi qui n’hésiteront pas à biffer ce trait de votre caractère sans essayer de le détourner.

    Surtout, ne vous croyez obligé en rien, ma curiosité l’emporte.

  14. je viens de lire vos deux articles. Très intéressants, très bien écrits. Avec passion, comme d’habitude.

    Puis-je vous suggérer quelque chose ? Pour une raison esthétique, dans vos articles à venir, voulez-vous mettre partout un espace avant et après les signes typographiques. Exemples : une région entière ! Mais à quel prix ? ( seule ) « ministre », etc. Parfois, vous respectez ce protocole, parfois non. En fait, il y a juste après le point final ( . ) et la virgule ( , ) qu’il ne faut pas un espace.

    Dans l’introduction de votre premier article,  » L’Aliénation au travail « , est-il encore temps de rajouter une virgule dans le morceau de phrase suivant : …manière bureaucratique de travailler VIRGULE qu’ils devront adopter sous peine de sanctions.

    Puisque vous passez à la publication numérique, dorénavant voulez-vous m’envoyer vos articles avant publication, je pourrai y jeter un coup d’œil. À trop nous relire, nous n’y voyons plus clair. Vous rendre ce service me fera plaisir.

  15. Merci. Je mets habituellement des espaces fines insécables avant ces ponctuations, mais en copiant-collant dans WordPress, il semble qu’elles soient disparues. Il peut toutefois m’arriver d’en oublier.

    Pour répondre à votre question, le projet de maison d’édition, c’est un projet que m’a suggéré un jour mon père — s’étant buté contre les portes fermées de maisons d’édition ou contre d’autres qui lui demandaient de contribuer financièrement à l’édition de son conte pour enfants. Je l’ai créée pour apprendre et par un désir d’affranchissement. Elle est pour moi un symbole et une mémoire. C’était aussi pour donner vie à quelque chose, un projet de vieillesse. Elle est enregistrée et tout, elle est là, et tout est dans ma tête. Elle a le potentiel d’exister un jour plus loin que moi, quand j’en serai à l’étape de ma vie de me taire, et de parler à travers les autres. Or, je ne fais que commencer à parler.

  16. Puis-je vous dire que toute la journée j’ai été bouleversée par l’ampleur et le choix ( inattendu pour moi ) de votre maîtrise, ce soir par vos intentions louables éditoriales. Entre les deux, il y a eu vos articles politico-sociaux intelligents. Plus je vous lis et plus je prends conscience de la qualité admirable de votre écriture, qu’elle soit d’ordre journalistique ou poétique, comme dans certains textes publiés dans votre blogue. Ce soir, j’ai l’impression étrange de vous avoir lu une grande partie de ce samedi. Je n’étais pas avec vous mais avec vos mots. Et je sais combien les mots, tels que vous les dépeignez, peuvent me séduire. Deux ans et cinq mois, que je vous ai découvert, agissent sur moi avec toujours autant d’émotion intense. Votre amertume jointe à votre taciturnité, ressentie à travers plusieurs de vos propos plus privés, ajoute un soupçon de musicalité propre à votre style. J’aime aussi la touche un peu désuète qui parcourt votre écriture, elle doit refléter un certain charme romantique que votre vieille âme a su conserver et protéger. L’enfance ? Ne vous ai-je pas écrit que votre talent était de grâce ? Que je me trompais rarement ? Je ne doute pas un seul instant que votre maison d’édition soit dans votre tête, élaborée selon vos projets. Actuellement, vos connaissances en remontreraient à plusieurs éditeurs.

    Je ne sais quand votre père s’est heurté aux refus de maisons d’édition mais, chose que je n’ai jamais comprise, ce milieu consacré aux livres pour enfants et adolescents, est très fermé. Ainsi les maisons d’édition de poésie. Il faut être  » connu  » ( quel terme ! ) ou recommandé, pour pouvoir y pénétrer. Le cas de votre père ne me surprend donc pas.

    Ne m’écrivez plus jamais que je vous sous-estime.

  17. Docteur, même si la patiente concernée que je suis (quel patient ne le serait pas ?), comprend et partage votre colère, elle me fait mal…

    Vincent, bien sûr qu’un jour je vous ferai découvrir un autre volet de l’édition, la typographie, parfois bien arbitraire malgré ses règles. Les mots ( lesquels ? le jargon du livre, vous le connaissez ), la ponctuation, devenue permissive elle aussi, trop à mon avis. Quant au papier, je vous suggère de prendre rendez-vous avec un imprimeur, on répondra mieux que moi à vos questions. L’imprimerie Marquis (à Montmagny), la plus ancienne au Québec, je crois. Dans les années ’80, j’ai beaucoup travaillé aux émissions culturelles de la radio FM de Radio-Canada. À la demande d’une réalisatrice, j’avais mis sur pied une mini-série titrée « Premier tirage », la fabrication du livre à partir de l’auteur jusqu’au libraire. Puisque vous dites qu’en 2015 votre vie vous « sera redonnée », je pourrai vous en parler plus explicitement. Est-ce que la venue massive du livre numérique fait partie des projets de votre maison d’édition ? Quand vous parlerez « à travers les autres », beaucoup de temps se sera passé… Tels les amis de Rutebeuf, où nos amis les livres traditionnels s’en seront-ils allés ?

  18. Colère ? Oui, ce ministre despote me fait perdre ma réserve habituelle et me distrait malheureusement, mais j’ai fait mon Devoir, aujourd’hui. Enfin j’espère. On verra demain…

    Pour répondre à votre question, le slogan de la maison d’édition est : « croire encore au papier ».

    SVP, ne m’appelez pas Docteur.

  19. Grand merci pour cette suggestion d’imprimerie. Elle ne pouvait pas se trouver ailleurs qu’à Montmagny.

    http://www.lesaffaires.com/dossier/pme-forces-d-attraction/on-manque-de-neveux-chez-marquis-imprimeur/572582

    Un jour, encore dans cette créatrice année 2012, où je suis « né de la cuisse de mon père », en cliquant sur un hyperlien qui devait me faire apparaître un fichier relatif à l’Antiquité, c’est un document expliquant la route du papier qui m’est apparu par erreur, ou par hasard, appelez ça comme vous voudrez, assez pour presque m’en terroriser, je vous le jure (aujourd’hui, je m’en émerveillerais). Le document était beaucoup trop radieux pour mes yeux; je découvrais un trésor, un monde en soi, une caravane partant de la Chine et aboutissant dans mon ordinateur. J’ai donc refermé le fichier comme un coffre, dont j’ai voulu dissimuler le contenu, et l’ai depuis perdu. Les meilleurs musiciens et les musiciens débutants sortent encore des 33 tours. J’ai acheté le Bob Dylan complet, mais je n’ai pas d’autre tourne-disque que celui, en parfaite condition, sauf la courroie qui est brisée, de mon grand-père qui serait aujourd’hui centenaire (j’ai aussi conservé ses vieux diplômes des années ’30). Tout ce détour de pensée pour ainsi revenir dans la région de Montmagny, d’où provenait mon grand-père.

  20. Hier, j’ai voulu faire la distinction entre vos deux professions, la première me semblant bousculée depuis quelques jours. La deuxième incitait à vous ramener vers un avenir moins encombré d’hommes étourdis de leurs discours toxiques. Oui, vous étiez en colère, avec raison, certes, au détriment de vos occupations universitaires. le 15 décembre, m’avez-vous écrit… Quand j’ai lu vos deux articles, je me suis laissée emporter par la beauté de votre écriture, j’avais minimisé la gravité des déclarations de ce satané ministre. C’est en écoutant les nouvelles que j’ai réalisé ce qu’il en était vraiment. L’écriture peut causer un effet hypnotique.

    « Croire encore au papier », dans combien d’années ? Ignorant votre âge, m’en doutant un peu, je cherche des repères pour me projeter dans vos décennies de futur éditeur. Attention Vincent, prenez fermement en main votre vieille âme, j’en connais peu (en connais-je ?) qui ont son authenticité dont vous êtes le miroir parfois transparent, parfois translucide. Cette vieille âme qui est la vôtre à dû se faire blesser pas mal de fois… Votre tête sait que le milieu de l’édition n’est pas de toute tendresse.

    J’ai ouvert votre lien. L’imprimerie Marquis a toujours eu une très bonne réputation. Montmagny ? Au moins ma main inutile, puisque vous connaissez tout de l’édition, vous aura dirigé vers le souvenir heureux de votre grand-père. Votre erreur de lien traitant de l’Antiquité n’en était pas vraiment une, la route du papier se révélant elle aussi antique. Il y a des trésors qui doivent trouver leur place en nous, avant d’en affronter la magie, d’où votre terreur, vous n’étiez pas prêt à vous laisser éblouir. Il y a trois ans j’ai hérité de l’ami d’un ami, qui « relookait » son système de son, d’un tourne-disques en parfait état. Mes goûts musicaux éclectiques y font côtoyer Ella Fitzgerald et Callas, Leonard Cohen et Wagner. Sur Saint-Denis, je pille les magasins de 33 tours, hier après-midi encore…

    Continuez à faire l’école buissonnière, vos chemins d’écolier me réjouissent.

  21. je viens de lire l’article du Devoir où vous êtes en photo. Où est votre regard au-delà des murs de votre bureau ? Dans un monde de réconciliation ? je vous en prie, ne la transférez pas dans votre page. Ici, elle contient toute sa signification, ce qui n’est pas rien.

  22. Vincent, ne me demandez pas pourquoi ce soir je me sens bien, presque heureuse. Peut-être est-ce d’avoir beaucoup révisé ce mercredi, et bien, un manuscrit qui en vaut la peine. Est-ce cela être libre avec soi-même ? On éprouve de la suffisance, tant pis pour la vanité, elle n’est qu’évanescence.  » Tempus edax rerum » – Ovide

    Vous arrive-t-il d’éprouver ce sentiment fugitif de plénitude invincible ? Certainement, après avoir écrit jusqu’au vertige, ce qui revient à dire, intensément.

    « Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée. » André Gide

  23. Le Devoir, sa représentation, (ma représentation) et la révolte. Je souris comme une Mona Lisa, sur cette photo. Comment ne pas sourire intérieurement, quand on se demande « pourquoi moi », « où ça ira », avec une certaine incrédulité, avec abandon. Elle me rappelle les images de l’URSS, les ouvriers travaillant fort, sueur au front, le regard à l’horizon, tourné vers l’avenir. J’en avais vu une exposition à la Galerie Tretiakov, à Moscou, en février 2009, le 13, si ma mémoire est bonne. Derrière ce musée, les statues de Staline et de Lénine s’accumulaient dans une cour clôturée, déboulonnées, renversées. À côté de ce musée qui décrépissait, la Maison Centrale des Peintres essayait de prolonger sa vie, des peintres en sortaient avec un béret sur la tête, ils allaient revendre leurs œuvres pour une poignée de roubles au marché Ismaïlovo.

    La révolte. Camus et son classique « je me révolte, donc nous sommes ». Je n’ai jamais vu, depuis mes premiers pas en médecine, en 1997, les médecins aussi solidaires, soudés, engagés, passionnés. Le ministre aura réussi une chose, c’est de nous rapprocher, d’unir des gens d’ordinaire indépendants, réservés, autonomes. Il y a quelque chose de magnifique dans cette révolte, elle montre le besoin de l’autre, contre l’absolu. Elle est pour moi une preuve.

    J’occupe une position d’autorité, les médecins se sentent impuissants. L’un d’eux m’a dit : « c’est à vous [aux chefs], maintenant, de faire quelque chose. » Avec un tel appel à l’aide, je ne pouvais pas demeurer dans l’absurde. J’ai écrit une lettre au ministre, ceux que je représente la signeront également ce soir, s’ils le souhaitent. Les mots sont la seule arme que je manie, je préfère toutefois quand j’en fais des souvenirs.

    Vous ai-je dit que de la causerie de Paul Desmarais, je n’ai retenu que deux choses. La première, c’est la gradation de ses priorités. La famille d’abord, soi ensuite (corps, esprit et âme), puis sa cause. La seconde, c’est que même lui, avec ses 1000 milliards, se disait impuissant devant ce qui est écrit.

    Le sentiment de plénitude invincible, je ne l’ai connu qu’une seule fois, après avoir rédigé mon manuscrit, avant de l’envoyer à Mistral. J’avais, pour la première fois, créé quelque chose, j’avais donné la vie. Mais ça n’a pas duré longtemps. Je l’ai repris, j’ai agi comme Cronos, j’ai dévoré mon enfant.

  24. Vincent, ne vous attardez pas au douteux mystère de Mona Lisa, cette photo est l’une des mieux réussies que je connaisse de vous. Vous ne souriez pas, c’est votre regard qui contient toute son importance, ou la vôtre. Ce qui m’a frappée, ramené en mémoire la phrase de Gide. Le brin de tristesse et d’ironie, une interrogation craintive plissant votre regard, débordant le cadre de vos fenêtres, là est le vrai mystère. Un grain de sable (vous) cherchant sa place dans l’immensité du désert. Votre vie. Contre cela vous ne pouvez rien. Moi, fataliste, je vous destine à de grandes choses, seule ma conviction compte. Souvenez-vous, je vous ai écrit, « il est rare que je me trompe ». Ce matin, je peux patauger dans toutes sortes de pléonasmes, je suis suffisamment responsable pour en assumer la valeur. À Ramallah, en Cisjordanie, en l’an 2000, sans tyran à déboulonner, ni photo qui aurait servi d’exutoire, j’ai assisté à peu près aux mêmes scènes que vous décrivez à Moscou. Des peintres, jeunes et vieux, essayaient de vendre leurs œuvres dans les quartiers riches de la ville. Les gestes éloquents de la misère se répètent partout dans le monde.

    Camus est l’un des hommes les plus intègres que nous ont donné les rives de la Méditerranée. Avant tout, il était un homme libre qui n’a pas hésité à s’isoler (contre Sartre et d’autres) pour défendre ses idées, sans jamais les imposer. Vous devez savoir que la civilisation grecque était pour lui son idéal. Sa phrase classique que vous citez, n’est-elle pas exactement celle-ci : « Je me révolte, donc nous sommes ensemble. » Pensée plus solidaire et cohérente que celle de Descartes, individualiste. L’être humain a-t-il besoin d’épreuves pour se trouver des raisons valables de se regrouper, de se prouver, comme vous le ressentez ? Toute révolte qui s’oppose à l’injustice, adhère à ce que vous croyez équitable, n’est-elle pas magnifique ? Je souhaite que votre enthousiasme idéaliste, partagée avec vos collègues, vous ait amené beaucoup de signataires. Espérons aussi que ce mouvement soudainement responsable s’étende à différents organismes sociaux, le Québec a besoin de changement. Vous occupez une position d’autorité, m’écrivez-vous, n’est-ce pas là un reflet de votre représentation, plus significatif que celui du Devoir. Laissez de côté les apparences, tôt ou tard, vous saurez toujours les traverser. Ne forcez rien. Les mots retrouveront leur place que vous leur préférez quand ils auront accompli leur mission de défricheur social. Vous n’en êtes qu’au début… La portée de votre parole n’en aura que plus de poids. La force de votre représentation vous ouvrira des portes, j’en suis persuadée.

    Non, vous ne m’aviez pas dit ce que vous aviez retenu de la causerie de Paul Desmarais. Ses premières priorités sont louables, les unes n’allant pas sans les autres, il me semble. Quant à la seconde, c’est le Mektoub des musulmans, peut-être la seule égalité que possèdent riches et pauvres, allant bien au-delà de tout pouvoir. Ce qui est écrit, et ne le sachant pas, est valable pour votre regard interrogateur sur la photo du Devoir. Une des premières fois où je vous avais rencontré, vous m’aviez dit que vous aviez des projets, sans me les nommer, je me souviens de la luminosité de votre visage en me confiant cette évidence.

    La plénitude invincible ne dure jamais longtemps si elle ne nous est pas donnée telle une vertu naturelle. Vous ne devez pas avoir oublié la suite des avatars de Cronos. On lui a fait avaler un vomitif ( du miel, je crois, à l’époque ) pour qu’il régurgite ses enfants. Il l’a fait. À vous d’en faire autant.

    Puis-je vous écrire, sans équivoque aucune de ma part, que je suis fière de vous.

  25. Ce matin, j’ai mis mon grain de sel dans votre pétition, en apposant ma signature. La population québécoise devrait accomplir son devoir en soutenant massivement votre cause.

  26. Vincent, hier après-midi, j’étais invitée au Cénacle libanais, à la projection privée d’un film rendant hommage aux femmes victimes de Polytechnique, suivie d’une réception. À un moment, amusée, je me suis dit que dans cette assemblée cosmopolite, d’ordre interculturel et professionnel, votre représentation aurait fait merveille. Un jour, j’aimerais vous faire découvrir divers aspects de ma culture méditerranéenne. En 2015, lorsque votre vie vous sera redonnée…

  27. Seul celui qui a été réduit à soi (suis) peut en arriver à vraiment parler un jour au pluriel (sommes). Car l’homme seul, placé devant le néant, connaît alors l’absolue nécessité de l’autre, jusqu’à vouloir le créer.

    En cela, l’expérience de Descartes est un prérequis à celle de Camus, si l’on peut parler ainsi. J’ai méprisé Descartes après l’avoir lu, parce que je n’avais pas encore fait la même expérience que lui. Comme je le comprends parfaitement, aujourd’hui !

    Lorsque je me suis trouvé un jour à l’apex du doute, ayant perdu tout repère jusqu’à l’errance, un homme de la rue m’a sauvé par une seule phrase : « tu n’es pas heureux, parce que tu ne vis pas en communauté ». Ce dernier mot résonne encore dans mon esprit, aujourd’hui comblé du bonheur que m’ont depuis donné les autres, et comblé surtout de celui de donner aux autres.

  28. Quelques mois avant de quitter définitivement le Maroc, je peux vous affirmer que j’ai été réduite à moi (soi), placée devant le néant en me réfugiant pendant trente jours dans le désert où j’ai vécu telle une nomade. Je n’y ai trouvé personne, je pensais à aucune nécessité de l’autre. Je devais répondre à cette infernale question : demeurer au Maroc ou en partir ? En rentrant à Rabat, j’avais retrouvé un peu de paix avec moi, inévitablement avec l’autre. Celui que j’avais créé de toutes pièces, à la manière de Nietzsche. Quelques années plus tôt, mon mémoire de maîtrise s’inspirait de ce philosophe. Ensuite, j’ai créé l’autre à partir de mes livres. Cela n’avait rien de surprenant, nous créons TOUJOURS l’autre. L’image que j’ai de vous est créée de toutes pièces, et inversement. Une représentation subjective de celui que vous êtes dans la réalité et qui m’apporte un moindre réconfort. Privilège que, sans le savoir, vous m’accordez.

    Je n’ai pas méprisé Descartes, n’ayant lu qu’une partie de ses écrits philosophiques. je retiens  » l’affirmation du moi pensant  » qui, pour être franche, m’a fait douter de ma raison et de mes actions. J’étais plongée dans un scepticisme tel que je dénaturais la vérité, comme nous le faisons tous quand nous sommes très/trop jeunes. Je l’habillais de beaucoup d’exigence noire ou blanche, le gris est venu en son temps. J’atrophiais la vérité en la comparant à une illusion de l’existence du monde. Plus tard, j’ai préféré la logique des mathématiques, je me retrouvais en terrain connu, en même temps que la raison me revenait, plus réaliste. Le « doute qui est une imperfection » m’a appris beaucoup sur moi-même. Mon rapport au doute le plus exacerbé est étonnant, il me bouscule et me stimule alors que la certitude, je vous l’ai écrit, ne me convainc pas. J’abordais une phase différente de ma jeune existence. J’entrais dans l’univers humaniste de Camus, dans sa modération, sa passion, ce que je retrouve en vous. Vous avez vu juste en m’écrivant que l’expérience de Descartes est un prérequis à celle de Camus. Je délaissais les ombres du premier pour entrer dans la luminosité du second. Effet méditerranéen certainement, nous savons, vous et moi, combien Camus a modelé ses livres sur cette partie du monde qu’il aimait inconditionnellement.

    De quoi au juste, sommes-nous « sauvés » par les autres ? Vivez-vous en communauté ? je n’en serais pas surprise outre mesure. Représentation à double sens dont vous parlez dans l’un de vos derniers messages. Cet  » homme de la rue  » vous a tendu une main secourable à un moment exécrable de votre vie, mais il me semble que vous êtes suffisamment lucide et indépendant — solitaire ? —, excessivement intelligent, pour savoir que malgré les paroles salvatrices de cet homme, vous auriez pu accomplir le pire. À moins d’être terriblement influençable, comment un autre peut-il agir d’une manière déterminante sur l’avenir d’un homme défait par la désespérance ? N’est-ce pas une question de foi en sa psyché ? Ou bien, faut-il imiter les autres pour devenir peu à peu soi-même, ce que je n’ai jamais fait. Le désert m’a-t-il sauvée, je ne pense pas, son manque de romantisme m’a secourue mais, croyez-moi, je n’ai eu aucune tentation humaine pour me dire quoi faire. Je sais ce qu’est l’oppressant silence presque palpable des dunes et caillasses. Sans parler de la menace constante des animaux venimeux. Des fièvres et mirages. J’ai l’impression d’y avoir mangé des pierres, des vraies… Vous êtes beaucoup plus résistant à toute épreuve que vous le prétendez, c’est votre sensibilité paradoxale (nous en sommes pétris) qui vous a sauvé (de) vous-même. Vos messages précédents me disent combien votre fragilité est réelle (à ce prix vous écrivez), doublée d’une force d’âme où s’affirme votre spiritualité innée ou acquise. Devez-vous celle-ci à Descartes ? Ce qui m’étonnerait, un certain pragmatisme professionnel vous préserve d’une approche mentale indiscrète. Cet homme de la rue, dissimulé sous un corps étranger et frère à la fois, a été une part (l’écho ?) désemparée de votre âme, ici, le mot est juste. J’aime les êtres venus de nulle part, qui se présentent inopinément, jouent le rôle d’ange bienfaiteur quand vous avez besoin d’eux. Il suffit de leur donner la parole. Je vous envie d’être comblé de bonheur, j’ai beau donner (ce que vous ignorez), je ne parviens pas à une telle harmonie avec moi-même. J’ai pour consolation quelques bienfaits qui, au moment de mourir, me seront reconnus à cause de tout ce que je n’aurais pu accomplir envers les autres.

  29. Qu’est-ce que la réalité ? Qu’entendez-vous par le pire ? Ne vous méprenez pas.

    Je vis en communautés, la première est ma famille. Tout ce que je suis et tout ce que je peux être, je le suis et le peux d’abord de mes parents, lesquels je ne remercierai jamais assez. Je ne suis pas solitaire, j’ai besoin d’espaces de solitude, d’espaces de création, comme j’ai besoin de mes espaces de communication, d’amitié, d’amour, de partage, de haine (si peu) et d’amertume. Mes espaces se comblent, se nourrissent, s’entretiennent les uns les autres, ils sont essentiels les uns aux autres, et les autres y ont leur place, ne serait-ce parfois qu’en imagination, mais bien réellement.

    Cet homme de la rue, je l’ai croisé à d’autres reprises. Dont une fois, vieillard, à la frontière serbo-roumaine, alors que nous mourions de soif. Je lui ai demandé si nous pouvions lui acheter deux pêches, alors qu’il avait arrêté sa voiture au bord de la route pour vérifier sa banquette arrière, qui était écrasée par des caisses de pêches. Il était comme un arbre qui attend qu’on le cueille. Il les a placées dans nos mains, qu’il a refermées, avant de repartir, refusant toute rétribution. Il n’a pas dit un seul mot. D’autres fois, c’est lui qui me tend la main, pour que je l’aide.

  30. Vous avez raison, j’ai généralisé. J’aurais dû écrire MA réalité. Celle que je perçois quand je visite le médecin que vous êtes. Une parcelle colorée du stroboscope dans lequel vous vous démenez, pas forcément celle de l’homme dans son entièreté. Qui sommes-nous ? questionnait déjà Gauguin. Un homme doublé, triplé de ses compositions protectrices ne s’atteint jamais. Je ne pense pas que je le voudrais. Vous seriez alors sans surprise.

    Le pire est comme la réalité, vaste, imprévisible. Trop souvent, le visage hideux de la mort s’y profile, ce qui, vous concernant, ne m’a pas effleurée. Ce peut être un presque mort vivant désespéré, assoiffé, affamé, qui se perd dans les couloirs inextricables de son labyrinthe, avant de rencontrer un homme de rue qui lui tendra généreusement la main. J’aime l’image de l’arbre, les fruits croulant de ses branches. Je préfère l’olivier au pêcher. Tout ou à peu près étant réversible, il est normal que ce vieil homme de rue, fatigué, (un Thésée vieillissant ?) à son tour vous tende la main pour que vous la preniez et l’aidiez à marcher. Nos parcours figurés ou réels ont besoin d’une telle attention pour que nous poursuivions plus avant. N’avez-vous pas écrit quelque chose là-dessus qui m’échappe ?

    Vos nécessités communautaires se compartimentent, se recoupent, se composent de nombreux espaces qui vous rassurent. On peut être solitaire hors de tous ces espaces en les observant à travers une vitre intemporelle. Les autres, que nous aimons ou détestons, (la haine vous va si mal) imprégnés de nos différents sentiments, s’y rassemblent, ne nous quittent jamais. Ce que j’ai voulu dire. L’un de mes livres se titre « Les funambules », c’est dire ce que m’ont inspiré des êtres qui marchent sur une corde raide, au risque de tomber, de se tuer accidentellement. Eux aussi ont leurs espaces de prédilection. Ce serait horrible de vivre sans points de repères que nous devons à nos semblables. La petite trace que nos pas tracent ne dépend-elle pas d’eux ?

  31. Vincent, parlez-moi de votre mémoire de maîtrise. C’est lundi prochain que vous devez le remettre, soit le 15 ? Manœuvrez-vous le temps à votre guise ?

    Parfois, je pense que le travail d’un réviseur chevronné équivaut au travail d’un restaurateur d’art. Cela devrait être ainsi…

  32. Vincent, puis-je partager votre lettre au ministre, ou bien est-elle réservée aux professionnels-les de la médecine ?

  33. Sujet du mémoire : « Fusions des établissements de santé et de services sociaux : les impacts sur le travail et la collaboration des médecins ».

    Le temps me manœuvre à sa guise, me voilà devenu spécialiste du sujet.

    La lettre ouverte au ministre est publique et peut être partagée. La journaliste Fabienne Papin l’a magnifiquement fait dans L’Actualité médicale, ce matin.

  34. Un sujet ample qui vous va bien et qui, je crois, fait partie de vos préoccupations de médecin. Vous êtes loin de l’édition mais votre besoin d’apprendre doit être comblé.

    J’aurais cru le contraire. De la façon dont vous vous y prenez pour maîtriser le temps ( vous me l’avez écrit ), je suis étonnée que vous ayez besoin de le discipliner. Ceci dit avec le sourire…

    Demain, je partagerai la lettre au ministre, d’abord dans ma page personnelle Facebook, consacrée aux livres et à la peinture. Elle atteindra un public différent du vôtre. La semaine prochaine dans Twitter.

    Je n’ai pas accès à l’article de Fabienne Pépin dans L’Actualité médicale. Dommage, j’aurais aimé le lire.

    Réflexion dans la tempête cet après-midi. J’aime vivre au point, parfois, de me croire immortelle ! Il arrive que les dieux nous revêtent de leur manteau de suffisance.

  35. Vincent, je suis contente, vous avez des commentaires encourageants qui appuient la teneur de votre lettre. Il y en a trois qui sont invisibles mais je sais qui sont les personnes qui vous soutiennent. Vous devriez en avoir d’autres…

    Un ministre, pour toutes sortes de raisons personnelles et politiques, peut-il revenir sur sa décision ? Ce que je redoute le plus, malgré le désaccord avec quelques-uns des homologues de monsieur Barrette.

    Je me suis glissée deux secondes dans votre temps mesuré, j’en sors et vous laisse en paix.

  36. Vincent, je vous envoie mes chaleureuses pensées, l’une d’elles m’a promis de s’attarder à une journée, ou à une nuit, qui vous est particulière.

    La haine des hommes contre des hommes et des femmes me décourage et me blesse.

    Ce que je voudrais en 2015, c’est vivre un moment de paix entre vous et Christian. Est-ce demander l’impossible ?

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