Les grandes bousculades : vers la Société de la Santé et des Services sociaux du Québec

Ce texte, adressé aux consœurs et confrères de ma profession, a été publié dans L’actualité médicale le 22 octobre dernier, suivant le dépôt du projet de loi 10 du ministre de la Santé Barrette, qui vient abattre la structure du système public de santé du Québec édifiée peu à peu depuis dix ans, pour en recréer une nouvelle, une méga-structure hypercentralisée, sous contrôle direct du ministre qui en détiendra les pouvoirs absolus.

 

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Je revois le professeur Henry Mintzberg, dans son cours sur les configurations des organisations, saisir un gros crayon-feutre qui manquait d’encre — bleue ou rouge, mon souvenir a déjà perdu ce détail —, et dessiner au bas du tableau blanc une suite de carrés, sans utiliser tout l’espace que lui permettait son immensité. « C’était les CLSC », dit-il. « Ils ont dit que ça ne marchait pas très bien. Ils ont ajouté un étage au-dessus et y ont placé des tsars, les directeurs généraux. Ils ont créé les CSSS », ajouta-t-il en dessinant un nouvel étage au-dessus de l’organigramme d’une main maladroite et en le reliant aux carrés par des lignes. Ressemblant à un mobile pour enfants ou à une sorte de pantin, le dessin ainsi fusionné semblait chambranler de ses liens trop ténus, comme s’il allait se détacher du tableau et s’écrouler au sol d’un moment à l’autre. « Est-ce comme ça? », vérifia-t-il auprès de moi qui lui répondis du mot approbateur le plus court qui me vint à l’esprit.

Au-dessus de cet étage, le ministre actuel de la Santé vient d’ériger un immeuble — que dis-je, une ville, une région entière! — et s’y est assis sur le trône, se faisant l’Ivan le Terrible éliminant ses boyards.

On ne peut pas nier que l’actuel ministre possède un immense courage d’agir (seul). On doit reconnaître également la volonté profonde de ce ministre de « changer les choses » par ces intégrations, notamment une tentative de réaliser des économies d’échelle et de réduire les coûts de non-efficience. Je suis convaincu que nous avions besoin d’un Gaétan Barrette pour démolir certaines poches de résistance indue à des changements qui s’imposaient, notamment les entraves à la création de liens fonctionnels nécessaires entre les établissements au bénéfice des patients. Mais à quel prix?

Je veux dire, quel sera le coût en argent sonnant de cette longue transition, mais aussi, et surtout, en capital humain?

Quels seront les coûts de la période d’apprentissage des cadres, des employés administratifs et des chefs dans leurs nouvelles fonctions, et des consultations pour nommer des responsables dans ces nouveaux postes?

Et quels en seront les coûts d’opportunité? Que ne sera-t-il pas accompli par ces personnes en transition ou éliminées durant cette période paralytique?

Quels seront les coûts irrécupérables de l’abandon de tous les projets qui avaient été commencés dans les CSSS, les agences de santé et les autres établissements qui seront confondus? Combien de temps, d’énergie et d’argent aurons-nous gaspillés collectivement dans les dernières années à travailler dans le vide sur des projets qui du jour au lendemain deviendront caducs, balayés par la volonté d’une seule personne?

Mais surtout, quels seront les coûts de la démobilisation des employés, médecins et cadres qui auront à recommencer à une plus large échelle le travail d’intégration effectué depuis 10 ans, qui seront habités d’un sentiment encore plus grand d’aliénation et de perte de contrôle sur leur travail, de leur impossibilité grandissante à influencer les décisions et les changements pris à distance?

À combien se chiffrera la baisse de leur productivité due à leur démotivation par ces bouleversements et au nombre de comités qui devront être créés, des réunions qui devront être tenues? Que dire des luttes internes de pouvoir à prévoir inévitablement en raison de la taille de ces mégacomplexes régionaux, de la diversité de leurs missions et de leurs multiples parties prenantes internes et externes? Quel sera le coût en perte de leadership et d’expérience de ceux qui partiront ou qui se replieront sur eux-mêmes? Il faudra plus que des arguments économiques et des menaces pour motiver et engager les troupes du terrain à collaborer dans ces grands projets d’intégration.

Et la question ultime : quelle sera la prochaine grande déstabilisation où il faudra encore tout recommencer, quand un autre parti politique ou le parti présentement au pouvoir dira que les CISSS auront été un échec, dans autre cycle de 10 ans?

Par son hypercentralisation des pouvoirs, la grande intégration « en plan » de notre nouvel empereur de la Santé — verticale et horizontale tout à la fois —, irréversible et désormais inévitable, ne sera plus qu’à un pas de pousser cette logique d’intégration dans l’absolu pour transformer tout le système public de santé en une seule « organisation » de services de santé, c’est-à-dire la création d’une société d’État à part entière. En y pensant bien, cette solution aurait peut-être été préférable à celle du potentat d’un ministre.

Il suffira, au prochain ministre de la Santé qui en aura le courage, de confier à un conseil d’administration imputable et indépendant de toute partisanerie politique les superpouvoirs que le ministre actuel s’est octroyés, et que ce conseil nomme son PDG. Ainsi, le pouvoir décisionnel sur les services de santé des patients du Québec risquera moins de n’être que l’affaire unique d’une vedette politique aux orientations populistes, branché sur le baromètre médiatique, avec tous les effets délétères que les grandes bousculades politiques répétées engendrent sur la motivation des cliniciens du terrain et par conséquent sur les services aux patients.

Nous pourrions, par cette future « Société de la Santé et des Services sociaux du Québec » (SSSSQ), espérer une meilleure continuité décisionnelle dans l’ensemble de l’organisation et à tout le moins une implication permanente des patients et des cliniciens du terrain, du moins ceux qui ne se seront pas évadés de ces structures superlatives peu agiles et sclérosantes en claquant la porte de sortie vers le privé.

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