Le formulaire numéro COVID-19

Le mercredi 11 mars, j’ai ressenti une grande fatigue. J’étais exténué, invalide, abattu. Cette asthénie a duré jusqu’au samedi matin. Des maux de tête dans la région occipitale se sont mis à m’affliger. Leur intensité était assez importante pour n’être plus capable de faire quoi que ce soit. J’ai avalé de l’acétaminophène (ou était-ce de l’Ibuprofène?).

Je me suis fait la réflexion que quelque chose n’allait pas, mon corps ne suivait plus. J’ai vite chassé cette pensée et attribué cette fatigue à mon besoin de vacances, au fait que je travaillais beaucoup, à la construction de ma maison qui devait s’achever le 4 avril et au déménagement prévu le 6 avril. Me coucher tôt allait être bénéfique, mon corps m’envoyait des signaux, je devais me mettre à l’écoute. Quant aux maux de tête, il fallait définitivement que j’adopte une meilleure posture au travail.

Le vendredi 13 mars au matin, je ressentais par périodes une sorte de faiblesse, le besoin de m’asseoir. D’étranges étourdissements et une fréquence cardiaque par moments plus rapide m’inquiétaient. Je constatais sur ma Apple Watch une élévation matinale de mon pouls, depuis deux jours, allant jusqu’à 125 battements par minute, inexplicable. Habituellement, ma fréquence cardiaque de base est à 60 battements par minute. Pour tout dire, je me sentais un peu fiévreux. J’ai mesuré ma température plusieurs fois avec mon thermomètre frontal à infrarouge. Elle variait entre 37,1 C et 37,7 C. Elle était normalement dans les 36 C.

Le samedi, je me sentais déjà mieux, sauf deux diarrhées sans douleur abdominale. Mon état était redevenu presque normal. Nous devions ce jour-là recevoir parenté et amis de mon fils pour fêter son anniversaire de quatre ans.

Or, la veille, mon épouse, professionnelle de la santé en hôpital, avait développé des symptômes semblables aux miens et tout aussi inhabituels pour elle : céphalées importantes, fatigue accablante, nausées. Elle les avait attribués également à sa surcharge de travail et à nos projets. J’ai alors commencé à douter. Était-ce possible que nous fussions infectés par un virus, dans la phase de virémie et de réplication virale, encore trop tôt pour développer des symptômes respiratoires ? Peut-être l’influenza, même si nous étions vaccinés ? Mais si c’était ce nouveau «coronavirus» apporté par les voyageurs ? Le 14 mars, 21 cas étaient confirmés au Québec.

Je me rappelais que le 9 mars, alors que je visitais l’espace de montre d’un entrepreneur pour la finition de ma maison en construction, j’avais présenté un écoulement nasal clair très subit qui avait duré environ 30 minutes avant de disparaître complètement. Peut-être la poussière, m’étais-je dit, ou peut-être aussi le début d’un rhume. Mon fils avait toussé trois fois dans la nuit, c’était insignifiant et cela n’avait probablement aucun rapport avec nos symptômes. Mais notre décision était prise : pas de risque à prendre, nous annulions sa journée de fête et nous allions demander à être testés pour ce nouveau virus. Je ne voulais pas risquer de contaminer ma parenté, mes patients ou mes collègues de travail.

La courbe d’incidence des nouvelles infections était exponentielle partout à travers le monde, mais certains persistaient à dire que nous allions être épargnés au Québec, parce qu’il y avait alors peu de cas confirmés chez nous ou que nous étions protégés par notre population peu nombreuse et espacée. Le 30 janvier, l’Organisation mondiale de la santé faisait du coronavirus une urgence mondiale de santé publique.

Malgré cette progression globale, des commentateurs continuaient à réduire la COVID-19 à une simple grippe. Les voyageurs continuaient à rentrer au pays après la semaine de relâche, d’autres partaient encore en vacances et les touristes internationaux débarquaient comme à l’habitude. Les quarantaines étaient volontaires.

Il était prévisible, comme sur le reste de la planète, que la courbe grimperait de façon vertigineuse en l’espace de quelques semaines. Il était évident que des voyageurs peu symptomatiques avaient déjà commencé à contaminer autrui au hasard dès leur retour au pays.

Certains se moquaient, encore en mars, de la peur du coronavirus perçue comme amplifiée par les médias. Avec un sourire moqueur, ils jugeaient qu’il y avait paranoïa collective et exagérations. « Pff, le coronavirus ! », entendions-nous. Il ne fallait pas devenir paranoïaques avec cette maladie. Des donneurs d’opinion rassuraient la population, rapportaient que la grippe saisonnière, la famine ou les changements climatiques faisaient chaque année beaucoup plus de victimes dans le monde et qu’on ne devait pas avoir peur du coronavirus, ni même se laver les mains plus souvent qu’à l’habitude.

Plusieurs s’étaient amusés de voir les Chinois établir depuis janvier des mesures extrêmes, qualifiées de dictatoriales, en envoyant une armée masquée placer de force des malades en quarantaine, en restreignant sévèrement les libertés de déplacement, en forçant tout citoyen à porter un masque, un construisant un mégahôpital en 10 jours ou en aspergeant partout une vapeur désinfectante. Pourtant, si les Chinois avaient pris des mesures si extrêmes et si rapides à la face du monde — même le président portait un masque à la télévision —, c’est que ce virus devait être en quelque sorte catastrophique. Il fallait observer de près ce séisme du mois de janvier et se préparer de toute urgence à nous endiguer avant que la vague du tsunami nous atteigne.

Dans le monde, des hommes politiques défiaient l’infiniment petit et entraînaient leurs admirateurs avec eux dans le piège viral. Aux États-Unis, le 26 février, le président se félicitait de son travail et affirmait que le nombre de cas positifs allait passer de 15 à près de zéro en quelques jours et que le virus mourrait probablement avec la chaleur d’avril. Le 7 avril, la COVID-19 devenait la principale cause de mortalité quotidienne aux États-Unis, qui cumulait alors 12851 morts. Au Royaume-Uni, le 3 mars, le premier ministre déclarait, confiant, qu’il continuait à serrer les mains à tout le monde, même à l’hôpital où il y avait des malades du coronavirus. Le 6 avril, il était admis aux soins intensifs, infecté par cette maladie. Le 10 mars, le président du Brésil affirmait que le coronavirus était une fantaisie propagée par les médias, minant les efforts de son propre ministre de la santé.

Au Québec, les autorités faisaient ici un travail extraordinaire de communication pour rassurer la population et recommander des mesures préventives efficaces, comme le lavage des mains et la distanciation physique de un à deux mètres. Le gouvernement, la santé publique, les syndicats, les fédérations médicales et les ordres professionnels faisaient d’ailleurs un travail remarquable, unis comme jamais dans une seule direction, dans cet effort de guerre collectif contre l’invasion virale ravageuse. Toutes ces autorités étaient à l’écoute du terrain, cela se sentait, et elles agissaient rapidement, jour après jour, pour changer des règles qui étaient depuis toujours des barrières à l’efficience du système de santé. Subitement, tout devenait plus fluide, tout s’accélérait, se précipitait. La menace était plus grande que la somme des peurs légales ou administratives et des luttes corporatives, syndicales ou partisanes. Le gros bon sens devenait un effet collatéral insoupçonné de cette crise.

Les décideurs mettaient en place l’organisation complexe logistique et humaine nécessaire pour se préparer à grande échelle à affronter l’attaque virale. La population presque entière se rangeait avec respect et admiration derrière le premier ministre et le directeur de la santé publique, qui se montraient en contrôle et prenaient des décisions difficiles visant à protéger l’ensemble des Québécois. Beaucoup de citoyens imitèrent l’Italie en plaçant dans leurs fenêtres un arc-en-ciel en guise d’espoir, avec le vœu-slogan repris par le premier ministre : « ça va bien aller ».

Percevant cette période de grande écoute, beaucoup de professionnels et de citoyens recommandaient publiquement des changements constructifs pour mieux se préparer contre l’ennemi, sachant que leurs voix pouvaient être portées par les médias sociaux auprès des décideurs, des journalistes et des influenceurs. Il arrivait même que des autorités consultent directement les professionnels ou les citoyens pour leur expertise ou encore qu’elles remercient publiquement certains d’entre eux pour leurs suggestions et leur aide. J’avais l’impression de me trouver virtuellement dans une immense agora, comme jadis à Athènes. Nous construisions en accéléré une forteresse en utilisant la force et les idées de chacun, l’intelligence collective.

Au Québec, le 4 mars, on suggérait de cesser de donner la main ou de faire la bise. Le 12 mars, on demandait d’éviter les rassemblements de moins de 250 personnes et de favoriser le télétravail. Les voyageurs qui rentraient au pays devaient volontairement s’isoler pour 14 jours. Le 14 mars, le gouvernement du Québec décrétait l’urgence sanitaire dans la province et désignait des hôpitaux dans chaque région pour recevoir les cas de COVID-19 nécessitant une hospitalisation. On recommandait aux personnes de 70 ans et plus de demeurer à la maison et on interdisait les visites à l’hôpital ou en CHSLD. On conseillait aussi d’éviter tout voyage non essentiel et de rentrer au pays. Le 16 mars, on fermait les écoles, les universités et les garderies. Le gouvernement recommandait désormais d’éviter tout rassemblement.

Les frontières du Canada furent complètement fermées le 18 mars, une semaine après la reconnaissance mondiale de la pandémie. Le 24 mars, on fermait tous les commerces non essentiels. On apprenait du même coup que la vente d’alcool et de café était essentielle. Le 2 avril, on annonçait des amendes à ceux qui ne respectaient pas ces mesures.

De la mi-février jusqu’après la relâche, j’avais examiné étroitement, à moins d’un mètre, avec auscultation pulmonaire et examen de la gorge, plusieurs patients avec des symptômes de toux, de fièvre, de maux de tête et de douleurs musculaires qui revenaient de voyage de régions considérées non à risque par la santé publique (Californie, France, République dominicaine, croisière). Au moment de mes contacts avec ces patients infectés par un virus que je ne pouvais pas identifier, la santé publique avait émis des directives strictes et claires visant à restreindre l’accès aux tests de coronavirus aux seules personnes avec toux, température ou difficulté respiratoire qui étaient de retour de voyage de la Chine continentale ou ayant eu un contact étroit avec un cas confirmé de COVID-19. 

Il était alors impossible de tester la présence de coronavirus chez les patients que j’avais devant moi, même si ce virus était confirmé dans les pays d’où ils revenaient. Il y avait, par exemple le 29 février, 62 cas confirmés aux États-Unis et 100 cas en France. Le 4 mars, c’était 129 cas rapportés aux É.-U. et 282 cas en France. Le 11 mars, date de la déclaration officielle de la pandémie par l’Organisation mondiale de la santé, 291 cas étaient déclarés aux É.-U. et 507 en France. On rapportait, dans ces pays et d’autres, des difficultés d’accès au test et un nombre réel de cas beaucoup plus élevé.

Le 4 mars, la liste des pays était augmentée de la Chine, de l’Italie, de Singapour, du Japon et de l’Iran.

Sur le terrain, des médecins de première ligne exerçant en cliniques avaient l’impression de voir débarquer l’ennemi devant leur bunker sans avoir l’autorisation de faire feu ni même d’alerter l’état major. Ils avaient l’impression de relâcher le virus dans la nature, de le laisser filer entre leurs doigts.

Si ces médecins, ou des journalistes, s’aventuraient à souligner publiquement le retard de la santé publique par rapport aux observations du terrain et suggéraient d’accélérer certaines mesures, ils étaient alors rabroués, accusés de créer la panique, de miner la confiance envers les autorités, de s’opposer aux experts ou de manquer d’esprit de corps. Le virus, pendant les explications rassurantes d’experts, continuait son chemin vers la deuxième ligne de barricades qui avait été épargnée durant la première semaine. Grâce à des renforts parmi de nouveaux infectés, il allait bientôt s’infiltrer dans les hôpitaux, percer les résidences pour aînés et mitrailler les CHSLD.

On réalisa alors que depuis un siècle, personne n’avait eu l’idée de se préparer sérieusement à une pandémie. Enfin, ce n’est pas vrai. Nous apprenions que la santé publique y avait sérieusement travaillé en 2007, mais que quelque chose n’avait pas fonctionné. Personne n’en était responsable, ou nous l’étions tous, dépendant du point de vue. Nous n’avions pas de réserves stratégiques d’équipement de protection individuelle et nous manquions de matériel pour tester la présence de virus.

On réalisa aussi que les frontières avaient encore une utilité et que la délocalisation de la production avait ses limites. 

On réalisa qu’on pouvait facilement tout perdre et que les gouvernements étaient pratiques pour aider ceux qui avaient tout perdu — mais aussi ceux qui n’avaient rien perdu.

On réalisa que nous étions débrouillards, ingénieux et collaboratifs, quand nous dépendions les uns des autres pour nous sortir collectivement du pétrin, plutôt que de nous faire concurrence. 

On réalisa surtout que beaucoup avaient encore cette fameuse « vocation », cette fibre vibrante, cette flamme enfin ravivée à l’intérieur, prêts à aider, à soigner, pour aider, pour soigner. Ce fut le constat le plus rassurant du siècle, du moins, jusqu’ici.

Le samedi 14 mars, cherchant à nous faire tester pour le coronavirus, j’ai téléphoné à la ligne 1-877 mise en place pour la COVID-19. Les bureaux étaient fermés. J’ai donc appelé au 811. Après deux heures d’attente sur la ligne, la communication fut coupée. J’ai donc appelé de nouveau. Trois heures plus tard, je parlais enfin à une infirmière. Après vérification auprès de sa supérieure, elle nous refusa le test, parce que nous ne revenions pas de voyage d’un pays à risque, parce que nous n’avions pas les symptômes typiques et parce que mes contacts avec mes patients de retour de voyage étaient considérés comme non étroits.

En effet, l’auscultation de leurs poumons et de leur gorge avait duré moins de 10 minutes. Le critère d’étroitesse était un critère de durée plutôt que de distance. « Prenez une inspiration profonde par la bouche, puis expirez. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Encore. Ouvrez très grand la bouche, tirez bien la langue et dites “Aaaah” pendant que je mets mon visage et mes yeux devant votre bouche pour bien visualiser le fond de votre gorge à l’aide de mon abaisse-langue. Prière de ne pas postillonner quand vous me parlez. »

On m’a recommandé de retourner au travail, je pouvais circuler dans les lieux publics sans porter de masque. Si je développais de la toux, je devais tousser dans mon coude. J’ai suivi les consignes comme devait le faire tout citoyen. Le jugement clinique du médecin n’avait plus sa place devant la COVID-19. On avait donné à cette maladie le nom d’un formulaire administratif, il fallait suivre l’algorithme de haut en bas sans en déroger.

Non, il était improbable que je fusse infecté par le coronavirus. Je ne présentais pas les symptômes officiellement reconnus. Les patients que j’avais examinés ne revenaient pas des pays identifiés à risque par la santé publique. J’avais pris soin de porter des gants et un masque chirurgical pour examiner la plupart de ces patients, sauf quelques-uns. Nous demandions aux patients qui toussaient de porter aussi un masque en entrant dans la salle d’attente.

Je n’ai jamais compris d’ailleurs pourquoi la plupart l’enlevaient, ce masque, arrivés dans mon bureau, ou pourquoi certains omettaient volontairement de le porter parce qu’ils croyaient leur toux non contagieuse — je devais alors rappeler ces patients à l’ordre. Peut-être était-ce parce que le directeur de la santé publique recommandait à la population de ne pas porter de masque.

Le 16 mars, le directeur de l’Organisation mondiale de la santé envoyait un message à tous les pays : «Nous avons également assisté à une escalade rapide des mesures de distanciation sociale, comme la fermeture d’écoles et l’annulation d’événements sportifs et d’autres rassemblements. Mais nous n’avons pas vu d’escalade assez urgente dans le dépistage, l’isolement et la recherche des contacts – qui sont le pilier de la riposte. […] Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. Et nous ne pouvons pas arrêter cette pandémie si nous ne savons pas qui est infecté par le virus. Nous avons un message simple pour tous les pays : testez, testez, testez. Testez tous les cas suspects. » 

Test, test, test. Le gouvernement se faisait rassurant, nous avions assez de tests pour tout le monde et nous avions assez d’équipement de protection individuelle pour tous les professionnels de la santé, ça allait bien aller. Quelques jours plus tard, après des interventions publiques de soignants directs qui affirmaient le contraire, le gouvernement déclarait à la population qu’en vérité, il n’en restait que pour trois à sept jours. Des entreprises se mirent alors à faire ce qu’elles font le mieux, chercher des solutions pour répondre aux besoins et les produire rapidement. Il fallait simplement qu’elles le sachent.

Six jours après mon épisode de fatigue et de céphalées, le 17 mars, j’ai commencé à ressentir, de manière intermittente, mais presque constante, des serrements insidieux très localisés derrière le sternum. Pour me soulager, je devais me coucher sur le ventre ou sur le côté droit. Ces douleurs variaient légèrement avec ma respiration. J’avais l’impression de manquer d’air à l’effort léger, à simplement monter un escalier ou même en m’habillant. J’avais ce que mes patients appellent « le souffle court ». Lorsque je me couchais sur le dos, des sécrétions claires peu abondantes, incrachables, remontaient de ma trachée jusque dans mon larynx, mais sans provoquer de toux. Je n’avais aucune congestion nasale ni d’écoulement nasal et je ne faisais toujours pas de fièvre.

Ma douleur rétrosternale était une sensation nouvelle, différente des brûlements d’estomac, des spasmes œsophagiens, de l’oppression thoracique causée par l’anxiété et des douleurs costochondrales qu’il m’était arrivé de ressentir dans ma vie. J’ai alors commencé à m’inquiéter pour mon cœur. De l’angine de poitrine, était-ce possible? À 42 ans, oui. Pourtant, cette douleur était peu présente le jour ou à l’effort. J’ai pensé que je faisais peut-être une myocardite virale. Je n’ai pas consulté, en cordonnier mal chaussé, désirant éviter d’aller aux urgences dans le contexte actuel et parce que si c’était une myocardite virale, il n’y avait pas grand-chose à faire de toute manière. Je préférais me donner encore un peu de temps et surveiller si ces symptômes allaient s’intensifier. Trois jours après, les douleurs et l’essoufflement étaient résolus.

Dans mes lectures médicales et les témoignages de personnes atteintes, je constatais que le coronavirus pouvait causer une panoplie de symptômes non spécifiques et même une absence de toux et de fièvre dans les cas légers. Était-ce possible que je fusse l’un de ces «cas légers »?

Le 18 mars, un premier décès causé par le coronavirus était annoncé au Québec.

À mes côtés, le 20 mars, mon épouse et mon fils se sont mis à tousser. Une toux très sèche présente curieusement surtout le jour, mais incessante. Ma conjointe s’est plainte également d’une douleur thoracique et s’est sentie fiévreuse durant quelques jours. Sa température n’a comme moi pas dépassé les 37,7C degrés. Le 21 mars, je lui ai suggéré de se faire tester à son lieu de travail, où l’on dépistait maintenant les professionnels de la santé de l’hôpital. On lui a refusé, car elle ne revenait pas de voyage et n’avait pas été en contact avec un cas prouvé de COVID-19. L’infirmière ne considérait pas mes contacts avec des patients symptomatiques comme un risque. On lui suggérait de rentrer au travail le lundi et de tousser dans son coude.

Nous avons décidé de rappeler le 811. J’avais en tête les mots du directeur de l’Organisation mondiale de la santé: test, test, test. Nous avions le devoir de nous faire tester, l’inverse aurait été irresponsable de notre part. Cette fois, nous avons pu parler à l’infirmière du 811 sans attente. C’était une nette amélioration depuis la semaine précédente. Le gouvernement ajustait le tir rapidement, c’était rassurant.

En apprenant par ma conjointe que j’avais été en contact, au travail, avec des voyageurs présentant des symptômes grippaux dans les deux semaines précédentes, l’infirmière du 811 a demandé à me parler. J’ai alors répété mon histoire, en ajoutant que j’avais ressenti dans la dernière semaine de l’essoufflement passager et des douleurs thoraciques. Voilà que je me qualifiais maintenant pour un test, même si mes symptômes étaient résolus. J’avais rendez-vous le lendemain dimanche 22 mars.

Comme j’étais devenu un cas « en investigation » et que mon fils et ma conjointe présentaient de la toux, l’infirmière leur a aussi recommandé de se faire tester et leur a donné rendez-vous en même temps que moi. Notre test allait s’effectuer au service à l’auto dans le garage de l’hôpital Chauveau.

J’ai demandé à l’infirmière du 811 ce que nous devions transmettre comme consigne à la gardienne de mon fils. Comme notre garçon était maintenant un cas en investigation, la gardienne devait se mettre en isolement et cesser ses activités jusqu’au résultat du test de mon fils. L’appel avec l’infirmière a duré au total 57 minutes.

Le lendemain, un infirmier me téléphonait pour me poser les mêmes questions que l’infirmière du 811 la veille, et d’autres questions plus précises en lien avec le prélèvement. L’appel a duré une vingtaine de minutes. Cinq minutes après, il me rappelait pour m’informer que ma conjointe et mon fils ne se qualifiaient plus pour un test, parce qu’ils n’avaient pas été en contact avec un voyageur symptomatique ni avec un cas confirmé. Je me suis opposé, car ils avaient cette toux sèche et qu’ils avaient été en contact avec moi qui étais en investigation, et que l’infirmière de la veille n’était pas du même avis. Après explications, l’infirmier a jugé que nous devions en effet nous faire tester tous les trois, et a maintenu notre rendez-vous comme prévu.

Une heure plus tard, une infirmière du centre de prélèvement m’appelait. Elle me posait encore une fois les mêmes questions, puis elle m’annonçait qu’elle annulait les tests de ma conjointe et de mon fils, bien qu’ils étaient symptomatiques, car ils ne revenaient pas de voyage et n’avaient pas été en contact avec des voyageurs symptomatiques ou un cas confirmé. Ils ne devaient être testés que si j’étais déclaré positif, même si je n’avais plus de symptômes. L’infirmière a suggéré que ma conjointe contacte son employeur, l’hôpital, pour savoir si elle pouvait rentrer au travail le lundi ou si elle devait s’isoler, compte tenu de sa toux. Quant à la gardienne de notre fils, je ne devais pas m’inquiéter : si mon résultat était positif, on allait alors dépister mon fils, et s’il était à son tour positif, la santé publique allait la contacter.

Trente minutes plus tard, une autre infirmière m’appelait, me posait les mêmes questions pour préparer les étiquettes pour mon prélèvement. Ainsi, quand j’allais me présenter en voiture à l’hôpital, l’intervention n’allait durer que 5 minutes, tout allait être prêt d’avance. Ça roulait bien.

Comme suggéré par l’infirmière du centre de prélèvement qui avait annulé son test, mon épouse téléphona à son hôpital pour connaître la conduite à tenir pour son retour au travail. L’infirmière de l’hôpital lui demanda alors de se présenter le lendemain 23 mars pour un test de COVID-19.

La toux de ma conjointe et de mon fils s’améliorait heureusement de jour en jour. Le résultat de mon épouse lui fut annoncé le 25 mars. Je reçus le mien le 26 mars. Nous étions tous deux négatifs et aussi guéris de nos symptômes, deux semaines après leur début. L’infirmière qui m’avait contacté pour me donner mon résultat leva alors notre isolement. Le 4 avril, 14 jours après mon test, une autre infirmière me téléphonait pour m’informer à nouveau que mon résultat était négatif, bien étonnée qu’on m’ait déjà avisé. J’étais de mon côté étonné qu’on m’en avise une seconde fois deux semaines plus tard.

Des études internationales en février et mars montraient que la sensibilité du test nasopharyngé ou pharyngé pour détecter le coronavirus dans les cas légers était de 60 à 72% dans la première semaine de l’infection et de 30 à 54% dans la seconde semaine de l’infection. Il y avait donc une bonne proportion de résultats faussement négatifs, c’est-à-dire que chez des personnes réellement atteintes de la COVID-19, on risquait d’en manquer plusieurs. En somme, un test positif nous aidait à prendre une décision, mais un test négatif ne pouvait pas nous rassurer. Le 2 avril, un mémo officiel transmis aux médecins, infirmières, gestionnaires et personnel de laboratoire de la rive sud de Québec spécifiait qu’il s’agissait d’une fausse nouvelle et qu’au Québec, la sensibilité du prélèvement était estimée excellente (sans toutefois préciser cette sensibilité). La preuve donnée dans ce mémo pour juger de l’excellence du test : sur 300 personnes testées plus d’une fois, seule une personne était devenue positive. On recommandait toutefois de répéter le test 48 heures plus tard en cas de suspicion élevée.

Il était déjà connu que le virus se transmettait par gouttelettes, lors de la toux ou des postillons expulsés en parlant, et par contact — le virus pouvant survivre plusieurs jours sur les surfaces. Il était aussi connu mondialement, depuis le 21 février, qu’il existait une transmission de la COVID-19 chez des personnes ne présentant aucun symptôme. 

Au Québec, les autorités recommandaient de ne pas porter de couvre-visage dans les lieux publics, même si une telle barrière réduisait de toute évidence l’émission de gouttelettes potentiellement infectées dans l’environnement. Comme argument derrière cette directive, on préjugeait que chez les Québécois, se couvrir la bouche créerait un faux sentiment de protection et que les personnes masquées cesseraient de se laver les mains ou de maintenir une distance sécuritaire. On craignait aussi que les soignants manquent de masques si la population se masquait. Quant aux foulards ou aux masques de fortune qui n’avaient pour limite que l’imagination, ils n’avaient pas fait l’objet d’étude formelle : on ne savait pas s’ils pouvaient bloquer une gouttelette. Mieux valait donc s’abstenir en l’absence d’étude. La bonne pratique était d’envoyer ses gouttelettes dans son coude : il fallait faire l’effort collectif d’y penser, de changer l’habitude de tousser dans notre main. Une nouvelle bonne manière vit le jour : s’excuser aux gens autour de nous si on oubliait par distraction de tousser dans son coude.

Étais-je un « faux négatif » ou avais-je été infecté par un autre virus? Je ne le saurai jamais, sauf si j’attrapais la COVID-19 à l’avenir ou si je pouvais vérifier la présence d’anticorps dans mon sang, ce qui serait bientôt envisageable avec un test sérologique rapide. Encore qu’on ne sait toujours pas actuellement si l’immunité acquise sera à long terme ou de courte durée.

Pour tout dire, ce n’est pas important de connaître si le coronavirus a réellement infecté ou non mes cellules. Ce qui importe, c’est que d’autres personnes, réellement infectées, ont vécu une histoire semblable.

Au moment d’écrire ces lignes, le 9 avril, 11677 cas de COVID-19 avaient été confirmés au Québec. 733 étaient hospitalisés. 186 étaient aux soins intensifs. 241 en étaient décédés. On ne testait déjà plus toute personne présumée infectée, mais seulement les plus malades, hébergées ou hospitalisées ou les professionnels de la santé symptomatiques. On songeait à rouvrir bientôt les écoles et les garderies pour immuniser naturellement les enfants et leurs parents. Enfin, ce n’était pas encore très clair. On songeait aussi à rouvrir certains commerces, pour une reprise progressive de l’économie, frappée de plein fouet avec des milliers de pertes d’emploi et des entreprises en souffrance.

Hommages à toutes celles et à tous ceux qui en sont décédés ou qui en mourront. Et à chaque personne qui a contribué à la lutte contre cette pandémie, dans l’ombre comme dans la lumière.

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