De l’honneur de la profession

(Paru dans L’actualité médicale, le 10 octobre 2012)

On trouve dans le nouveau rapport du groupe de travail en éthique clinique du Collège des médecins du Québec, intitulé Les médecins et les médias sociaux, les questions suivantes : « Est-il vraiment possible de dissocier la vie personnelle et la vie professionnelle des médecins? Jusqu’où faut-il aller dans l’encadrement de leur vie privée? »

 

Pour nous orienter, les auteurs indiquent que les médecins sont encouragés à faire la délation de leurs collègues dont les comportements non liés à la profession sont jugés inadmissibles à l’égard de l’honneur et de la dignité de la profession.

 

Ceci est grave en ce que ce questionnement entre en collision avec la Charte des droits et libertés qui affirme la primauté des libertés individuelles dans notre société. Sans qu’une faute professionnelle ne soit commise et qu’un patient ne soit mis en danger, on songe à limiter le droit au travail d’un individu en s’appuyant sur la notion très vague et subjective d’honneur d’une profession. La vie privée est déjà encadrée par des lois qui prévoient des sanctions à qui les enfreint et qui s’imposent à toute personne, sans discrimination. Va-t-on, dans la direction que prône le Collège, vers des procès moraux et des procès d’opinion, va-t-on vers des procès d’intention ou de lèse-majesté? Quel groupe de médecins pourrait prétendre être plus honorable et plus digne qu’un autre dans la sphère privée? Quel médecin pourrait prétendre à l’irréprochabilité à chaque instant où son stéthoscope n’est plus suspendu à son cou?

 

J’ai parmi ma clientèle des patients qui ont des opinions qui ne font pas consensus, qui peuvent choquer la sensibilité, des opinions à faire « scandale », d’autres qui abusent de drogues récréatives lorsqu’ils sont en congé, d’autres qui ont commis l’adultère, qui ont abandonné leurs enfants, qui ont vécu des divorces, des échecs familiaux, des décrochages, d’autres qui se prostituent, d’autres qui ont été emprisonnés pour vol, fraude, voies de fait, vente de drogue ou meurtre, d’autres qui s’automutilent, qui se tatouent le visage et le corps, qui jurent ou qui s’injurient à travers les autres, d’autres qui sont dans des sectes religieuses, d’autres qui mendient, qui errent. Sont-ils déshonorables? Plusieurs sont certainement déjà déshonorés, atteints au seuil de leur dignité par une succession d’affections vécues tout au long de leur existence, comme des maillons qui se sont enchaînés autour d’eux jusqu’à l’étranglement de leur conscience. Je m’efforce, comme médecin, de leur donner un peu d’honneur, les encourageant par exemple à se trouver du travail ou à se réaliser dans celui qu’ils ont et à faire face aux responsabilités qui leur incombent. Jamais il ne m’était venu à l’esprit de penser qu’ils devraient cesser d’accomplir leur travail pour l’une ou l’autre de ces raisons personnelles ou quelque raison non professionnelle que l’on pourrait imaginer.

 

Je suis peu avancé en âge, mais j’ai acquis assez d’expérience dans ma vie privée et professionnelle pour savoir que chaque médecin peut devenir l’un de ces patients. Le malheur est un potentiel. Il faut user de prudence lorsqu’on parle d’honneur et de dignité.

 

Examinons la situation éthique suivante où un médecin qui serait fort apprécié de ses patients et qui leur aurait fait le plus grand bien sans commettre aucune faute serait mis au ban de la société des médecins par une sorte de Sanhédrin qui l’aurait jugé déshonorable pour des propos tenus en dehors de l’exercice de sa profession et sans lien avec sa profession — dans les médias sociaux par exemple —, créant par ce décret des centaines de patients orphelins dont la santé serait menacée de « décompensation ». L’éthique déontologique primerait ici sur l’éthique téléologique. C’est-à-dire que la finalité du médecin, la seule raison de son existence professionnelle (soigner des malades), deviendrait accessoire.

 

L’absurdité comblerait les amateurs — j’en suis — d’observations ridicules, en ce que le médecin est prié de soigner autrui sans discrimination fondée sur l’opinion d’autrui, fût-il devant un homme qui blasphémerait contre la terre entière.

 

Imaginons enfin le cas d’une délation outrancière, un faux témoignage d’une situation de vie privée qui ferait perdre tous ses moyens à un pauvre médecin victime d’un règlement de compte.

 

Kafka aurait ici matière à écrire une jolie suite à son Procès.

 

Au plaisir d’échanger honorablement avec vous sur Twitter.

La chantepleur : et je leur prescrirai une saignée

(Paru dans L’actualité médicale, le 18 juillet 2012)

«Le fusil a été désactivé pour les enfants », dit en anglais une employée du Château Ramezay, l’un des musées les plus intéressants qu’il m’ait été donné de visiter depuis longtemps, alors que je manipule une sorte de vieux mousquet qui gît sur une table, démonstration à l’intention d’un peloton d’étudiants.

On y découvre, dans l’exposition temporaire Au temps de la petite véroleMédecins, chirurgiens et apothicaires en Nouvelle-France, comment les médecins des 17e et 18e siècles qualifiaient les différentes fièvres, humide ou sèche par exemple, comment les colons ne se lavaient que rarement, de peur des miasmes que pourrait véhiculer l’eau, on y contemple des élixirs aux étiquettes distinguées, presque de petites bouteilles d’absinthe d’Europe centrale — l’idée éclate au passage que l’Art se raffine peu au sein des entreprises pharmaceutiques aujourd’hui, celui de la comptabilité excepté, dis-je en souhaitant que les mains qui nourrissent L’actualité médicale et qui me permettent d’écrire cette chronique soient tolérantes envers ma liberté intellectuelle, et surtout envers l’intelligence de ses lecteurs.

Je spécifie d’entrée de jeu que je ne détiens aucun titre de société pharmaceutique en bourse, ni chez Rogers.

Dans cette noble résidence de feu Monsieur le Gouverneur de Montréal reposent des remèdes autochtones originaux, prouvés efficaces par la médecine fondée sur les preuves de Jacques Cartier.

Ainsi en est-il des épines de sapin baumier, excellentes servies en tisane, lit-on. D’ailleurs, on les voit, les Amérindiens, dans les salons et corridors, peints sur des tableaux d’époque comme des rois ou de très hauts dignitaires, parés de médailles et de ceintures fléchées comme on porte aujourd’hui un tuxedo, bien que nos couleurs soient de nos jours moins étincelantes.

De manière surprenante, on voit les Hurons de la Lorette afficher les symboles d’un synchrétisme religieux avec la plus grande fierté. Dans le symbole de la Croix, ils se retrouvent aussi. On devine en cette demeure la bonne cohésion entre les premiers colons français et les Amérindiens, l’échange, le partage, le respect, la découverte de l’autre.

Immédiatement, un sentiment de nostalgie me gagne. J’aimerais encore savoir les autochtones aussi fiers d’eux qu’en ce temps, mais surtout aussi respectés que sur ces images ancestrales. Des gens non pas qui revendiquent des droits, mais qui les ont. J’ai un attrapeur de rêves dans ma chambre. Voyons s’il fera l’affaire.

Plus loin, au musée, une vieille chantepleure. Je me suis promis d’écrire ce mot fredonnant de poésie, voilà, c’est fait. J’abandonne définitivement le robinet et la champlure.

Les mots. Je lis des termes médicaux d’époque, Esquinanciesdévoiement. Mes yeux suivent le trait de calligraphie des médecins, leurs ordonnances, leurs observations rédigées avec une écriture superbe, soignée, intelligente.

Où se trouve aujourd’hui dans nos dossiers médicaux la beauté ? Nos dossiers sont les témoins du temps que nous passons avec nos patients, les témoins du temps, simplement. Et peut-être aussi de la qualité de ce temps. Je me questionne. Abrévie-t-on nos consultations comme nos notes d’observation ? Avons-nous encore le droit de qualifier la médecine d’art ?

Nous sommes parfois trop techniciens et manquons d’expression, dans ce grand travail à la chaîne que nous exerçons trop souvent. Poser le juste mot sur la souffrance indicible de notre patient crée déjà la palliation. Le dictionnaire devrait trôner sur nos bibliothèques médicales.

Consolons-nous néanmoins, l’espérance de vie et sa qualité vont bon train. Il me semble, du reste, que la santé mentale fait du surplace depuis des siècles. J’ai eu, en voyant l’un des deux traitements que pratiquaient couramment le médecin et le chirurgien, une idée de génie pour soigner mes futurs patients dépressifs : je leur prescrirai une saignée.

Quoi, si c’était efficace pour toute affection à l’époque, même pour traiter l’anémie, pourquoi pas aujourd’hui pour la dépression ? Je veux dire, un don de sang, bien sûr. Se sentir utile par un don direct de soi, quel meilleur traitement pour rehausser son estime ? Psychiatres, s’il-vous-plaît, lorsqu’à votre tour vous enverrez vos patients chez Héma-Québec, ayez au moins une pensée pour moi. Hématologues, vous me remercierez plus tard.

Je laisse l’idée du second traitement, la purge, à qui voudra bien tenter de convaincre son patient à la personnalité « limite » que ce pourrait lui être utile… Je songe à mon ami gastro-entérologue, le Dr Raja Tamaz. D’un clin d’œil, je lui offre l’opportunité de lancer un projet de recherche à ce sujet, question peut-être de renouer aussi avec l’antique médecine arabe des bimaristans, mon cher Raja ?

Montrons l’exemple, donnons du nôtre, du sang, des mots et de l’art, retrouvons, pourquoi pas, naturellement, notre prestige perdu. La prochaine fois, je vous morigénerai quant à nos titres, au respect entre collègues et à la courtoisie. Boum! Quoi? Un collègue est tombé en bas de sa chaise en lisant ceci? Vite, sortez la lancette, il lui faut une saignée!

Rue Ontario

L’homme, mélancolique, marchait sur le trottoir de la rue Ontario, costumé, pour une occasion terminée, d’un complet vert feuille de jasmin et de chaussures noires polies comme un miroir. Une ponctuation de rouge, visible uniquement par les amateurs de petites saupoudrures vestimentaires, marquait en quelques coutures le fin cuir des souliers, les rehaussant comme ceux d’un grand prince. Près de la rue Bercy, à travers la vitrine d’un commerce d’objets usagés, son regard fut appelé par une statuette en bois à laquelle on avait épinglé un carré de feutre rouge. Le personnage de la statue semblait vêtu comme les notables espagnols médiévaux. La statuette tenait ouvert dans ses mains un grand livre qu’elle semblait lire à bout de bras.

Un autre homme regardait la même vitrine, immobile, juste à côté. Il paraissait être itinérant, ses vêtements étaient usés, tachés, sans agencement réfléchi, son visage était creusé par l’absence enracinée de sourire, ses joues arrondies par une alimentation impropre et sa peau épaissie par des années d’irradiation solaire et par les ongles du froid.

— N’est-ce pas là Don Quichotte lisant un livre de chevaliers ? demanda l’homme en complet vert à l’itinérant.
— Oui, il lui manque son épée et ses moulins à vent.
— C’est peut-être nous, les moulins à vent.
— Oui, c’est ça. C’est exactement ça.

L’itinérant, qui n’avait pas cessé de fixer la vitrine, eut soudainement conscience de la manière dont était vêtu celui qui venait de lui adresser la parole.

L’homme princier et lui, sur ce trottoir, malgré leur distance qui se reflétait dans les chaussures noires, étaient nivelés par le même sentiment d’inanité.

Les deux gardèrent le silence, observant la statuette. Derrière eux s’embouteillaient les véhicules de passage à l’heure de pointe.

On a commencé

On a commencé, dans un grand bain public, aujourd’hui.

On a commencé à nager dans le même sens.

J’aurai l’honnêteté de souligner qu’il y avait même, dans cette piscine, un représentant du ministère.

Ça a de l’avenir.

Mes futures salutations à Notre-Dame.

De l’erreur humaine

À mon écœurement, je suis devenu hypervigilant à l’erreur. Il y en a partout.

Nous en faisons tous, moi également, ça donne le vertige.

Une fonctionnaire anonyme se trompe dans votre dossier, vous voilà pris à vous battre contre l’éternité.

Monocle

See me à travers un oiseau du Cap Tourmente
À travers une mouche noire en grimpant une montagne
Through un oursin fracassé sur une roche
Everywhere avec un accent de Québec.

Ab-mélancolie

Au bagne de la poitrine qui tremble, à la pioche-voix qui s’émousse,

j’ai fait un détour peuplé.

Sur l’autoroute des sommets, j’ai perdu la liberté d’être seul au monde.

2213 (extrait)

« — Peut-être suis-je atteint, peut-être suis-je malade, si je me fie à la normalité que tu me proposes. Oui, à bien considérer tes critères, je suis anormal. Du moins, je ne figure nulle part dans tes critères de normalité. Mais regarde-toi, toi qui te crois normal, toi qui décrètes et proclames la normalité. Tu nous fais bien rire, nous, les anormaux, nous qui voyons à deux cents ans de toi. »

Les mille visages (sur la grande balance)

« Un billet de deux pesos, je crois que c’était un billet de deux pesos, portait l’inscription manuscrite suivante :

si te toca este billete, nunca te faltara la plata. escribelo 5 veces.

Il avait recopié la consigne sur cinq billets qu’il avait distribués à des êtres chers, quelques années plus tard.

Il avait trouvé ce billet après avoir fait un don substantiel à un vieillard sans-abri, une nuit, au carrefour de deux sinistres rues de Buenos Aires.

Des années auparavant, devant le portail d’une station de métro de Moscou, il avait offert son sandwich à peine entamé à un vieil itinérant qui demeurait debout en s’appuyant sur sa canne, immobile, et qui tendait sa main libre devant lui en tenant son regard au sol. En le remerciant chaudement, le mendiant l’avait béni en le signant d’une croix.

Depuis, il avait la certitude que des dieux se dissimulaient parmi les hommes, comme au temps des Grecs anciens. »

Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

L’espace fine insécable

« En quelques jours, il avait perdu toute sensation physique, il n’était plus que conscience sans la frontière du corps. Son cœur, il ne le ressentait plus battre ; la douleur, il ne la connaissait plus. Tout s’était arrêté, jusqu’à sa respiration. Rien n’était plus autonome, excepté sa pensée qu’il ressentait constamment comme une simple boule d’électricité statique, comme un soleil bouillant dans la tête. En peu de temps, il maîtrisait les déplacements fins et risqués dans l’espace dont il avait acquis une conscience absolue, sa force et son endurance s’étaient quadruplées comme s’il était soutenu par la main d’un génie invisible. Il n’avait plus la sensation de la fatigue, une sorte de puissance l’avait investi. Son ouïe et son audition s’étaient affûtées comme la lame d’un rasoir, il percevait tout avec haute résolution. Le moindre effleurement, le moindre parfum lui procuraient une sensation euphorisante. Il était mort, il le savait.

Au-delà de sa vie qui s’était terminée, tout se poursuivait dans une fusion parfaite avec l’Univers. Partout où il avançait, quelque chose suscitait son attention qui lui enseignait ce qu’il n’avait pas su, qui défaisait ses erreurs, qui lui révélait ce qui s’était toujours dissimulé autour de lui. Sur son chemin, il rencontrait d’autres morts comme des énigmes à résoudre. Les dieux allaient le guider, il devait d’abord purger son esprit de toute son amertume. »

De la grande intégrité, de la probité intellectuelle.

«Ceux qui, froidement et délibérément, ont exécuté M. Laporte, après l’avoir vu vivre et espérer pendant tant de jours, sont des êtres inhumains. Ils ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l’assassinat qui sont celles d’une jungle sans issue.[…] S’ils ont vraiment cru avoir une cause, ils l’ont tuée en même temps que Pierre Laporte , et en se déshonorant ainsi, ils nous ont tous plus ou moins éclaboussés.» — René Lévesque

 

Le parti politique d’extrême-gauche Québec solidaire se désole du décès de Monsieur Rose, l’un des assassins ayant commis le premier meurtre politique au Québec. L’un de ses deux députés élus, aussi le député de ma circonscription électorale, décrit un être de la peur, de la bombe et du meurtre, Paul Rose, comme un homme de grande intégrité, de probité intellectuelle. Cela dépasse tout entendement. Honorer un homme de l’anti-démocratie et de la violence idéologique a quelque chose d’odieux, de sale, qui empeste. Nous sommes bien arrivés au temps des radicaux.

 

La fin couronne votre œuvre.

Newton dans un bain

Être dans l’air comme dans l’eau, l’air liquide et sa pression sur la mâchoire, l’air qui s’infiltre dans les trompes d’Eustache, qui tiraille, l’air à l’interface du corps. Une sorte de gélatine diaphane autour du globe, et ses flux et reflux dans les poumons. Au-dessus de nos têtes, au-dessus de nous — les poissons de fond, les pierres qui coulons toujours —, nagent les oiseaux et nos esprits évadés de la mécanique.

Hyperboréen II.

Naviguer dans l’espace
Dans l’Univers
Sur une barque en bois
Une cartographie du cerveau sans technologie
Comprendre les étoiles
Y grimper sur une aurore
en passant par Mars
ou par Mercure
ou Jupiter
Enfin par tous les dieux
L’Odyssée de l’Espace
Ulysse 31
Quelque part les Sirènes en nébuleuses
Pénélope en constellation

Aurore

Photo : Salluit, Nunavik (Québec), février 2013.

La poésie dans un trou

j’ai écrit un poème de révolte
je l’ai effacé
mon verre de contact était sec
j’voulais faire du thé.

ici dans mon trou
j’me sens un peu loin
j’me r’tiens bien d’tout dire…
à deux mille kilomètres.

on a cogné à ma porte
colporteur de statues
j’y en ai acheté deux
j’ai pensé à toi.

j’en ai long à dire
j’me r’tiens bien d’tout dire…
avec mes statues
j’ai un peu l’air fou.

j’écris n’importe quoi
j’me r’tiens bien d’tout dire…
mais j’en ai long à dire
j’ai pensé à toi.

Des couleurs vives à l’exploration de la nuance

Il y a longtemps que je n’ai pas écrit un texte d’opinion. C’est que l’opinion se fait rare. La mienne, je veux dire. Le temps où j’avais un jugement sur tout est aux antipodes du temps d’aujourd’hui. N’est-ce là que relativisme ou puis-je en imputer la raison aux fleurs d’une évolution ? Lorsque je relis des impressions d’antan, j’arrive facilement à les déjouer, à les nuancer, à les ébranler, parfois même à les faire chavirer en sens inverse. Il me reste toutefois le plaisir de les relire, avec un sourire un peu moqueur, avec surtout l’étonnement devant la verve, devant ce courage de l’expression, de la révolte, de prendre les mots comme des armes qui un jour me gagna. Je ne vois dans ces reconsidérations que le résultat des reflets blanchâtres apparus sur mes tempes, que celui d’un regard élargi, allongé, prolongé. J’ai pris racine.

La déboulade

J’enfonçai mon pied gauche dans la neige et me donnai une poussée pour que mon pied droit, à son tour, s’insère juste au-dessus du premier, un pas de plus vers le sommet de cette dernière colline du haut de laquelle il était possible de contempler le delta de la rivière qui se jetait dans le fjord. J’avais traîné derrière mes trois compagnons pour photographier l’immensité des paysages immobiles, si bien qu’ils avaient déjà franchi la cime de la montagne et qu’ils n’apparaissaient plus dans mon champ de vision. Après trois heures de marche en montagne, parmi les damiers de rochers et de neige durcie par le vent jusqu’à la glace, je sentais la fatigue gagner mes jambes, plus précisément les muscles des mollets et ceux qui s’étirent à l’intérieur des cuisses. Soudainement, mon mollet gauche se contracta si fortement que j’en perdis l’équilibre. En tentant de me retenir avec mes mains qui tournoyaient dans l’air tout en les projetant vers la région qui me faisait souffrir, le muscle interne de la cuisse droite se mit de concert avec le jarret et se raccourcit brusquement, incontrôlable. Je poussai un cri de douleur entrecoupé d’injures et tombai à la renverse. En m’asseyant avec misère pour trouver une posture capable de mettre ces muscles rigides en extension, je me mis à glisser dans la pente de la colline, jusque sur le plateau rocheux d’où j’avais amorcé mon ascension. La crampe de la cuisse disparut comme elle était venue, mais celle du mollet gauche persistait, augmentant même en intensité. On aurait dit qu’une voiture venait de se stationner sur ma jambe. Je continuais à blasphémer et à crier contre le néant en me tortillant. Quand je m’efforçais de me relever, je sentais la cuisse droite menacer de se tendre à nouveau. J’espérais que mes compagnons m’entendent et que l’un d’eux vienne me secourir avec une contretraction, mais le vent chassait mes cris vers le fjord. La pensée que je devais retourner en sens inverse, avec encore deux ou trois heures de marche à faire pour rentrer au village, assombrissait mon esprit et appuyait sur l’accélérateur paralysant de la douleur. Je réussis péniblement à me remettre debout et je pus étirer la jambe rebelle dont le contrôle revint peu à peu dans le giron de ma volonté. Mes comparses apparurent en courant, le vent de la montagne venait de geler sévèrement les doigts de l’un d’eux. Non sans peine, nous pûmes rentrer sains et saufs au village, la nature nous accordait sa clémence.

Elle dansait

 « Quelque chose l’avait interceptée. Elle poussa un long souffle, un souffle faible venu des tréfonds de sa cage thoracique, comme si son âme avait cherché à s’évader. Ses dents se serrèrent, on aurait dit un étau refermé sur l’air pour ne plus qu’il s’échappe. On vit son corps se mettre sous tension comme un seul nerf, comme un fouet prêt à frapper. À plat ventre, elle courba le dos et la nuque vers l’arrière et étendit les pieds, elle sembla soudainement grelotter, avec les poings fermés, avec les poignets et les coudes qui s’écartelaient. Ses yeux étaient absents, elle avait ceux des statues en prière, un regard vers le ciel, un regard vers l’intérieur. Un séisme la traversait de la tête aux pieds. Son esprit s’était subitement arrêté, puis s’était répandu comme un raz-de-marée dans le moindre espace de son corps. Elle dansait. »

Une dissection

Le désir d’exprimer en écriture ce qui se gonfle à l’intérieur des frontières, cette expansion continuelle, cette montgolfière d’idées qui inspire en son centre l’air chaud des rencontres, les fumées des échecs, les parfums des victoires, qui veut s’échapper par les fissures de l’écorce, par les minuscules trous creusés par les vers, qui cherche à se conduire jusqu’au dehors, pour enfin ne plus s’appartenir, pour passer à la dérive, Zeppelin libéré dans la voûte céleste des mains par chacun des nerfs comme les cordes d’un pantin. Le désir d’écrire comme Vésale disséquait un cadavre. Le désir de libérer cet hélium, ce gaz du soleil, aussi ambitieux que l’entreprise d’un chef de préparer un banquet solennel destiné à de précieux et rares convives, délicate affaire de gastronomie. Mais la passion immodérée pousse à vouloir faire goûter trop rapidement les invités et à commettre l’erreur de convier aussi les indésirables. Il est trop tard, les préparatifs sont gâchés, le banquet n’est plus qu’escaliers de sandwiches découpés en triangles. La montgolfière s’enflamme, crève et tombe dans l’océan. On a vidé un poisson.

C’est pour quand nous sommes perdus

Ses gestes sont lents, ralentis, autant que sa parole. Ses mains sont noircies, leur peau devenue épaisse, brisée par endroits. Une impression de bonté, de trop grande bonté, et de simplicité se dégage de Billy Nutara quand il m’offre de lui acheter l’Inukshuk qu’il a créé dans une pierre, aujourd’hui. Il me demande vingt dollars. Sous le pied droit de l’homme de pierre, il a signé son nom à l’aiguille, en inuktitut. Je lui demande ce que signifie l’Inukshuk.

C’est un symbole, c’est pour quand nous sommes perdus. C’est un repère. Quand nous voyons l’Inukshuk, c’est signe que nous allons retrouver notre chemin.

Cette réponse me submerge, jusque dans les culs-de-sac de mes yeux. Qui un jour s’est égaré comprendra l’importance du repère et la poésie dans cette réponse, dans ce symbole.

Je lui demande de m’écrire son nom et son adresse sur une feuille que je lui tends. Il me demande à son tour mon nom et me serre la main avant de s’en aller. Lorsque je rentre chez moi avec son Inukshuk, je réalise que je lui ai laissé par mégarde quarante dollars. Après réflexion, son explication valait bien vingt dollars de plus.

RepèreArtiste : Billy Nutara, Inukjuak (Québec)  J0M 1M0

 

L’imperceptible

« Plusieurs sont schizophrènes », me dit-elle. « Au moins, ils font quelque chose », ajoute-t-elle, en parlant de quelques artisans qui sculptent des animaux, des rêves et des chasseurs dans la pierre noire. Deux jours consécutifs, des artistes ont frappé à ma porte pour me vendre des sculptures, malgré un écriteau en anglais indiquant no carvings, please, à l’extérieur du Bloc 91. L’une était un ours polaire se tenant debout sur ses pattes arrière, l’autre, une figure traditionnelle d’une mère et de son enfant dans un canot. Le lendemain, c’était une miniature d’un béluga sculpté dans un os et des boucles d’oreilles métalliques en forme d’Inukshuk.

« Des traducteurs d’imperceptible », me suis-je dit, leur promettant d’aller les voir travailler dans leur atelier. J’aimerais qu’ils me sculptent un rêve.

Harcèlement

Au coin d’une rue, la traversée incertaine d’un manteau kaki,

le travestissement d’un capuchon d’hiver.

Au fourneau de la mémoire, l’envie de braises.

Mais sur la froide ligne du temps où je suis rangé,

l’amoureux est devenu criminel.

Le ballet de la mer Morte

La musique asiatique traversait les masses de sel dilué dans l’eau du bain et se mêlait aux vibrations de l’édifice qui ébranlaient par secousses les tympans. Dans l’obscurité, le corps flottait à la surface comme un cadavre, comme une bûche oubliée par un draveur, échouée dans un étang. La densité élevée de l’eau saline empêchait les côtes de se distendre à chaque inspiration. Seul le diaphragme se soulevait et s’abaissait, seul l’abdomen se gonflait pour faire entrer et sortir l’air par les narines, témoignant que le corps était encore en vie. Les jambes et les bras s’étaient écartés dans une position neutre, les phalanges s’étalaient comme des rayons, partiellement fléchies. La pulpe des doigts touchait celle d’une autre main, celle d’un autre corps étendu en sens inverse. Les deux corps dormants étaient en suspension, ils dérivaient lentement sur eux-mêmes en formant un cercle, unis doucement par le bout de leurs doigts en retrouvailles.

Le ballet de la mer Morte

On l’entendait respirer

L’orchestre entier s’était tu, le chef s’était mis légèrement de côté. Les regards pénétraient la soliste dont la longue chevelure noire se frisait jusqu’à la moitié du dos. Elle se tenait debout, à côté du podium du chef d’orchestre qui lui avait offert tout l’espace comme on ferait cadeau d’un univers à un seul être. Les musiciens reposaient dans l’attente, assis, immobiles, comme l’auditoire qui les encerclait. J’étais droit devant, à dix pieds du chef et de la soliste, je ne respirais plus. L’absence absolue du son, dans cette salle à l’acoustique parfaite, créait une tension insupportable. Soudain, ses yeux se rétrécirent et son front devint plissé de mélancolie, on l’entendit respirer comme si elle allait se jeter dans un cours d’eau agitée. Elle devenait une entité désormais impossible à séparer, un corps et son violon, une épaule et son archet, un corps sinueux, saccadé, roulant, tanguant, gracieux, beau comme si elle faisait l’amour à un disparu. On l’entendait respirer, unique son qui accompagnait la plainte. Le souffle, le bois rouge et la chair de solitude s’entremêlaient en un seul mouvement qui hypnotisait toutes les âmes penchées sur l’œuvre comme si elles examinaient leur propre vie.

En dehors du bureau

Imaginons qu’un psychiatre écrive dans son évaluation d’un patient ayant de lourds antécédents judiciaires que celui-là a des idées mégalomaniaques ou paranoïdes. Imaginons que ces idées soient décrites très précisément par le patient et que le psychiatre ne se soit pas donné la peine d’enquêter sur la véracité de ces idées, que, en utilisant son jugement basé sur ses propres expériences, le psychiatre ait jugé une situation décrite comme étant impossible, délirante, farfelue, et qu’il ait retiré au patient son aptitude à juger lui-même. Imaginons que, en faisant une enquête factuelle, ces « idées délirantes » se révèlent étonnamment être des faits avérés, hors du commun dans la vie et dans l’imaginaire d’un psychiatre, certes, mais la réalité, celle d’un homme de la rue et de la prison, abusé toute sa vie, ayant développé une débrouillardise exceptionnelle, une lucidité transperçante et une capacité d’adaptation fascinante, une vie remplie d’ennemis et d’embûches, distanciée de plus de trente mille lieues. Ce serait là une triste paranoïa.

Le blagueur

Si j’étais écrivain, je m’amuserais à ce jeu :

Je créerais divers blogues, dont les auteurs seraient fictifs et variés : hommes, femmes, adolescents, droitistes, gauchistes, anarchistes, sadomasochistes, puristes, poètes, plombiers, humanitaires, etc. qui au Québec, qui au Canada-anglais, qui aux États-Unis, qui en France. Certains auraient des noms plausibles, d’autres auraient des pseudonymes. Moi seul connaîtrais le secret de ces faux personnages qui communiqueraient entre eux par blogues interposés, et qui communiqueraient avec de vrais internautes qui n’auraient pas la moindre idée qu’ils s’adresseraient à des personnages fictifs issus de la même personne. Je pourrais de cette manière développer, interactivement, une série de styles littéraires différents, du langage vulgaire au langage de haut niveau. Je ferais exprès pour insérer des fautes dans les textes des personnages moins éduqués. Certains auraient des opinions tranchées, caricaturales, d’autres seraient remplis de nuance et de bonté. Je créerais ainsi un monde vivant, dans mon esprit et dans la réalité d’autrui, par une sorte de multiplication des personnalités, me forçant à adopter une multitude de regards sur le monde. De quel personnage tomberais-je amoureux… Qui voudrais-je devenir…

L’exercice relèverait du génie, mais c’est l’esprit qui en souffrirait, risquant de s’enfermer dans une sorte de capsule paranoïde. Comment en effet, dans un tel monde, croire que les autres internautes ne seraient pas aussi les inventions d’une âme isolée…

Blogueurs, allez relire ces personnages qui ont commenté vos publications, voyez leurs interactions, peut-être que vous ne les considérerez plus de la même manière…

Prudence élémentaire

Plus j’exposais ma vie, ma vie petite d’un homme qui se débattait à tout moment comme un damné, plus j’avais l’impression que le ridicule me gagnait. Je témoignais par écrit de mon existence en pensant chaque fois à l’homme ridicule de Dostoïevski. Peut-être que toute ma vie n’était que le songe de ce personnage. Comme dans une poupée russe, j’étais possiblement un personnage ridicule du songe ridicule de l’homme ridicule du ridicule Dostoïevski qui habitait un univers ridicule. Malgré cette ridicule pensée, j’allais de l’avant, je continuais ce que j’entreprenais, je continuais à témoigner de mon existence. Une sorte de constat s’était formé dans mon esprit : il était moins ridicule d’exister que de ne pas exister. À quoi bon exister si c’était pour faire comme si on n’existait pas? Mieux valait mal exister que ne pas exister. Quant au bien exister, personne n’avait jamais encore su comment y arriver, ce n’était pas, certes, en n’existant pas. Il me fallait donc absolument exister. Il arrivait toutefois que mon existence déplût à d’autres qui doutaient de leur existence, et peut-être à d’autres qui n’existaient pas. Il existait en effet des gens qui n’existaient pas, eux-mêmes l’affirmaient ou le prouvaient en n’existant pas. Comment moi, qui existais sans aucun doute puisque j’en témoignais, à moins de n’être qu’une personne inexistante en train de faire un faux témoignage, comment donc pouvais-je nier l’affirmation de ne pas exister d’une personne niant son existence ou comment pouvais-je affirmer qu’une personne dont on ignorait l’existence soit en train d’exister? Cela aurait été une pure contradiction, l’affirmation du contraire, on m’aurait traité de fou. Mieux valait ignorer ces affirmations et faire comme si elles n’avaient jamais existé. Ce n’était pas du déni, c’était de la simple prudence.

Aux ombres

Lorsque je fis mon entrée, un petit chien vint le premier à moi, haletant de sa langue rosée et longue comme ses poils grisâtres. Il précéda mes pas dans l’antichambre comme l’aurait fait un valet ou un maître d’hôtel. Dans la pièce, mes pupilles frappèrent deux ou trois paires d’yeux qui aussitôt, comme si elles avaient été prises en flagrant délit de me regarder, dévièrent de mon regard pour retourner là où elles se projetaient dans la milliseconde précédente. L’atmosphère était déjà suffocante, le ton était augmenté de plusieurs décibels par rapport à celui que je pouvais imaginer quelques heures auparavant. Une femme tenait un violon, immobile, pendant qu’un homme en sueur jouait au piano. Un quinquagénaire passa devant moi en feignant de ne pas me remarquer, comme s’il m’eût croisé sur un trottoir en détournant la tête pour éviter ma présence. Il se présenta à la femme au violon, juste à côté de moi, en lui serrant trop chaleureusement la main, avec l’escorte d’un sourire niais, puis confronté au désintérêt de celle-là, poursuivit sa route vers une autre femme aux accents cassés. Il s’exprimait pour sa part en usurpant de manière forcée un accent parisien, comme si une sorte de constipation ou de sténose incurable affectait le sphincter de sa bouche. Aux femmes, l’une après l’autre, il laissait échapper quelques mauvais vers avec le visage de celui qui se croit vainqueur, sûr d’avoir réussi son complot séducteur. La récurrence de ses échecs ne le freinait pas, au contraire, il recrudesçait. Autour de son cou, il avait noué un petit foulard en soie rouge, délicat, qui lui donnait une allure grotesque. Toute sa personne exhalait la sotie. L’hôte, que je ne connaissais pas, s’approcha près de moi pour nourrir le petit chien. Ma présence inattendue et mon anonymat ne provoquèrent chez lui aucune réaction. En une courte phrase, il décrivit son entreprise au fur et à mesure qu’il l’accomplissait. Peut-être soliloquait-il ou s’adressait-il à son chien. Il repartit tout de suite vers l’autre extrémité de la pièce. Je le rencontrai à nouveau plus tard et me présentai à lui. En me laissant l’impression qu’il n’avait pas saisi mon nom, il me souhaita négligemment la bienvenue chez lui et continua son chemin vers la cuisine. Cette année-là, je partageai le buffet des ombres.

Mathématiques

Ce soir, je devrais étudier les mathématiques et la logique. Pourtant, je n’ai l’envie que d’écrire. Dans ma cervelle, chaque trou est une espace fine insécable. J’ai les pensées atomiques.

 

Qu’ils riment ce soir dans l’avant-cour,
les entailloirs opimes qui s’énamourent
des fonds durcis de ma cervelle
tendrement matis à la pelle.

J’aurais encadré nos séjours
de mosaïques valendrées, nos vieux jours.
Mais elles sont mortes, mon amour, mes ombelles.
Morts, ma belle, mes mots, des obèles.

Je te salue, nous ne rimons plus à rien
au manuscrit du néant, néanmoins
viens çà, prends ce qui reste au moins,
ça, un tout petit baise-main.

 

Phénix

sous la cabane d’oiseau, la plus haute gastronomie
une vieille dame venait toutes les dix minutes servir le thé
à Nagasaki, l’eau du bain était trop chaude, j’étais heureux

Mes sincères excuses

J’ai remarqué que j’avais commis plusieurs fautes d’orthographe et grammaticales. J’ai résolu d’adopter la technologie moderne en utilisant un logiciel de correction. Mes pupilles n’étaient en fin de compte que les trous d’une passoire.

Soit

« Il ne pensait pas qu’il eût ennobli le groupe entier, que les membres eussent enfin acquis la cohésion et qu’il estompât leurs différends. Avec son dévouement, il parvint pourtant à démystifier l’assemblée, malgré que les croyances propres au peloton fussent immanentes. Naguère réservé, il délivrait l’auditoire de sa torpeur et confondait les opposants, espérant que la confiance ne lui manquât pas. Mais ce pouvoir était éphémère, bien que son autorité ne fût pas provisoire. Néanmoins, il poursuivait ses démythifications, pourvu que nous n’eussions pas d’objection et que nous vinssions l’entendre de bonne foi. Son inclination à la probité, à la justice et à l’intégrité était le motif de ses actions. La médisance des uns et la calomnie des autres ne l’oppressaient aucunement, il eût fallu que nous missions devant lui des mots vulgaires écrits avec de grandes lettres rouges pour qu’il les vît ou que nous les criassions pour qu’il s’en fâchât, ou pour qu’il pût commettre un quelconque acte de violence. Il était transparent, diaphane et son discours créait une prolongation dans l’esprit de ses auditeurs, du moins, pour autant que je visse chez ceux qui étaient raisonnables. Il disait n’être que le découvreur de ses idées, bien que nous sussions qu’il en avait été l’inventeur. Il avait dissimulé ses thèses dans une arche placée contre un mur décrépi en fredonnant une ballade. Cela était censé lui porter bonheur. Nous nous étions étonnés qu’il fît ce rituel détonnant de son habitude rationnelle. Que nous prissions la peine de le lui souligner ne l’affecta pas. Il était l’allégorie de la raison. Mais comme il fallait s’attendre d’une allégorie qui fut aussi étrange, il s’exprima alors en litotes sans que nous fussions déséquilibrés par cette antithèse. Passent les jours, vive cet homme ! »

Il y a loin de la coupe aux lèvres

« Monsieur, que nous fussions assez riches ou pauvres, qu’un état ou l’autre nous eût apporté peu ou beaucoup, nous n’eûmes pu le dire avec certitude à l’époque. Ne tentez pas aujourd’hui de m’abattre à la grosse Bertha. Je ne ferai pas ce travail pour vous. Sachez que je ne travaille pas pour le roi de Prusse. Toute peine mérite salaire.

 

— Monsieur, je sais bien que vous faites un travail de bénédictin, à bon vin point d’enseigne. C’est pourquoi j’éviterai de vous faire le coup de Jarnac.

 

— C’est reparti comme en quatorze ! C’est le coup de Trafalgar que vous me faites. Je sais, Monsieur, que vous désirez que j’aille à Canossa, que votre entreprise n’est qu’une jacquerie. Vous balkanisez mes propos. Votre discours n’est que lapalissade. Je saurai me défendre comme je sus le faire à l’époque. À bon chat bon rat.

 

— Une ligne Maginot, vous n’êtes qu’une ligne Maginot.

 

— Je vous aurai comme une Bastille.

 

— Vous parlez comme une pasionaria. Vos origines transpirent.

 

— La nouvelle affaire Dreyfus ! Vous n’êtes qu’un apothicaire servant l’opium du peuple. Que je continue à discuter avec vous plutôt que de vous boycotter, que de vous limoger, quelle perte de temps ! Mais Paris vaut bien une messe…

 

— De la discussion jaillit la lumière. Le vin est tiré, il faut le boire. Allons, tâchons de nous entendre. Un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès.

 

— Un procès ? Vous avez donc des fautes à vous reprocher ? Que le morveux se mouche. Je n’irai pas en procès. Le jeu n’en vaut pas la chandelle.

 

— Nécessité fait loi. Je pourrais obtenir mieux de vous si nous ne nous entendons pas.

 

— Le mieux est l’ennemi du bien.

 

— Allons, il faut bien que porte soit fermée ou ouverte. Vous êtes miséreux. Vous savez que faute de grives, on mange des merles. La faim chasse le loup hors du bois.

 

— L’appétit vient en mangeant. Vous êtes un loup pour l’homme.

 

— Les loups ne se mangent pas entre eux. Allons, je ne vous mens pas, bon sang ne peut mentir.

 

— A beau mentir qui vient de loin !

 

— Je vous fais un serment.

 

— Autant en emporte le vent !

 

— Si vous m’aviez écouté d’abord, à l’époque, nous n’en serions pas là.

 

— Avec des « si », on mettrait Paris en bouteille.

 

— Miséreux ! Vous resterez misérable ! Pauvre sot !

 

— Ah ! C’est maintenant l’hôpital qui se moque de la Charité… Pauvreté n’est pas vice.

 

— Charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

— Chacun pour soi et Dieu pour tous, n’est-ce pas ? Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

 

— Comparaison n’est pas raison. Ne me prenez pas pour un ingrat.

 

— Comme on fait son lit, on se couche.

 

— Allons, écoutez mon conseil. Faites ce que je vous dis et vous deviendrez riche.

 

— Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Contentement passe richesse.

 

— Mais puisque je vous dis ! Je suis moi-même devenu fortuné, vous devriez m’écouter. Abondance de biens ne nuit pas. Il vaut mieux tenir que courir. Je n’ai pour vous que de bonnes intentions.

 

— Les cordonniers sont les plus mal chaussés et l’enfer est pavé de bonnes intentions. Votre fortune est mal acquise, à l’œuvre on connaît l’artisan. Bien mal acquis ne profite jamais.

 

— L’argent n’a pas d’odeur.

 

— La caque sent toujours le hareng.

 

— Autres temps, autres mœurs. Je suis noble, maintenant, depuis que je suis marié.  Ma femme voulait que je sois droit, et ce que femme veut, Dieu le veut. Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Faites-moi confiance, pour une fois.

 

— Chat échaudé craint l’eau froide.

 

— J’ai changé !

 

— Qui a bu boira. Je ne vous fais pas davantage confiance qu’à l’époque. Mauvaise herbe croît toujours. Prudence est mère de toute sûreté. Je vous dénoncerai.

 

— N’éveillez pas le chat qui dort.

 

— Je demanderai aux autres d’arbitrer.

 

— Il n’est pire eau que l’eau qui dort. Entre l’arbre et l’écorce, il ne faut pas mettre le doigt.

 

— Deux avis valent mieux qu’un.

 

— Entendons-nous ! Aux grands maux les grands remèdes. De deux maux, il faut choisir le moindre. Faisons nos comptes, les bons comptes font les bons amis.

 

— Erreur n’est pas compte. La fête passée, adieu le saint.

 

— Allons, il n’y a que le premier pas qui coûte.

 

— Vous êtes capable de tout. Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage.

 

— Qui s’y frotte s’y pique.

 

— Rira bien qui rira le dernier. Un homme averti en vaut deux. Qui sème le vent récolte la tempête.

 

— On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Morte la bête, mort le venin.

 

— Quiconque se sert de l’épée périra par l’épée.

 

— Vous n’arriverez jamais à rien contre moi. Personne n’a jamais rien pu contre moi.

 

— Rome ne s’est pas faite en un jour. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse.

 

[ensemble] — Cela suffit ! Allons dormir et nous reprendrons demain. La nuit porte conseil.

 

[ensemble] — Qui dort dîne !

 

[ensemble] — La fortune vient en dormant !

 

[ensemble] — La nuit, tous les chats sont gris !

 

[ensemble] — Les beaux esprits se rencontrent ! »

L’École de la vie

C’est un secret bien gardé, mais, moi aussi, j’ai fréquenté l’École de la vie. J’y suis encore à faire mes classes.

Bien que j’aie obtenu jusqu’ici quelques diplômes et que d’autres — si la volonté divine s’accorde à la mienne — miroitent au loin, j’obtiendrai mon Grand diplôme comme chacun : en une épitaphe.

Je souhaite pouvoir enseigner à mon tour les apprentissages de cette institution, un jour, sans en être encore diplômé, et retarder jusqu’à l’âge de 121 ans le moment de ma collation des grades.

Mutinerie au poulpe mariné [ou l’étirement d’un vendredi soir]

« Je croyais, par la raréfaction de ses enchevêtrements publics jadis notables, qu’il était devenu ministre des Affaires étrangères. Les déterminismes s’étaient inscrits dans un protocole ; chacun devait recevoir son contingent de formulaires à l’issue de la ratification du traité. Nous étions dans le nord du pays, au nord d’une presqu’île inhabitée. J’avais obtenu assez d’informations pour que je puisse les coucher sur une table et les analyser le soir même. J’étais, à cette heure avancée, à demi endormi, je me parlais à demi-mot, une octave inférieure à mon timbre habituel. Il était deux heures et demie du matin. J’appelai Monsieur le capitaine — un chrétien fort pieux qui habituellement priait à cette heure de la nuit —, mais je n’obtins pas de réponse. Sur la carte géographique, le golfe était négligemment dessiné. La table était sens dessus dessous. Je l’avais laissée se remplir, cela se faisait de toute façon inéluctablement. Soixante pour cents de sa superficie s’était couverte de documents, dix pour cents des documents étaient introuvables, perdus dans le capharnaüm. Certaines feuilles étaient devenues des sans-abri dans cette algèbre ; les chemises qui les avaient abandonnées étaient devenues, elles, des sans-papiers. Plusieurs stylos manquaient, la plupart avaient roulé au sol.

Le lendemain, durant une agape au prytanée du navire, je tentais d’être influent. En influant mes euphémismes, j’espérais que mes propos ne fassent pas l’effet d’une glu à l’intérieur de la petite tribu résidant dans le vaisseau. Certains, même adhérant à mes idées, poussaient en se fatiguant de les entendre un soupir suffocant, négligeant de le retenir en eux-mêmes. Leur soupir faisait l’effet de vases communicants : d’autres, des adhérents ou non à mes principes, tout aussi négligents, respiraient à leur tour comme en suffoquant. Même en divergeant quelque peu des autres par la qualité de leur souffle et de leur pensée, le désintérêt semblait équivalent. Pour leur résumer en un titre la procédure contenue dans le protocole, je cherchais une abréviation, un sigle, un acronyme… C’est là que les évènements se compliquèrent d’une anicroche. Des sans-grade comprirent que je voulais faire une anagramme, on fit un amalgame de mes recommandations, on y sélectionna seulement un ou deux astérisques, on supprima l’en-tête principal et un appendice. Ce fut mauvais augure. On me croyait allé aux arcanes des Affaires étrangères tel un scarabée ! On se mit à croire que j’avais un pécule caché dans une alcôve. On voulait que je le remette en arrhes. Je devins presque l’objet d’un anathème. J’étais au lointain apogée de l’incompréhension quand un acolyte de cette débâcle me lança un agrume, un poulpe mariné, un tubercule, une réglisse et vingt et une câpres vertes au visage. On fit un esclandre, on voulut mettre un épilogue à mes auspices contestés. On en était déjà à me faire des obsèques précipitées, un codicille, une épitaphe sur un camée et à me jeter aux profondes catacombes. J’en fis une escarre, une acné, une urticaire. Qu’était-ce donc cet errata improbable comme un effluve d’un asphalte d’été, ces nauséabondes immondices, ces noires ténèbres qui tout à coup me saisissaient comme un tentacule ? Oh ! Comme je souhaitais alors une échappatoire, un armistice, un antre, une oasis, voire une aérogare ! Je souhaitais devenir un amphibie et me jeter à l’eau, être transporté comme une éphéméride ou comme une ogive sur une orbite, me placer sous une égide d’un génie qui m’emmènerait jusque dans un champ de jolies azalées, y humer le délicat aromate d’un ambre, y récolter parmi les froides argiles quelques brillantes gemmes magiques ou une topaze, y découvrir un antidote pour ma dartre. Non, j’étais réellement dans le vil réfectoire du vaisseau, métamorphosé en bruyants décombres comme celles imaginables d’une percussion d’une météorite. Les puérils sévices dont j’étais victime faisaient à ces sans-coeur l’effet d’un trophée. Ils s’en allèrent enfin, tout joyeux, à la recherche du Capitaine.

Soudainement, j’aperçus par la fenêtre une pléthore d’oiseaux arctiques éclairés par un phare du navire. Cette image provoqua en moi un apaisement, une douceur exceptionnelle. J’approchais d’une apothéose. Les oiseaux s’affichaient noir ombre puis blanc crème par le hublot qui ressemblait à un tableau vivant. Les oiseaux noir, blanc, bleu disparurent aussi brillamment qu’ils avaient point. Je les ai laissés disparaître. De ces couleurs qui se sont peintes sur l’obscurité, j’en ai gardé une image intarissable. »

Il est minuit 29 minutes

Il est minuit 29 minutes, je n’ai strictement rien à écrire, rien à ressentir, rien à vivre — l’une de ces heures où la mort habituelle m’habite. Je devrais soit me coucher pour tenter d’accéder au privilège du sommeil, soit étudier la matière rigidifiante d’un examen à venir. Dehors, les quarante-cinq centimètres de neige tombés comme des cendres pompéiennes, aujourd’hui, sédimentent la ville d‘une sorte de tourbe blanche assourdissante. Silence de neige. Des couples vont et viennent sur les trottoirs mal déneigés, se tenant le bras pour enjamber le bourrelet blanc monté en neige au coin de la rue. Parfois, une femme glisse, un homme la retient, puis ils s’embrassent. Dans la tempête, certains meurent, d’autres s’aiment. Ce que les philosophes appellent « la vie », « le destin », « Dieu » ou « le hasard ». Des synonymes. D’autres ni ne meurent, ni n’aiment. La vie, le destin, Dieu ou le hasard les a négligés. Ils traversent aussi la rue, eux ont appris à ne pas tomber. Ils passent dans la neige, invisibles. Au bar, la serveuse m’a oublié jusqu’à ce que je lui fasse signe. Trop discret, selon elle. J’y lis mon livre au hasard des chapitres, sans ordre, en soulignant au stylo les passages éveillants. Le destin, la vie, Dieu. Des synonymes. Le bar est désert, à cause de la tempête. À Pompéi, avant l’ensevelissement, un chemin s’appelait la voie de l’Abondance. Je rentre à la maison. Les balcons pèsent le poids accumulé des cristaux blancs. J’écris un peu. Dehors, des véhicules sont embourbés comme des êtres jaloux. Ils sont laids, gonflés, froids, saccadés, sifflants. Maîtres du surplace, ils n’avanceront pas.

Visage vert

Même sous ta menace et tes injures, même contre ton néant, même contre mon imagination, même, surtout, contre le temps qui nous écartèle en d’autres bras,

je t’aime.

Les imposteurs triomphent

Au lancement d’un avion de papier comme d’une âme, tant de retenue dans le mouvement de la main qui abandonne vers le haut la feuille, tant de crainte qu’elle se loge dans les crochets de câbles métalliques, tant d’espoir d’une portée par l’air ambiant.

Et la feuille repliée sur elle-même tombe au sol, de l’autre côté d’un mur, dans une petite flaque d’eau comme un miroir du ciel, et meurt en s’imbibant doucement de sa pointe vers son aile encore tendue. Et les mots de souvenirs qu’elle contenait se dissolvent. Petites taches d’encre morte.

No elle

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un claquement résonnant tac

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du coeur devenu sec tac

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ou des aiguilles de l’horloge tac

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un métronome solitaire — c’est Noël tac

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tac

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tac

l’écho des pas déjà dans l’année prochaine tac

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tac

Amas de peinture sur un tableau blanc

«Toucher ici pour commencer à écrire.» — dit la machine.

Arrêter, après, est impossible. Il faut toucher encore. Il faut toucher. L’écriture est une affaire de doigts sur une âme.

Mes mains trop chargées n’osent plus les âmes.

Elles attendent que les âmes les osent.

70e étage, Rockefeller Center

Vont-ils jusqu’à toi en chuchotements
mes murmures de gratte-ciel
Te rejoignent-ils, mes bas-reliefs
mes peurs, mes ombres
mes démissions
M’aperçois-tu encore
de là-bas, dans ton paradis silencieux
dans ta crypte où je n’ai pas d’admission
Comme en ces beaux jours vaincus
quand d’habitude,
— avant le bannissement —,
du délicat d’une main sur ma nuque,
tu étais bergère de mon assouvissement.

L’hôtel portatif

J’essayais de franchir la barrière du métro avec une carte d’accès en carton qui avait été abandonnée au sol. Elle était expirée. Je tentai encore la réussite avec une autre. Une autre encore. Expirées. Je glissai ma carte de crédit dans l’appareil qui régurgita aussitôt un nouveau titre de transport. Cette fois, la machine ne m’arnaqua pas comme elle l’avait fait durant l’après-midi, elle avait alors dévoré mon billet de cinq dollars sans rendre la pièce nécessaire au passage.

Je descendis dans la galerie sous-terraine de la station West 4, au quai de la ligne F, direction Downtown. Il était passé minuit. La bouteille de vin et le café irlandais que j’avais bus avec des amis dans la soirée s’évaporaient peu à peu de mon sang. Cette soirée partagée avec un traducteur, deux financiers du marché boursier américain et une résidente en médecine d’urgence de l’Hôpital Bellevue de Manhattan avait été surréaliste : la conversation déambulait sur des sentiers de technicalités mathématiques boursières, continuait son chemin sur le terrain des particularités de différentes langues et dialectes, enfin sautait sur les racines des spécificités des systèmes de santé américain et canadien et s’accrochait aux arbres des études requises pour mériter le titre d’Asclépios. En quelques heures, avant de régler l’addition avec nos cartes de crédit Sapphire ou World Elite, nous avions cherché une solution définitive à l’impasse du financement de la scolarité et de l’accès à l’éducation, à la pauvreté, à l’amélioration du système fiscal et aux détournements électoralistes des fonds publics par tous les partis politiques.

En attendant l’arrivée du train, je parcourais le quai comme si le sol avait été une sorte de tapis roulant que mes pas pouvaient activer pour accélérer le temps. Un jeune couple s’embrassait profondément devant la caméra d’un téléphone portable que l’une des moitiés tendait au bout de son bras en prenant une série de photos de cette collusion des bouches, sous différents angles. À côté, deux transsexuels à la voix grave et maniérée semblaient s’être mises d’accord pour porter un jeans trop serré laissant déborder leurs hanches. L’éclatement synchronisé des coutures menaçait à chacun de leurs mouvements. Plus loin, une femme aux traits de vampire attendait comme si on l’avait laissée tomber, sur un banc de bois, les jambes allongées dans l’allée. Sa pâleur anémique éclairait, il me semblait, le tunnel entier. Des piercings traversaient la peau de son visage entre ses yeux et sous son menton. Elle regardait le vide devant elle. Une jeune femme qui longeait le quai laissa tomber au sol, indifférente, la moitié du contenu d’un sac de croustilles qu’elle ingurgitait comme si elle n’avait rien ingéré depuis longtemps. Cent, deux cents personnes attendaient le train de la ligne F sous la terre. Dehors, il pleuvait, il faisait froid. Le train ne venait pas.

Une heure fut passée, d’autres passagers arrivèrent, plusieurs repartirent, beaucoup s’impatientaient, étiraient la tête dans le tunnel avec l’espoir d’y apercevoir une lumière progressivement grandissante. Les yeux étaient petits, rosés de fatigue. Certains attendaient adossés aux piliers comme des statues votives, d’autres ne tenaient pas en place comme des akathisiques. Je marchai encore en allers-retours. Au sol, je ramassai six sous noirs qui n’intéressaient personne, ni même un itinérant écrasé sur un banc de bois. Il me regarda m’accroupir pour faire la récolte des pièces. Sa bouche était ouverte, béante, ses yeux fixes, sa tête retombait sur son thorax. Je marchai encore en passant devant lui. Plus loin, une grande femme arrêtée dans un escalier surveillait l’arrivée devenue improbable du train. Son regard croisa le mien, elle me lança un vaste sourire, comme si elle était à la recherche d’un complice de l’attente. J’hésitai à lui répondre. Je m’impatientais. Le temps s’accélérait, mais le train n’arrivait pas, sans doute échoué quelque part par un pas que j’avais dû faire dans la mauvaise direction. D’autres métros passaient en sens inverse. L’une des quatre voies était en réparation, des travailleurs vêtus de vestes orange tiraient sur des câbles en poussant quelques onomatopées en contrepartie.

Je fixai la limite de l’espérance à 1h21. Si le train n’était pas arrivé à cette heure, je rentrerais à pied. J’espérais que cet ultimatum puisse provoquer l’arrivée précipitée des wagons. Je guettais les minutes, presque anxieux. Le temps vint à échéance. J’abandonnai, laissant le métro me détrousser une seconde fois.

Au moment même où je commençais à m’éloigner, un hurlement continu et prolongé s’évapora du quai voisin sans que je puisse apercevoir l’homme responsable de cette lamentation. Il était difficile de savoir s’il s’agissait d’un appel à l’aide ou d’une plainte exaspérée. Des têtes se tournaient vers l’origine du cri — semblable à celui qui surgirait du tableau d’Edvard Munch. La majorité demeurait toutefois immobile, continuant de regarder vers l’obscurité du tunnel.

Je remontai à la surface et me rendis à l’extérieur. Je demandai à un vendeur ambulant de parapluies, vêtu d’un imperméable militaire kaki, par où se trouvait la 2e avenue où était mon hôtel. Il me répondit en pointant son index dans une direction, mais ses phalanges déformées par l’arthrite faisaient une courbe qui menait à mon thorax. J’essayai de confirmer la direction en pointant moi-même vers la rue qui nous faisait face, mais son doigt répéta le même signe équivoque. Je le remerciai et m’engageai instinctivement dans cette route.

Il était presque deux heures du matin, je fus vite trempé par la pluie. Le faux suède de mes chaussures était imbibé d’eau et de saletés. J’étais seul sur les trottoirs, les rues étaient sombres et désertes, froides comme la sueur qui commençait à perler dans mon dos. De grosses portes en aluminium étaient fermées sur la plupart des vitrines des commerces. Des graffitis sans aucune originalité recouvraient chaque porte qui était éclairée par quelque lueur. Les taxis qui passaient étaient rares et hors service, occupés. Je doutais peu à peu de ma direction.

J’atteignis enfin l’embouchure de la rue Houston. J’aperçus soudain, sur ma gauche, dans l’obscurité du trottoir, entre deux escaliers, une ombre qui bougeait ses mains à la recherche d’un objet dans un manteau. L’homme noir d’une cinquantaine d’années me quémanda 25 sous. Je lui demandai où se trouvait la 2e avenue. J’étais selon lui dans la bonne direction. Je m’approchai et remarquai ses dents abîmées, dissoutes dans ses gencives. Ses cheveux et sa barbe étaient négligés et avaient accumulé les mêmes saletés que mes chaussures. Je m’informai d’où il allait dormir cette nuit. Dans la rue, répondit-il, les refuges étaient à son avis aussi désagréables que la prison. Le vol y était presque une assurance, il craignait de s’y faire dérober son maigre bien. L’hygiène y était à ses dires horrible, encore plus horrible que dans la rue. Il me demanda à nouveau 25 sous pendant qu’il ôtait de son manteau, avec sa main droite, un vieux balladeur-radio portatif avec des écouteurs noirs qui paraissaient dater d’un quart de siècle. J’enfouis ma main droite dans la poche de mon manteau détrempé et j’en sortis un billet de dix dollars que je chiffonnai discrètement. J’offris ma main gauche à sa main qui était libre en y laissant le chiffon vert et lui souhaitai qu’il ne se le fasse pas dérober. Il me remercia en me demandant mon nom, laissant se dévoiler en un sourire toute sa pénurie. Il s’appelait Dale.

Dès que je le quittai, il plongea ses écouteurs dans ses oreilles et referma la poche de son manteau. Peut-être que la musique allait l’amener ailleurs, dans l’abri confortable de l’imagination et du rêve.

Je rentrai au Gem Hotel juste après m’être photographié devant un mur de graffitis avec mon téléphone portable. Je fis fonctionner la chaufferette, me séchai et tombai rapidement dans un sommeil abyssal, dans l’étendue du lit confortable, seul, dans un silence troublant.

Le petit matin du chat blanc

Le matin du chat blanc, le matin du chat blanc, qui est le chat, qui est la souris. Le matin du chat blanc, trois miaulements, en bas, là-bas, au matin du chat blanc. Avec quoi joue-t-il, le chat blanc ce matin, avec quoi joue-t-il, petit diable du matin, le front taché de cornes noires. Après quoi court-il, le chat blanc du matin, après quoi court-il, petit diable du matin, quand il court après moi. Ô chat blanc du matin, Ô musique de félin, laisse-moi dormir encore.

Les mondes

23h06. Les violons de Dieu en allers-retours et les guitares qui percent le cerveau, l’habitude acquise de ne plus attendre. Des poussières blanches qui nagent dans l’air semblent approuver les raisons. C’est peut-être l’origine des anges. Tout est si clair. L’ordre et le désordre dans le même seau du retour.

Trois années d’au-delà, disait l’homme au chapeau. Au-delà, il fait parfois trop clair. Regarder le soleil dans les yeux ne fait plus souffrir, mais les ombrages manquent.

Du nombre du texte précédent

Passer du nous au je, du notre au mon, se ramener au nous, au notre, en deux ou trois paragraphes. Une sorte de danse collective dont on en tire d’oscillants paroxysmes de solitude.

Manuscrit

Une sorte de peur ou de paranoïa s’installe, lorsqu’on écrit. La crainte que nos idées nous soient prises, arrachées.

La peur qui s’approche de celle qu’une mère aurait de voir son nouveau-né échangé dans une pouponnière. La peur qu’on s’infiltre dans mon ordinateur pour en voler le texte, le travail d’une âme labourée, d’un coeur demeuré dans le treillis de doigts lointains, d’un corps insomniaque négligé par les nuits. La peur de la destruction, de la perte irréversible.

On prend des mesures, certes. L’auto-postage recommandé du manuscrit, les copies numériques, l’envoi daté à ses proches, à ses amis de confiance, l’envoi à des écrivains déjà établis que l’on estime (Mistral dans mon cas, suivi de Barbe)…

La valeur qu’on attribue à notre œuvre en gestation n’est pas dans le profit ou la diffusion qu’on espère en retirer. Cela est imprévisible, surtout pour un premier ouvrage. Cette attente rendrait malheureux celui qui espérerait percer plus qu’un crocus du printemps. La valeur est dans sa démarche pas à pas dans l’escalier des pages, dans son défrichage éreintant, dans ses traits qui se précisent par la douleur, par la nostalgie ou par la joie, dans la sueur transpirée, dans l’hygiène négligée, dans les douleurs cervicales, dans les flous de la vue, dans les visions hyper précises, dans les illusions vagues, les lumières, les ombres et les silences. Dans les accès de folie et les effacements précipités. Dans les erreurs et les tentations d’abandonner. Dans les personnes, surtout, qui en ont été les victimes collatérales. L’œuvre finale est une dette envers celles-là. Elle se doit d’être parfaite, pour faire amende honorable.

Là revient cette peur. À trop refaire, à trop lisser de perfection, le temps pousse comme un arbre, et revient la crainte que nos idées nous soient prises, arrachées, qu’une racine du temps fasse trébucher dans la « laideur existentielle de la vie ».