Pas encore de titre

Il y a longtemps que je n’ai pas assisté à un événement qui mettrait l’âme en mouvement. À part un petit groupe jazz moderne, jeudi soir dernier, dans un bar situé dans un sous-sol. Là-bas, mon corps solitaire s’est mis en mouvement sur un tabouret noir pendant que les doigts du pianiste s’éparpillaient à la vitesse de la lumière sur le piano.

Les temps sont monotones, c’est bel et bien le temps du non, le temps des embourbés. Il y a si longtemps que le « oui » se dissimule.

— Écrit le 6 août 2012.

Hillary, la table des bouffons et le tour du chapeau

Je donne les cinquante cents que j’ai dans les poches au mendiant de la rue Mont-Royal, près du Verre Bouteille, m’apprêtant à lui demander son avis sur la visite de Hillary Clinton à Montréal. Je cherche en lui une vision différente, nouvelle, comme je le fais souvent lorsque je ne sais pas quoi penser. Sans me laisser le temps de poser ma question, il me remercie et me souhaite une bonne soirée de hockey au Centre Bell. Le Canadien de Montréal y joue contre l’Avalanche du Colorado, me répond-il, convaincu je ne sais pourquoi que je dois me rendre assister au match. Il prédit une victoire des Canadiens. Je l’abandonne, l’observant me sourire à travers sa barbe joyeuse, son œil droit se détournant à l’extérieur de son regard, par une sorte de spasme rieur ou par quelque folie.

Le taxi me dépose au coin de la rue de la Gauchetière, dans le quartier chinois. La conférence débute à 18 h 30, je suis près d’une heure en avance. Devant les portes du Palais des Congrès, cinq ou six sans-abri sont emmitouflés comme des momies dans des sacs de couchage brunis, estampés par les saletés mélangées aux liquides des trottoirs. Leurs yeux ouverts, égarés, intemporels, flottent dans leurs orbites, comme oubliés par leur corps échoué au sol. Leur âme vagabonde loin du béton froid. Devant ces hommes immobiles comme des bûches, des gens pressés défilent, vêtus de complets-cravate et de tailleurs pressés. Ils naissent au monde par éjection des portes de la station du métro Place-d’Armes adjacent.

À l’intérieur du Palais, on nous dirige vers les différentes couleurs du drapeau des États-Unis ou des estrades du Centre Bell. Bleu, blanc, rouge. Il y a également une section Exécutif et une autre Or.

— Bonsoir, madame, mon billet est rouge, suis-je dans la section rouge?

— Non, vous êtes bleu. Vestiaire obligatoire, tout droit, puis à gauche.

« Vous êtes bleu ». Ces mots réveillent immédiatement en moi une nostalgie, un sentiment de blues. Je suis venu seul.

Je passe au vestiaire, puis me dirige vers l’immense salle. Une dizaine d’employés armés de brassards font le garde-à-vous devant des tables et filtrent tous les visiteurs. Sans doute la sécurité, me dis-je, m’attendant à passer au détecteur de métal ou au scanneur corporel. Hillary Clinton n’a plus de fonction d’État, mais toute l’intelligentsia politico-économique du pays sera prévisiblement assise dans cette salle.

Je m’avance vers un employé d’environ 22 ans. Il tend vers moi un outil que je crois être un détecteur d’explosifs ou de métal.

— Votre billet s’il vous plaît, me dit-il en exhibant de sa main droite l’objet intriguant.

Je réalise qu’il tient un poinçon métallique, comme j’utilisais dans mon enfance pour faire des confettis. Il poinçonne le coin de mon billet cartonné et me souhaite une bonne soirée. Je pense alors aux confettis. Peut-être les amasseront-ils pour célébrer Madame Clinton une fois élue première femme présidente des USA.

Arrivé tôt, je pars à l’aventure explorer la grande salle. Les milliers de sièges sont libres, cordés comme une armée soviétique. Bleu, blanc, rouge. Je repère ma place, située au fond de la salle, près du mur. Je regarde la scène, mes yeux peinent à s’y rendre. Je ne verrai donc rien d’autre qu’une petite silhouette de la taille d’une poupée, s’imagine mon esprit. Les nombreux écrans géants me permettront toutefois de lire dans les traits du visage de la conférencière, comme on lit dans les lignes de la main. J’ai l’impression d’être au cinéma. J’ai une envie soudaine de pop-corn.

Je me rends près du cordon qui sépare l’armée de chaises bleu-blanc-rouge des centaines de tables blanches de l’espace exécutif. La nourriture est déjà servie dans les assiettes, les exécutants la mangeront une heure plus tard. Les serveurs poussent de gros chariots roulants remplis de bouteilles de vin dont il faut dévisser le bouchon. La vue de ces bouteilles suscite en moi la soif. Je demande à un serveur impeccable où se trouve le bar, pour y boire un verre en attendant le début du spectacle. Il répond que je devrai attendre la fin du spectacle.

Je décide de faire la conversation à une femme armée d’un brassard, dont le rôle est sans doute d’attendre qu’on lui parle, demeurant immobile près du cordon de séparation.

— Quelle est cette table d’Or, juste au pied de la scène? lui dis-je.

— C’est la table d’honneur.

— N’est-ce pas celle que Pierre Falardeau appellerait aussi la table des « bouffons »? Ils ont souvent l’honneur de nous faire rire.

— Ce doit être celle-là, c’est à vous de le décider, me répond-elle, l’air amusé.

Je la remercie et je poursuis mon chemin, avec le sentiment d’être moi-même le bouffon d’un autre.

Je franchis une porte, sur le côté de la salle. À l’extérieur de la salle, dans le couloir, des policiers déguisés en hommes d’affaires s’affairent, allant et venant en groupe de cinq ou six, préoccupés. Ils passent à côté de moi sans me voir. Je demande à un autre homme portant le brassard quelle est cette section où je me trouve. Je suis dans l’entrée de la section exécutive, me répond-il. J’y reste encore plusieurs minutes à observer les passants. De ce corridor, j’observe les invités de la table d’honneur qui arrivent par un escalier roulant. Je reconnais le visage d’André Pratte, de La Presse, et d’autres visages dont j’ignore les noms, mais qui me font l’effet de déjà vu. Je suis très mauvais pour me souvenir du nom des inconnus.

Dans mon attente, je remarque devant la section Or une dame aux cheveux blonds, en tailleur. D’où je me trouve, elle ressemble à Hillary Clinton. Du moins, à la photo du prospectus officiel : une assez jeune blonde aux cheveux longs. Toutefois, personne ne lui adresse la parole. C’est une fausse impression.

Je rentre à nouveau dans la salle et me positionne à côté de la porte d’entrée de la section exécutive, devant les sièges rouges. J’y attends debout, craintif qu’on me confonde à tout moment avec un employé, car j’y demeure immobile. Je sais que deux camarades d’université viendront assister elles aussi à la soirée. Je guette la porte pour les saluer.

Une gardienne de sécurité m’aborde.

— Avez-vous le droit d’être ici? Vous n’avez pas de badge d’identification. Avez-vous votre billet? demande-t-elle.

Mon billet est plié en deux dans la poche de mon veston. Sur la moitié que je lui montre en retirant le billet de ma poche, on y aperçoit le visage rajeuni d’Hillary, mais pas le numéro de mon siège, à l’autre extrémité de la salle. Sans doute à la vue de la couleur rouge du carton, elle approuve ma présence devant les sièges rouges et retourne à son poste.

Quelques instants plus tard, l’une de mes camarades de classe fait enfin son entrée par la porte exécutive, accompagnée de son mari. Nous nous saluons, puis ils se dirigent de l’autre côté du cordon. Elle m’informe que notre seconde camarade se trouve dans les sièges rouges, un peu plus loin. Je pars donc à sa recherche pour la saluer également, et nous retournons ensemble près du cordon exécutif.

— On dirait qu’on nous enferme comme dans un zoo, dit ma camarade, pointant ironiquement le câble qui nous sépare. Je me demande de quel côté sont les animaux en cage, ajoute-t-elle, pointant du pouce le côté de la scène.

Tout juste après, une collègue d’études de l’année précédente passe derrière eux, devenue vice-présidente aux affaires juridiques du Canadien de Montréal. Nous nous saluons. Je songe alors aux sièges tricolores du Centre Bell. La vision du mendiant rieur du Verre Bouteille me traverse l’esprit aussi rapidement qu’on annexe une Crimée. Aura-t-on droit à un match Canadiens contre Américains, ce soir? me dis-je intérieurement, un sourire esquissé aux lèvres.

Nous regagnons nos places. Je parcours les rangées interminables jusqu’à mon siège plébéien, acheté au tarif étudiant. À ma gauche, une dame dans la cinquantaine converse en anglais avec son fils. Devant moi, une jeune étudiante début vingtaine s’excite d’assister à la conférence d’une femme politicienne importante. Ses amis conventionnels, vêtus de complets-cravate gris mal ajustés, sont plus réservés.

On présente les commanditaires de la soirée, dont Osler que je confonds avec Hustler. Les figurants à la table d’honneur sont invités à faire leur entrée. Leur énumération commence. Ils pénètrent dans la salle comme dans une arène, comme un boxeur qui se dirige vers le ring. Nous sommes en période électorale, le chef du Parti Libéral arrête subitement le cortège et élève les bras pour voler l’attention de la foule venue observer Madame Clinton. Il s’arrête longuement. Les autres convives honorables sont refoulés derrière lui. Sur les écrans géants, ils paraissent sur le point de se piétiner. Le chef libéral, obstruant toujours le passage, recueille des applaudissements des partisans de l’ancienne première dame. La pression augmente derrière lui, jusqu’à ce qu’il se mette enfin à table. La première ministre sortante s’avance à son tour, quasiment inaperçue dans le reflux créé par le chef libéral. Assise à ma gauche, l’anglophone quinquagénaire, qui a ôté ses bottes, hue à tue-tête la première ministre comme une adolescente. Elle s’élève sur sa chaise, en pieds de bas, formant de ses mains un porte-voix pour la huer encore plus fort. D’autres l’imitent autour.

Madame Clinton s’apprête à discourir du courage des femmes en politique.

Après les interminables présentations des membres de la table d’honneur, presque aussi longues que le discours de Madame Clinton, cette dernière fait son entrée dans la cage de spectacle. Elle a beaucoup vieilli depuis la photo du prospectus. Elle s’installe dans un discours monotone, factuel, expose de grands projets pour les femmes du monde entier. L’étudiante devant moi se suspend aux paroles de la future présidente. Chaque fois que le mot « femme » est prononcé, l’étudiante serre les poings comme une victoire, secoue son corps et libère un « Yes! » à ses jeunes-vieux amis amorphes à côté d’elle. L’un d’eux écrit des textos sur son téléphone.

La dame aux pieds déchaussés assise à ma gauche sombre rapidement en somnolence, comme hypnotisée par la voix professorale d’Hillary. Sa tête dodeline, roule, tombe, se rattrape, penche et s’écrase à nouveau, puis remonte, avant de choir irrémédiablement, le menton sur son sternum. Derrière moi, un vieillard lutte aussi contre le sommeil, masquant son visage d’une main pour dissimuler ses paupières tombantes à son épouse.

Rarement, Madame Clinton raconte une anecdote personnelle, parle de sa fille, de son mari ou de personnages d’État. Les têtes se relèvent alors, les téléphones se rangent, les yeux regardent, les oreilles écoutent. Lorsqu’elle raconte ses difficultés et ses échecs, comme sa lutte l’opposant à Obama, l’attention est à son paroxysme. Elle est humaine, elle est comme nous, nous pouvons être comme elle, semble se dire le public à l’unisson. Elle blague ensuite avec la To Do List sur son réfrigérateur, quelque chose comme :

— capturer Ben Laden

— faire la paix au Proche-Orient

— rencontrer tel président

— signer telle convention sur les armes nucléaires

La foule rit.

Son discours se termine abruptement. La foule, qui n’a pas mangé aux tables exécutives, demeure sur sa faim. Les applaudissements sont contenus, l’ovation se fait à retardement, partiellement, polie. Elle n’a pas parlé de la guerre, de l’argent, du terrorisme, de scandales, de ces choses qui font lire les journaux. Les yeux voyeurs n’en ont pas encore eu pour leur argent.

Ce n’est pas terminé. La présidente de Gaz Métro s’assoit devant elle pour l’interroger. L’anxiété de l’animatrice est communicable. Une femme à ma droite se tend comme une barre et se plie en deux à chaque question, paraissant honteuse de l’accent de l’animatrice et des questions posées. L’intervieweuse s’en tire bien, mais tombe dans la flatterie et la complaisance. Clinton, crédible, maîtrise bien ses dossiers. Elle s’exprime sur Poutine qu’elle tourne au ridicule, adoptant alors un ton populiste et un discours absurde, effaçant toute la mesure qu’elle avait maintenue jusque là. La faute est entièrement à Poutine, c’est si simple.

— Nous allons continuer de soutenir les démocraties et de montrer l’exemple comme nous le faisons depuis les cinquante dernières années, affirme-t-elle comme stratégie d’État.

Contre la menace, elle souhaite entraîner le Canada à coopérer avec les États-Unis sur l’Arctique, sur l’énergie, sur l’OTAN.

Alors que le débat électoral sur l’indépendance du Québec est ressuscité de son tombeau, alors que les chefs des partis politiques sont devant elle, alors que la Crimée fut annexée le jour même par la Russie, acte qualifié d’illégal par Madame Clinton, la question la plus importante pour le public de la soirée ne lui est pas posée :

Quelle serait la position des États-Unis si le Québec proclamait son indépendance après un référendum?

La soirée se termine, l’ovation est brève. Je file au vestiaire récupérer mon manteau. Dehors, les rues sont désertes. Deux sans-abri dorment devant les portes du Palais. Je me dirige au sushi-bar de la Place-d’Armes. Je quémande à la serveuse au bar du papier et un stylo pour écrire ma mémoire, fraîche comme le bœuf sashimi au gingembre que me recommande la serveuse.

— Vous êtes la propriétaire?

— Non, je suis gérante. Voilà la directrice, me répond-elle en pointant sa patronne. Le propriétaire est un Grec. Vous venez de voir Hillary Clinton? dit-elle en me versant un verre de bière Sapporo.

— Oui. Elle souhaite davantage de femmes dirigeantes, comme vous et votre directrice.

Elle se redresse, fière, souriante, en essuyant le comptoir devant elle.

En rentrant en métro, j’apprends que le Canadien de Montréal a battu l’Avalanche du Colorado 6-3, avec un tour du chapeau.Clinton

L’élection du chef (court dialogue théâtral)

— Bonjour Monsieur, voterez-vous pour nous aux prochaines élections ?

— Des élections ? Que veut-on élire ?

— Un chef.

— Ah, désolé, je fais tout de mon propre chef. Je n’en ai pas besoin d’un autre.

— Mais il faut, Monsieur, un chef pour diriger la société !

— Prenez-moi, alors, j’en suis déjà un. Vous n’aurez pas à fournir l’effort d’en créer un autre par cette élection. La société fera une économie.

— Monsieur, c’est à la population de s’exprimer et de décider, nous sommes en démocratie !

— Vous ne voulez donc pas de chef.

— Que dites-vous là !

— Puisque c’est la majorité qui décide, comment peut-il y avoir un chef ?

— La majorité élit le chef pour quatre ans, pour la représenter. C’est le chef qui prendra les décisions durant ces quatre années.

— Et si le chef n’est pas d’accord avec la majorité et la majorité n’est pas d’accord avec le chef ?

— La population peut descendre dans les rues, manifester, désobéir, s’exprimer pour faire plier le chef, le faire revenir sur ses pas ou pour le faire tomber.

— Madame, j’ai compris. Vous n’avez pas utilisé le mot juste : c’est un pantin que vous élirez.

 

Écrit par l’original Dr Vincent Demers,
Montréal.
Le 25 août 2012.

D’airain

Tout ce que c’était que de vivre
en fusillade, des mots sans retenue.
Les emportements.

Hélas, aujourd’hui, je ne suis plus poreux.

Rocheuse

Un oiseau enchanteur sur un mur
Les oiseaux sont nés de nos morts
Les montagnes trébuchent autour
Autour, les aigles, la musique des échos
La rébellion des routes perdues
Il reste au souvenir quelques bières renversées
Des boucles d’oreilles jamais offertes
Une chamade d’ours polaires
Un loup la nuit dans une échelle
La scène du Parc a disparu ?
Un conte volé par les moustiques.

Il y a erreur

Il pleut
Mes souliers sont trempés
Une mouche me harcèle
Un homme passe en sifflant
Les sirènes symphonisent sans harmonie
On me comprend mal
On fait mal ce que je demande
Une vis se casse
L’ampoule est brûlée
Le patient ne se présente pas
Je tombe sur le répondeur
Le verre est taché de rouge à lèvres
Le plat est froid
On n’apporte pas la crème
On ne remet pas la monnaie
On ne me rappelle pas
L’ordinateur ne fonctionne pas
Je fais des fautes d’orthographe
Mes messages restent lettres mortes
Il n’y a plus d’encre
Ma chemise est fripée
Il faut encore payer
Il faut encore tout faire
Le notaire part en vacances
On vole ma bicyclette
On m’accuse encore
Parole donnée est reprise
On m’oublie
On m’ignore
Partout, il y a erreur

 

La poésie, pas la guerre

Un jour, j’étais dans un café à écrire quelques lignes, près du parc Émilie-Gamelin, à Montréal. Un homme inconnu se disant un ancien guérillero du Guatemala vint s’asseoir à ma table, ivre, et engagea la conversation. Il me suggéra de lire cinq ou six poètes latino-américains révolutionnaires et se déclara lui-même artiste et intellectuel.

Je ne connaissais aucun de ses poètes. Le seul que je sus lui nommer fut l’Argentin Jorge Luis Borges. Aussitôt entendant ce nom, son visage se crispa de dégoût; n’eût été qu’il fut à l’intérieur, il aurait craché au sol. Il n’aimait pas cet écrivain.

— Pourquoi ? demandai-je.
— Parce qu’il était riche, répondit-il.

Jorge Luis Borges, tiré de Elogio de la sombra, livre usagé acheté à Buenos Aires, le premier août 2010 :

« Un peintre nous promit un tableau.
Maintenant, en Nouvelle-Angleterre, je sais qu’il est mort. J’ai senti, comme d’autres fois, la tristesse de comprendre que nous sommes comme un rêve.
J’ai pensé à l’homme et au tableau perdus.
(Seuls les dieux peuvent promettre, parce qu’ils sont immortels.)
J’ai pensé à un lieu préfixé que la toile n’occupera pas.
J’ai pensé ensuite : si elle était là, elle serait avec le temps une chose de plus, une chose, l’une des vanités ou des habitudes de la maison; maintenant elle est illimitée, incessante, capable de quelconque forme et de quelconque couleur et n’est attachée à rien.
Elle existe d’un certain mode. Elle vivra et croîtra comme une musique et sera avec moi jusqu’à la fin. Merci, Jorge Larco.
(Les hommes aussi peuvent promettre, parce qu’en la promesse, il y a quelque chose d’immortel.) »

(traduction libre)

Fumée blanche

Jeudi soir, mes espoirs d’une soirée entre amis se meurent, l’ennui a raison de moi. Je sors errer un peu sur la grande avenue. En face de l’église silencieuse qui accueille les cœurs hachés, rabotés, une camionnette distribue les chiens chauds et le chocolat chaud aux affamés. Je reconnais deux de mes patients. J’offre mon aide, mais on me remercie. Il y a suffisamment de bénévoles ce soir-là. Je m’assois sur la banquette en bois à l’intérieur du véhicule et commande un chien chaud sans mayonnaise, avec un café sans sucre. Je converse avec un Égyptien bénévole, un Alexandrin qui a quitté l’Égypte voilà cinquante ans, étonné de ma connaissance de Constantin Cavafis et de mes séjours en cette terre civilisationnelle. Il est aussi nostalgique que moi de la grande Alexandrie, celle de ses parents et de ses grands-parents, l’époque prénassérienne.

Je fais intérieurement la réflexion que je dois être l’itinérant le plus fortuné. En quittant, je donne deux dollars à un mendiant tout sourire, pour mon chien chaud, me dis-je.

En retournant vers mon domicile, j’achète un chapeau fabriqué en Chine pour vingt dollars. Il me va bien. Il m’ira à merveille lorsque je mettrai mes complets-cravates, je suis devenu un homme d’affaires. Le vendeur m’offre les taxes. Je rentre tenir compagnie à mon chaton-prince, l’énigmatique Musique. J’allume un narguilé, je fais chanter Oum Koltsoum sous les mots de ce texte. Le temps passe.

J’ai cessé de compter les miracles.

À la dame de la proue

La chanson s’intitule Anamesa Nissirou, chantée par Kristi Stassinopoulou et Stathis Kalyviotis qui s’inspirent pour leur album, Greekadelia, de chansons traditionnelles demotika et de danses rurales grecques. C’est une chanson de marins du Dodécanèse, elle raconte l’histoire d’un navire captif des eaux dangereuses et de son équipage qui prie pour qu’on lui vienne en aide.

Tu fus ma plus belle erreur

Une itinérante dort sur les trottoirs, au pied des boutiques d’une rue passante. Elle subsiste par la mendicité. Elle a perdu la garde de ses deux jeunes enfants, il y a plusieurs années. On nie jusqu’à sa maternité : on dit à ses enfants que cette femme est une grande sœur éloignée plutôt que leur mère.

Elle les a perdus comme ses parents l’ont perdue.

« As-tu des enfants? », demande-t-elle, cherchant à savoir si je la comprends.

Je demeure silencieux.

« Mes enfants sont ma plus belle erreur », dit-elle, les yeux plantés dans les miens.

Sur son corps, leur nom maladroitement tatoué.

D’un changement radical

Au devin, hier, j’ai pigé dans ses mains une seule carte, de la main gauche : la mort.

Les yeux du devin, bleus comme une enluminure royale, ont pénétré dans mes yeux, pendant que sa main gauche aux ongles longs et infiltrés de poussière retournait vers moi la large image du squelette. Je crois qu’elle avait au crâne une couronne, et une faux en guise de sceptre.

« Vous êtes sur le seuil… », et cætera.

En le quittant, j’ai jeté en l’air et à la rue tout l’argent que j’avais sur moi : un sou noir.

Il avait deviné, avec un peu de retard : la mort m’a amené dans son État, quatre mois plus tôt, puis m’a laissé repartir.

Rupture.

On lui enlève soudainement une carte, le grand château s’effondre. La fragilité du château devient si apparente qu’il semble ne plus valoir la peine de le rebâtir. C’est ce que j’illustre à l’homme pour résumer son sentiment. Il acquiesce, l’image lui convient bien. Divorce ou séparation, peu importe le mot juste, il y a eu rupture, il y a surtout eu effondrement. Des années avant, de lointaines années avant. Tout fut perdu comme par un grand séisme.

Celui-ci demeure sous un pont, celui-là couche au parc ou près d’une église. Les années ont vu leur errance. L’alcool imbibe leur quotidien, le crack commencé à 58 ans, les injections faites par d’autres pour les traiter à la cocaïne ont apporté l’hépatite C, leur corps ne leur importe plus, des pétéchies rougissent la peau, des ecchymoses parsèment leurs jambes et avant-bras comme les sceaux du malheur. On les vole dans les refuges pendant qu’ils prennent leur douche et s’infectent les pieds de champignons. On les vole pendant qu’ils attendent l’autobus. Les registres des prisons contiennent leurs noms. Ils ne sont plus qu’âmes patientes, abandons. Leur bataille est devenue celle de cent dollars de plus à l’Aide sociale ou celle d’obtenir un lit au meilleur refuge, à défaut d’obtenir une chambre. De grands yeux de désespoir, de grands yeux qui ont fait le vide. Et pourtant, tant de courtoisie, tant d’humilité, tant de grands seigneurs parmi ces gens. Ils savent encore respecter l’autre.

Voir un itinérant pleurer, quand il me parle de sa femme, quand il me parle de sa fille, ponts rompus depuis dix ou vingt ans, voir ces yeux sans retour quand il raconte avoir vécu la vie appelée normale, celle de la piscine, des tournois de golf, celle du tête-à-tête au restaurant, des voyages aux États-Unis, voir un homme aux cheveux et à la barbe en broussailles, nicotinés et jaunis jusqu’à la racine, entendre sa voix s’enrouer subitement, voir ces gros gaillards aux mains sales qui ont eu le crâne fracturé à coups de barres d’acier, qui ont été poignardés pour une cigarette ou une dette impayée, une ridicule dette de rue, voir leurs yeux se gorger de larmes un instant, c’est un constat silencieux : l’injustice n’est pas d’abord dans la pauvreté, elle est dans les relations amoureuses. Elle est aussi dans les relations familiales. Quelle stabilité peut subsister quand le noyau est éclaté.

Monsieur, j’aurais voulu vous montrer à construire un château de pierres. Je l’aurais bien voulu.

Assis, comme sur un muret érodé, je regarde le ciel et ses vergetures de nuages.

Pendant qu’ils se battent

La vie comme une nuit en mode robot
La danse du faux, la valse de l’à-côté
Aux à l’aide, l’ambulance
Aux je t’aime, la police
Aux à l’aide, l’hôpital
Aux je t’aime, le nulle part désassuré

Pendant qu’autour ils se battent en misérables fracas
C’est encore le silence des horizons détachés qui rampe au cœur
La parole contre le bout de papier.

Bâtir seul, bâtir un grand fort de solitude
Nul amour à la rescousse.

Puisse mon drapeau être vu et hissé haut.
À l’aide, je t’aime.