Un petit quelque chose

Deux mains sur la dactylo, coupées. L’épilepsie n’est plus qu’un souvenir de jeunesse, ou d’un autre. Le souvenir en quarante-troisième version. La peur à la folie a d’abord eu raison ; la logique l’a recousue avec ses cadenas. Il reste un peu d’amphibologie — clés pour s’amuser, Dieu merci. Il y a bien aussi des pantoufles de laine, pour lire et compter les moutons, mais manque aujourd’hui un peu de vide pour écrire, des insomnies. Il y a des chaussons de laine jaune, tricots de 89 ans, ils aident, paraît-il, à écrire le cœur plein.

Tu naîtras

Tu naîtras, mon fils. Ta mère connaît déjà tes mouvements, ta vitalité, ta force, ta volonté de découvrir l’espace qui t’entoure et celui qui se trouve au-delà. Je verrai, le premier, émerger tes yeux au monde comme deux dauphins d’espoir à la surface d’un océan. Leur première vision, voilée, maladroite, indéfinie, possèdera toute l’innocence du monde. Ils verront sur mon visage l’euphorie d’un dieu créateur, mêlée à la prudence d’une divinité protectrice. Oui, ta création ne peut être que l’œuvre des dieux qui nous auront habités, ta mère et moi. Ils te guideront à ton tour ta vie durant. Ils feront ta joie et te protégeront des regrets. Tu perdras de vue et tu renieras ces dieux, mais un jour, ils reviendront à ton étonnement. N’oublie jamais qu’il y a plus grand que toi, respecte les autres, respecte l’inconnu et ne cherche pas à tout savoir. Cherche seulement à comprendre.

En ce moment, tu vis l’époque la plus douce et réconfortante, celle que tu n’oublieras jamais complètement, qu’une sorte de réminiscence te fera rechercher durant toute ton existence, surtout lorsque ton existence te sera devenue douloureuse, pesante et blessée, car elle le deviendra un jour. Mais ce jour est loin, je t’en reparlerai en temps voulu, je t’en reparlerai autrement. Et même s’il m’arrivait de ne plus être au monde lorsque ce jour te frappera comme la nuit masque le soleil, je t’en parlerai dans tes silences, je t’en parlerai dans les étoiles, dans le vent, dans les feuilles d’automne et dans les marées. Je t’en parlerai dans les mots que je t’aurai laissés comme des testaments. Nous serons des millions à t’en parler en lettres, en musique, en arts. Tu ne seras jamais seul, mon fils, pas même lorsque les feuilles des arbres seront tombées, que les racines seront mortes et que les édifices se seront écroulés. Tout renaît. Tu naîtras, tu renaîtras aussi.

Tu nages à présent, seul et tranquille, dans le chaud et confortable univers de ta mère. Si seulement tu pouvais voir comment elle te protège, comment elle t’aime déjà, comment elle fait chair avec toi qui bouges en son ventre et la surprends à tous les jours. Toute ta vie, une voix douce, une main dans tes cheveux, une chanson fredonnée ou la musique lointaine d’un accordéon t’apporteront ce même calme et ce bien-être rassurant. Ta mère t’enveloppera toujours.

Prends ton temps, mon fils, la vie est belle. Observe sa beauté, il s’en trouve même dans sa laideur. Rends-la belle à ton tour. Aime, aime sans cesse. Aime à jamais et malgré tout. Aime jusqu’à donner la vie.

Le premier nerf crânien

Parfum. Sur la même table, j’ai lu sans ponctuation le « hasard » d’Ulysse et Pénélope. Le tome 1 annonçait un deuxième tome.

En marchant rue Notre-Dame, je lisais. J’ai lu dix sous par terre, puis un sou noir. J’ai lu qui les avait échappés là. J’ai lu qui ne les avait pas ramassés. Je n’ai pas osé.

J’ai lu celui qui parlait à son cheval. J’ai lu des yeux qui m’ont regardé.

Je lis sans arrêt.

Papyrus romain deltaïque (périodes ptolémaïque et romaine)

Pour me faire pardonner annuellement, pour le reste de mes jours. Hommage à Roy-Rousseau, qui n’est plus, et à son fou qui en transmit ce secret.

***

Sur une surface plane, préférablement une planche à découper en bois, disposer devant vous les ingrédients préalablement cultivés ou, à défaut de posséder une ferme ou un jardin, achetés chez Steinberg.

Placer sur la planche deux oignons, un piment vert, deux branches de céleri, deux gousses d’ail, deux carottes et un poireau.

Passer les légumes au robot. Faire suer. Ajouter deux à trois livres de bœuf haché mi-maigre. Faire suer. Égoutter.

Ajouter une grosse boîte de jus de tomate et ajouter ensuite une petite. Incorporer une grosse boîte de tomates broyées et une cuillère à thé de sauce Worcestershire. Ajouter sel et poivre, au goût. Sucrer. Saupoudrer d’origan et de poivre de Cayenne (le piment de Cayenne fera également). Ajouter quelques jets de Tabasco, quelques saupoudrées de poudre de chili. Mettre quatre feuilles de laurier et jeter du piment broyé. En fin de cuisson, ajouter la marjolaine.

Mijoter deux heures, puis ajouter deux petites boîtes de crème de tomate, une grosse boîte de pâte de tomate, du ketchup et du chili au goût.

Cuire une heure, puis lier avec une à deux cuillères à table de fécule de maïs.
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Le temps d’une paix

Après les miroirs, miroirs et les grands masques touaregs

Tel-Aviv sur une plage

triste nécessairement

pour faire danser un peu

devant les oliviers crétois

Cohiba pyramidal

pour fumer les souvenirs

songeant à la paix

au démartèlement des stèles

à la réécriture des noms propres

au croissant de lune

espion de la NSA

don’t worry, I’m happy

Notion d’importance

« Diagnostic différentiel : schizophrénie paranoïde, trouble schizo-affectif, trouble délirant, trouble de personnalité narcissique et antisocial sévère, état psychotique induit par une substance (PCP, cocaïne, cannabis). Le diagnostic est imprécis, mais cela importe peu, puisque le traitement est identique. »

Demandez donc au patient, si cela lui importe ou non.

Le 22 avril

J’ai l’estomac plein, les mots n’ont plus la légèreté et ne sortent plus de moi en riant. J’ouvre au hasard le manuscrit et, les yeux fermés, j’en copie une ligne.

ou pour quelqu’un d’autre et non plus pour l’accorder à son livre. Je voyais qu’elle avait enfin

J’aime les hasards, bien qu’ils soient tout sauf des hasards.

Je continue cent pages plus loin. Mes yeux ont vu les mots mis en exergue.

am I drinking too much ? est-ce mauvais pour le cœur ? I’m afraid de marcher sur la ligne. I’m afraid to fall.

Trouble

Au dépanneur rue Rachel, en payant une bière de fin de journée, j’ai demandé à la dépanneuse qui ne parlait pas français :

— Quel est le sens de la vie ?
— Sorry ? The what de la vie ?
— Le sens de la vie. « What’s the meaning of life », me suis-je interprété moi-même.
— I don’t know… [Traduction libre :] Tu travailles fort toute ta vie, et quand tu meurs, tu n’emportes rien avec toi.

En sortant dans la rue, j’ai rompu un biscuit chinois qui traînait dans ma poche depuis mon dîner au resto thaï rapide de la rue Mont-Royal, situé entre le CLSC du Plateau Mont-Royal et la Clinique itinérance rue Sanguinet.

« Ne cherchez pas les ennuis tant qu’ils ne vous trouvent pas. »

Je suis resté dubitatif.

Au verso : « Never trouble trouble till trouble troubles you. »

La vie fait parfois plus de sens en anglais.

I’m sorry to leave you, my loved ones.

15 décembre, Paris

Lundi 15 décembre 2014, semaine 51.

Toute la journée, fin du papier final EMBA.

13h30, Rencontre accueils cliniques St-Luc, salle 2228, 2e étage du pavillon principal. Demander aide de l’agent de sécurité.

15h00, Discussion avec G.C.

18h00, Vidanges.

18h00, Épicerie.

21h00, Recyclage.

J’ajoute aujourd’hui à mon agenda :

9h30, 17 rue de la Sorbonne, – 75005 Paris – Escalier E – 1er étage,
Félicitations.

Les grandes bousculades : vers la Société de la Santé et des Services sociaux du Québec

Ce texte, adressé aux consœurs et confrères de ma profession, a été publié dans L’actualité médicale le 22 octobre dernier, suivant le dépôt du projet de loi 10 du ministre de la Santé Barrette, qui vient abattre la structure du système public de santé du Québec édifiée peu à peu depuis dix ans, pour en recréer une nouvelle, une méga-structure hypercentralisée, sous contrôle direct du ministre qui en détiendra les pouvoirs absolus.

 

***

Je revois le professeur Henry Mintzberg, dans son cours sur les configurations des organisations, saisir un gros crayon-feutre qui manquait d’encre — bleue ou rouge, mon souvenir a déjà perdu ce détail —, et dessiner au bas du tableau blanc une suite de carrés, sans utiliser tout l’espace que lui permettait son immensité. « C’était les CLSC », dit-il. « Ils ont dit que ça ne marchait pas très bien. Ils ont ajouté un étage au-dessus et y ont placé des tsars, les directeurs généraux. Ils ont créé les CSSS », ajouta-t-il en dessinant un nouvel étage au-dessus de l’organigramme d’une main maladroite et en le reliant aux carrés par des lignes. Ressemblant à un mobile pour enfants ou à une sorte de pantin, le dessin ainsi fusionné semblait chambranler de ses liens trop ténus, comme s’il allait se détacher du tableau et s’écrouler au sol d’un moment à l’autre. « Est-ce comme ça? », vérifia-t-il auprès de moi qui lui répondis du mot approbateur le plus court qui me vint à l’esprit.

Au-dessus de cet étage, le ministre actuel de la Santé vient d’ériger un immeuble — que dis-je, une ville, une région entière! — et s’y est assis sur le trône, se faisant l’Ivan le Terrible éliminant ses boyards.

On ne peut pas nier que l’actuel ministre possède un immense courage d’agir (seul). On doit reconnaître également la volonté profonde de ce ministre de « changer les choses » par ces intégrations, notamment une tentative de réaliser des économies d’échelle et de réduire les coûts de non-efficience. Je suis convaincu que nous avions besoin d’un Gaétan Barrette pour démolir certaines poches de résistance indue à des changements qui s’imposaient, notamment les entraves à la création de liens fonctionnels nécessaires entre les établissements au bénéfice des patients. Mais à quel prix?

Je veux dire, quel sera le coût en argent sonnant de cette longue transition, mais aussi, et surtout, en capital humain?

Quels seront les coûts de la période d’apprentissage des cadres, des employés administratifs et des chefs dans leurs nouvelles fonctions, et des consultations pour nommer des responsables dans ces nouveaux postes?

Et quels en seront les coûts d’opportunité? Que ne sera-t-il pas accompli par ces personnes en transition ou éliminées durant cette période paralytique?

Quels seront les coûts irrécupérables de l’abandon de tous les projets qui avaient été commencés dans les CSSS, les agences de santé et les autres établissements qui seront confondus? Combien de temps, d’énergie et d’argent aurons-nous gaspillés collectivement dans les dernières années à travailler dans le vide sur des projets qui du jour au lendemain deviendront caducs, balayés par la volonté d’une seule personne?

Mais surtout, quels seront les coûts de la démobilisation des employés, médecins et cadres qui auront à recommencer à une plus large échelle le travail d’intégration effectué depuis 10 ans, qui seront habités d’un sentiment encore plus grand d’aliénation et de perte de contrôle sur leur travail, de leur impossibilité grandissante à influencer les décisions et les changements pris à distance?

À combien se chiffrera la baisse de leur productivité due à leur démotivation par ces bouleversements et au nombre de comités qui devront être créés, des réunions qui devront être tenues? Que dire des luttes internes de pouvoir à prévoir inévitablement en raison de la taille de ces mégacomplexes régionaux, de la diversité de leurs missions et de leurs multiples parties prenantes internes et externes? Quel sera le coût en perte de leadership et d’expérience de ceux qui partiront ou qui se replieront sur eux-mêmes? Il faudra plus que des arguments économiques et des menaces pour motiver et engager les troupes du terrain à collaborer dans ces grands projets d’intégration.

Et la question ultime : quelle sera la prochaine grande déstabilisation où il faudra encore tout recommencer, quand un autre parti politique ou le parti présentement au pouvoir dira que les CISSS auront été un échec, dans autre cycle de 10 ans?

Par son hypercentralisation des pouvoirs, la grande intégration « en plan » de notre nouvel empereur de la Santé — verticale et horizontale tout à la fois —, irréversible et désormais inévitable, ne sera plus qu’à un pas de pousser cette logique d’intégration dans l’absolu pour transformer tout le système public de santé en une seule « organisation » de services de santé, c’est-à-dire la création d’une société d’État à part entière. En y pensant bien, cette solution aurait peut-être été préférable à celle du potentat d’un ministre.

Il suffira, au prochain ministre de la Santé qui en aura le courage, de confier à un conseil d’administration imputable et indépendant de toute partisanerie politique les superpouvoirs que le ministre actuel s’est octroyés, et que ce conseil nomme son PDG. Ainsi, le pouvoir décisionnel sur les services de santé des patients du Québec risquera moins de n’être que l’affaire unique d’une vedette politique aux orientations populistes, branché sur le baromètre médiatique, avec tous les effets délétères que les grandes bousculades politiques répétées engendrent sur la motivation des cliniciens du terrain et par conséquent sur les services aux patients.

Nous pourrions, par cette future « Société de la Santé et des Services sociaux du Québec » (SSSSQ), espérer une meilleure continuité décisionnelle dans l’ensemble de l’organisation et à tout le moins une implication permanente des patients et des cliniciens du terrain, du moins ceux qui ne se seront pas évadés de ces structures superlatives peu agiles et sclérosantes en claquant la porte de sortie vers le privé.

Pensée du 24 septembre

Comment je pourrais dire… Il me semble que mes pas sont lourds, ceux de mon crayon. Lever la main me fatigue, m’endort. J’ai l’impression d’être enfoui dans un dépotoir de paresse, il n’y a que le oui qui sort facilement de ma bouche pour m’enfouir encore plus. Dieu que je me suis éloigné de mes sens quand je suis monté à ma tête.

Au salon

Je croyais bien pouvoir y croiser trois ou quatre visages connus, mais je n’y ai vu que M. Tremblay que je ne connaissais pas.

— M. Tremblay, je ne suis pas un grand lecteur, j’ai lu l’un de vos livres il y a longtemps au cégep, comme à peu près tout le monde au Québec, mais dites-moi, quel est votre meilleur livre que vous me recommanderiez de lire, vous?

— Un ange cornu avec des ailes de tôle, derrière la dame, sur le coin, là.

M’a-t-il dit, en italique.

Je crois qu’il s’agit d’un livre sur Eschyle ou Hergé, selon une page feuilletée au hasard, ou d’une histoire de Hell’s Angels en beau joualvert qui se passe dans les années ’50.

Une grosse business, l’industrie du livre, à voir tous ces vautours avec leurs MBA qui se frottent les mains en se promenant chez la concurrence. Des miettes pour les auteurs.

Comment rester authentique, je parle pour un écrivain, quand il perce comme un crocus dans la grosse business du livre? Comment ne pas devenir un produit, une marque, une pondeuse, une usine, une marionnette payée à 8 % du produit des ventes?

J’avais acheté une trouvaille, dans une bouquinerie d’Argentine, une version très ancienne du Satyricon, de Pétrone, imprimée à Paris en de très rares exemplaires, sur du papier de haute qualité de je ne sais plus quel pays. J’en avais commencé la restauration à Montréal, dans des temps de folie mémorable, quand je ne travaillais pas encore comme un fou, dans un atelier qui offrait des cours de reliure de livres, mais j’ai fini par me sauver de peur en abandonnant mon volume dans l’atelier, tellement j’avais l’impression qu’un livre était un corps humain animé d’une vie. Il faut apprendre le jargon du livre et de la reliure, pour comprendre. Ça et un stage de chirurgie, c’était pareil. J’avais peur qu’en tranchant les barbes des pages à la guillotine et en y plantant mes aiguilles dans le dos, je puisse amputer un morceau d’âme du livre et en percer le cœur. Une histoire aussi ancienne, de toute façon, est déjà morte. Il faut plus qu’un stagiaire du livre pour la découper, en coller la tranchefile et la recoudre à la vie. On ne ressuscite pas aussi vite ni aussi bien qu’on le voudrait. Du reste, il paraît qu’on risque le foudroiement quand on ressuscite trop les morts.

Missme

À mon cœur Kosovo,
les doux policiers de Mostar
libèrent les ignobles de Toronto.

Nina et Gershwin montent la garde à la mezzanine
auréolés aux escaliers.

Tombent mes révolutions de parachute
au souvenir du bain double inattendu
l’Albanie entrée dans mon ventre.

J’écris densément,
me dit-on,
j’écris à me lire deux fois.

Une longueur d’avance d’accordéon.

« Y croyez-vous vraiment ? »

L’eau perlait sur l’écran et sur le clavier, comme si l’ordinateur portable avait sué l’imaginaire de l’auteur qui y écrivait toutes les nuits sans trouver sommeil, investi par la folie qui s’était déposée du ciel nuageux quelque part dans son lobe frontal comme une boule électrostatique — les Anciens auraient dit comme une «langue de feu». N’osant se croire sanctifié — aucune raison ne le justifiait, il avait toujours ridiculisé Dieu et n’y croyait pas —, il en était venu à penser que son esprit avait pu être aspiré hors de sa vie et transposé dans un monde identique, mais faux, à son insu, par quelque nouveau procédé technologique, une caméra d’ordinateur capable de lire le nerf optique par les rétines ou un réseau sans fil qu’on avait ajusté à la fréquence unique de son cerveau, ou simplement par l’erreur de quelque génie informatique distant en train de mettre à l’essai un nouveau moyen de piratage de données ou de vol d’identité. L’eau devait en être un bogue.

Qu’importe. Cette eau était anormale, comme lui paraissait anormal tout le reste de sa vie depuis quelques semaines, depuis qu’il avait senti cette énergie pénétrer dans son esprit et répandre son âme dans l’univers, comme si on lui avait retiré la boîte crânienne et qu’on avait exposé les idées de son cerveau à la Terre entière, ou du moins à ceux qui avaient la faculté d’en voir les pensées, comme les aveugles et les sourds — classique —, quelques énigmatiques itinérants — sortes d’oracles ou de sphinx ambulants —, quelques malicieux écrivains receleurs d’histoires et — allez savoir pourquoi — un mandarin centenaire vivant quelque part en Chine cantonaise, encore capable des deux magies.

Au toucher, l’eau était tiède, bien liquide avec sa tension de surface habituelle, et s’étalait sans viscosité sur la pulpe des doigts, remplissant les lignes courbes des dermatoglyphes comme la pluie dans une rizière à flanc de montagne. Elle n’avait pas la volatilité ni l’effet refroidissant d’un alcool. Il était impossible que cette eau fût des larmes. Du moins, il n’avait pas le souvenir d’avoir pleuré.

Contenant sa peur de cette rosée soudaine et de ses visions indistingables des rêves de l’époque du sommeil, l’écrivain songea qu’il pouvait être atteint d’une quelconque épilepsie ou que, probablement, de l’eau de vaisselle avait dû éclabousser le clavier et l’écran quand il avait machinalement lavé quelques assiettes, l’ordinateur placé près du lavabo. L’eau ne sentait rien, mais il savait qu’il avait perdu l’odorat en même temps qu’il avait perdu la tête.

Les vieux ivrognes et les vieux médecins

« IL Y A PLUS DE VIEUX IVROGNES QUE DE VIEUX MÉDECINS »

— FRANÇOIS RABELAIS

Christian Mistral m’a un jour écrit, si mon esprit ne s’est pas « inventé des souvenirs », de ne pas oublier que j’étais d’abord « toubib ».

Ce que mes yeux ont vu, ce que mes mains ont touché, ce qui a murmuré à mon âme dans la confidentialité du cabinet ou du lit de mort valent quarante bibliothèques.

Je connais par cœur la dignité recroquevillée du vieil homme qui ôte ses vêtements âcres tachetés par la moisissure et la transpiration, devenus par endroits transparents, usés, pâlis, jaunis par la macération des matins de rosée sur un trottoir et par la sueur des errances ensoleillées. Jaunis comme sa peau bileuse de cirrhotique, l’ictère des culs-de-sac de ses conjonctives ou de son palais que quelques chicots plombés seulement entourent encore comme des gardes royaux qui sont morts debout.

Jaunis comme le dernier souvenir de ma grand-mère mourante quand j’avais 13 ans, quand elle m’a présenté à son médecin qui venait à la maison la rendre euphorique contre la douleur et la peur de mourir, quand elle lui a annoncé avec la morphine de tous les espoirs, la veille de sa mort, que je deviendrais moi aussi médecin. Jamais je ne lui avais vu un si beau sourire; elle veillait sur mon avenir alors que je veillais sur ses derniers instants. Jaunis comme la promesse que je me suis faite de devenir médecin à cet âge-là, cette promesse que j’ai gardée en moi depuis, la seule que j’aie tenue aussi longtemps, une promesse égoïste, faite à moi-même et uniquement à moi-même, une promesse romantique et de voyageur qui m’a ouvert la voie comme une machette dans la jungle d’une jeune vie. Je serai vieux médecin. On est médecin jusqu’à la moelle, on est médecin pour l’éternité.

Médecin, ce mot qui a sonné à la porte des frères et sœurs de mon grand-père, quand, lui veuf et moi admis à la faculté, il m’a emmené en tournée familiale, avec ma mère, dans sa vielle auto verte impeccable comme une limousine, dans sa famille d’agriculteurs de L’Islet-sur-Mer et de Montmagny. Médecin, pour les agriculteurs et pour mon grand-père — ancien débardeur au port de Montréal, ancien marin et ancien préposé aux bénéficiaires dans un asile psychiatrique —, c’était une fierté familiale, c’était honorable, c’était noble.

C’est la dignité recroquevillée que je soigne, comme médecin, plus que les maladies.

J’écris comme je soigne.

L’heure élastique

Je vais au moins écrire mon insomnie, celle qui m’encombre la tête comme un dépotoir quantique. La tête ici et ailleurs en même temps. Un étau de chaque bord, je me la comprime en quelque sorte. Il suffit que le point d’appui saute et elle se met à rouler dans l’univers.

Vous avez raison

Sous le tumulus d’Amphipolis, deux sphinx décapités montent encore la garde après 2300 ans. Deux caryatides démembrées soutiennent la voûte, il leur manque le nez. Il reste encore un peu de peinture ocre sur une colonne, en feuilles décoratives qui s’enroulent au cou du marbre. Les pierres des étages supérieurs ont été réutilisées il y a longtemps dans les environs, des morceaux de murs sont devenus ailleurs des fondations, des socles. Le sable rend la vieille monnaie.

Les morts sont longtemps généreux.

Chute libre et délire euphorique [peut-être que la psychiatrie considérera un jour le saut en parachute comme une maladie mentale]

J’ai sauté dans le vide avec un géant accroché dans mon dos.

Je me suis tiré en bas d’un avion volant à 13 500 pieds d’altitude, chute libre pendant 45 secondes à 200 km/h.

Tomber dans le vide, s’abandonner comme un projectile en délire avec un étrange sentiment de résignation à la possibilité de sa mort, désorienté jusqu’à l’ivresse par le tourbillon du ciel et des nuages qu’on traverse en tournoyant, avec un vent si fort qu’on a l’impression de flotter au-dessus de la bouche de ventilation de toute la Terre. Puis vient cette confiance euphorisante, cette espèce de joie pure, de bonheur bref comme l’effet d’une drogue, la sensation jamais expérimentée auparavant d’être suspendu entre la vie et la mort, d’être en train de vivre ou de mourir au maximum.

EMBA Writer’s Mindset

C’est étrange comme je n’écris plus ici avec la même liberté qu’avant. La passerelle des jours est détruite. Comme si je l’avais brûlée derrière moi pour ne plus retourner sur la rive des échecs et des regrets. Involontairement, il est vrai, comme tout le reste. Involontairement?

La douleur se nourrit de notre âme crue.

Le bonheur est un plat cuisiné.

 

Gaza

Dieu qui êtes le plus grand
pourquoi m’avez-vous enlevé mon père hier
et mon fils aujourd’hui
après nos terres, ce sont nos noms que l’on nous vole
viens mon frère, allons venger notre lignée!
nos oncles et nos neveux!
allons reprendre nos biens et anéantir le leur!

— Cesse donc d’invoquer Dieu
oublie ton nom — n’es-tu pas semblable à tous les hommes? —
cessez ces violences
et pleurez plutôt vos morts ensemble
toi et eux
et oublie cette terre
ne vois-tu pas qu’eux aussi pour elle invoquent Dieu?
maudissez votre désir commun de vous approprier la terre
qui n’appartient pas aux hommes vivants
mais à Dieu seul
elle est le domaine des morts
ne vois-tu pas que les morts veulent reposer en paix?
vois comme moi, ta mère,
ta fille et aussi tes sœurs
portons le noir depuis assez longtemps
et ne supportons plus la couleur rouge
nous voulons connaître le blanc et toutes les autres couleurs
enterre tes morts et plante pour eux des fleurs
offre-en à ceux d’en face
et tu verras, tu verras comment ils changeront
comment ils seront mal à l’aise
eux qui étaient venus sans cadeau
ils se mettront eux-mêmes à planter des fleurs
et la prochaine fois te donneront la plus belle
pour l’honneur
car l’honneur, c’est aussi d’offrir les plus belles fleurs

— Écrit en janvier 2009. Nous sommes encore loin de l’honneur.

Variations sur une même impression

« L’une de ces pulsions inéluctables d’écrire quand manquent l’inspiration, le sujet, l’objet. Écrire sans raison pour se soulager, pour se décharger.

Passer alors du néant à la petite création, du vide à la petite satisfaction.

C’est très masculin.

Hier soir, j’ai créé, au mieux, une mouche. »

***

« Avoir le sentiment, ou tout juste la vague impression, de n’avoir plus le mot qui vient sans qu’on l’appelle, sans qu’on y songe, sans qu’on y travaille, de ne plus avoir le mot qui pulse en soi comme une horloge sur le point de sonner minuit.

Ça revient pourtant comme le temps, comme une touche magique, comme on change la pile dans l’horloge arrêtée suspendue au mur du salon. »

Pas encore de titre

Il y a longtemps que je n’ai pas assisté à un événement qui mettrait l’âme en mouvement. À part un petit groupe jazz moderne, jeudi soir dernier, dans un bar situé dans un sous-sol. Là-bas, mon corps solitaire s’est mis en mouvement sur un tabouret noir pendant que les doigts du pianiste s’éparpillaient à la vitesse de la lumière sur le piano.

Les temps sont monotones, c’est bel et bien le temps du non, le temps des embourbés. Il y a si longtemps que le « oui » se dissimule.

— Écrit le 6 août 2012.

D’en haut

En haut de la carte, de la neige.

Rien d’autre que de la neige.

Et des Inuits aux grands sourires.

Et l’art sur leurs pierres.

Et le rêve dans leur art.

D’en haut, on redonne la vie aux pierres.

— Salluit, 29 février 2013.

Hillary, la table des bouffons et le tour du chapeau

Je donne les cinquante cents que j’ai dans les poches au mendiant de la rue Mont-Royal, près du Verre Bouteille, m’apprêtant à lui demander son avis sur la visite de Hillary Clinton à Montréal. Je cherche en lui une vision différente, nouvelle, comme je le fais souvent lorsque je ne sais pas quoi penser. Sans me laisser le temps de poser ma question, il me remercie et me souhaite une bonne soirée de hockey au Centre Bell. Le Canadien de Montréal y joue contre l’Avalanche du Colorado, me répond-il, convaincu je ne sais pourquoi que je dois me rendre assister au match. Il prédit une victoire des Canadiens. Je l’abandonne, l’observant me sourire à travers sa barbe joyeuse, son œil droit se détournant à l’extérieur de son regard, par une sorte de spasme rieur ou par quelque folie.

Le taxi me dépose au coin de la rue de la Gauchetière, dans le quartier chinois. La conférence débute à 18 h 30, je suis près d’une heure en avance. Devant les portes du Palais des Congrès, cinq ou six sans-abri sont emmitouflés comme des momies dans des sacs de couchage brunis, estampés par les saletés mélangées aux liquides des trottoirs. Leurs yeux ouverts, égarés, intemporels, flottent dans leurs orbites, comme oubliés par leur corps échoué au sol. Leur âme vagabonde loin du béton froid. Devant ces hommes immobiles comme des bûches, des gens pressés défilent, vêtus de complets-cravate et de tailleurs pressés. Ils naissent au monde par éjection des portes de la station du métro Place-d’Armes adjacent.

À l’intérieur du Palais, on nous dirige vers les différentes couleurs du drapeau des États-Unis ou des estrades du Centre Bell. Bleu, blanc, rouge. Il y a également une section Exécutif et une autre Or.

— Bonsoir, madame, mon billet est rouge, suis-je dans la section rouge?

— Non, vous êtes bleu. Vestiaire obligatoire, tout droit, puis à gauche.

« Vous êtes bleu ». Ces mots réveillent immédiatement en moi une nostalgie, un sentiment de blues. Je suis venu seul.

Je passe au vestiaire, puis me dirige vers l’immense salle. Une dizaine d’employés armés de brassards font le garde-à-vous devant des tables et filtrent tous les visiteurs. Sans doute la sécurité, me dis-je, m’attendant à passer au détecteur de métal ou au scanneur corporel. Hillary Clinton n’a plus de fonction d’État, mais toute l’intelligentsia politico-économique du pays sera prévisiblement assise dans cette salle.

Je m’avance vers un employé d’environ 22 ans. Il tend vers moi un outil que je crois être un détecteur d’explosifs ou de métal.

— Votre billet s’il vous plaît, me dit-il en exhibant de sa main droite l’objet intriguant.

Je réalise qu’il tient un poinçon métallique, comme j’utilisais dans mon enfance pour faire des confettis. Il poinçonne le coin de mon billet cartonné et me souhaite une bonne soirée. Je pense alors aux confettis. Peut-être les amasseront-ils pour célébrer Madame Clinton une fois élue première femme présidente des USA.

Arrivé tôt, je pars à l’aventure explorer la grande salle. Les milliers de sièges sont libres, cordés comme une armée soviétique. Bleu, blanc, rouge. Je repère ma place, située au fond de la salle, près du mur. Je regarde la scène, mes yeux peinent à s’y rendre. Je ne verrai donc rien d’autre qu’une petite silhouette de la taille d’une poupée, s’imagine mon esprit. Les nombreux écrans géants me permettront toutefois de lire dans les traits du visage de la conférencière, comme on lit dans les lignes de la main. J’ai l’impression d’être au cinéma. J’ai une envie soudaine de pop-corn.

Je me rends près du cordon qui sépare l’armée de chaises bleu-blanc-rouge des centaines de tables blanches de l’espace exécutif. La nourriture est déjà servie dans les assiettes, les exécutants la mangeront une heure plus tard. Les serveurs poussent de gros chariots roulants remplis de bouteilles de vin dont il faut dévisser le bouchon. La vue de ces bouteilles suscite en moi la soif. Je demande à un serveur impeccable où se trouve le bar, pour y boire un verre en attendant le début du spectacle. Il répond que je devrai attendre la fin du spectacle.

Je décide de faire la conversation à une femme armée d’un brassard, dont le rôle est sans doute d’attendre qu’on lui parle, demeurant immobile près du cordon de séparation.

— Quelle est cette table d’Or, juste au pied de la scène? lui dis-je.

— C’est la table d’honneur.

— N’est-ce pas celle que Pierre Falardeau appellerait aussi la table des « bouffons »? Ils ont souvent l’honneur de nous faire rire.

— Ce doit être celle-là, c’est à vous de le décider, me répond-elle, l’air amusé.

Je la remercie et je poursuis mon chemin, avec le sentiment d’être moi-même le bouffon d’un autre.

Je franchis une porte, sur le côté de la salle. À l’extérieur de la salle, dans le couloir, des policiers déguisés en hommes d’affaires s’affairent, allant et venant en groupe de cinq ou six, préoccupés. Ils passent à côté de moi sans me voir. Je demande à un autre homme portant le brassard quelle est cette section où je me trouve. Je suis dans l’entrée de la section exécutive, me répond-il. J’y reste encore plusieurs minutes à observer les passants. De ce corridor, j’observe les invités de la table d’honneur qui arrivent par un escalier roulant. Je reconnais le visage d’André Pratte, de La Presse, et d’autres visages dont j’ignore les noms, mais qui me font l’effet de déjà vu. Je suis très mauvais pour me souvenir du nom des inconnus.

Dans mon attente, je remarque devant la section Or une dame aux cheveux blonds, en tailleur. D’où je me trouve, elle ressemble à Hillary Clinton. Du moins, à la photo du prospectus officiel : une assez jeune blonde aux cheveux longs. Toutefois, personne ne lui adresse la parole. C’est une fausse impression.

Je rentre à nouveau dans la salle et me positionne à côté de la porte d’entrée de la section exécutive, devant les sièges rouges. J’y attends debout, craintif qu’on me confonde à tout moment avec un employé, car j’y demeure immobile. Je sais que deux camarades d’université viendront assister elles aussi à la soirée. Je guette la porte pour les saluer.

Une gardienne de sécurité m’aborde.

— Avez-vous le droit d’être ici? Vous n’avez pas de badge d’identification. Avez-vous votre billet? demande-t-elle.

Mon billet est plié en deux dans la poche de mon veston. Sur la moitié que je lui montre en retirant le billet de ma poche, on y aperçoit le visage rajeuni d’Hillary, mais pas le numéro de mon siège, à l’autre extrémité de la salle. Sans doute à la vue de la couleur rouge du carton, elle approuve ma présence devant les sièges rouges et retourne à son poste.

Quelques instants plus tard, l’une de mes camarades de classe fait enfin son entrée par la porte exécutive, accompagnée de son mari. Nous nous saluons, puis ils se dirigent de l’autre côté du cordon. Elle m’informe que notre seconde camarade se trouve dans les sièges rouges, un peu plus loin. Je pars donc à sa recherche pour la saluer également, et nous retournons ensemble près du cordon exécutif.

— On dirait qu’on nous enferme comme dans un zoo, dit ma camarade, pointant ironiquement le câble qui nous sépare. Je me demande de quel côté sont les animaux en cage, ajoute-t-elle, pointant du pouce le côté de la scène.

Tout juste après, une collègue d’études de l’année précédente passe derrière eux, devenue vice-présidente aux affaires juridiques du Canadien de Montréal. Nous nous saluons. Je songe alors aux sièges tricolores du Centre Bell. La vision du mendiant rieur du Verre Bouteille me traverse l’esprit aussi rapidement qu’on annexe une Crimée. Aura-t-on droit à un match Canadiens contre Américains, ce soir? me dis-je intérieurement, un sourire esquissé aux lèvres.

Nous regagnons nos places. Je parcours les rangées interminables jusqu’à mon siège plébéien, acheté au tarif étudiant. À ma gauche, une dame dans la cinquantaine converse en anglais avec son fils. Devant moi, une jeune étudiante début vingtaine s’excite d’assister à la conférence d’une femme politicienne importante. Ses amis conventionnels, vêtus de complets-cravate gris mal ajustés, sont plus réservés.

On présente les commanditaires de la soirée, dont Osler que je confonds avec Hustler. Les figurants à la table d’honneur sont invités à faire leur entrée. Leur énumération commence. Ils pénètrent dans la salle comme dans une arène, comme un boxeur qui se dirige vers le ring. Nous sommes en période électorale, le chef du Parti Libéral arrête subitement le cortège et élève les bras pour voler l’attention de la foule venue observer Madame Clinton. Il s’arrête longuement. Les autres convives honorables sont refoulés derrière lui. Sur les écrans géants, ils paraissent sur le point de se piétiner. Le chef libéral, obstruant toujours le passage, recueille des applaudissements des partisans de l’ancienne première dame. La pression augmente derrière lui, jusqu’à ce qu’il se mette enfin à table. La première ministre sortante s’avance à son tour, quasiment inaperçue dans le reflux créé par le chef libéral. Assise à ma gauche, l’anglophone quinquagénaire, qui a ôté ses bottes, hue à tue-tête la première ministre comme une adolescente. Elle s’élève sur sa chaise, en pieds de bas, formant de ses mains un porte-voix pour la huer encore plus fort. D’autres l’imitent autour.

Madame Clinton s’apprête à discourir du courage des femmes en politique.

Après les interminables présentations des membres de la table d’honneur, presque aussi longues que le discours de Madame Clinton, cette dernière fait son entrée dans la cage de spectacle. Elle a beaucoup vieilli depuis la photo du prospectus. Elle s’installe dans un discours monotone, factuel, expose de grands projets pour les femmes du monde entier. L’étudiante devant moi se suspend aux paroles de la future présidente. Chaque fois que le mot « femme » est prononcé, l’étudiante serre les poings comme une victoire, secoue son corps et libère un « Yes! » à ses jeunes-vieux amis amorphes à côté d’elle. L’un d’eux écrit des textos sur son téléphone.

La dame aux pieds déchaussés assise à ma gauche sombre rapidement en somnolence, comme hypnotisée par la voix professorale d’Hillary. Sa tête dodeline, roule, tombe, se rattrape, penche et s’écrase à nouveau, puis remonte, avant de choir irrémédiablement, le menton sur son sternum. Derrière moi, un vieillard lutte aussi contre le sommeil, masquant son visage d’une main pour dissimuler ses paupières tombantes à son épouse.

Rarement, Madame Clinton raconte une anecdote personnelle, parle de sa fille, de son mari ou de personnages d’État. Les têtes se relèvent alors, les téléphones se rangent, les yeux regardent, les oreilles écoutent. Lorsqu’elle raconte ses difficultés et ses échecs, comme sa lutte l’opposant à Obama, l’attention est à son paroxysme. Elle est humaine, elle est comme nous, nous pouvons être comme elle, semble se dire le public à l’unisson. Elle blague ensuite avec la To Do List sur son réfrigérateur, quelque chose comme :

— capturer Ben Laden

— faire la paix au Proche-Orient

— rencontrer tel président

— signer telle convention sur les armes nucléaires

La foule rit.

Son discours se termine abruptement. La foule, qui n’a pas mangé aux tables exécutives, demeure sur sa faim. Les applaudissements sont contenus, l’ovation se fait à retardement, partiellement, polie. Elle n’a pas parlé de la guerre, de l’argent, du terrorisme, de scandales, de ces choses qui font lire les journaux. Les yeux voyeurs n’en ont pas encore eu pour leur argent.

Ce n’est pas terminé. La présidente de Gaz Métro s’assoit devant elle pour l’interroger. L’anxiété de l’animatrice est communicable. Une femme à ma droite se tend comme une barre et se plie en deux à chaque question, paraissant honteuse de l’accent de l’animatrice et des questions posées. L’intervieweuse s’en tire bien, mais tombe dans la flatterie et la complaisance. Clinton, crédible, maîtrise bien ses dossiers. Elle s’exprime sur Poutine qu’elle tourne au ridicule, adoptant alors un ton populiste et un discours absurde, effaçant toute la mesure qu’elle avait maintenue jusque là. La faute est entièrement à Poutine, c’est si simple.

— Nous allons continuer de soutenir les démocraties et de montrer l’exemple comme nous le faisons depuis les cinquante dernières années, affirme-t-elle comme stratégie d’État.

Contre la menace, elle souhaite entraîner le Canada à coopérer avec les États-Unis sur l’Arctique, sur l’énergie, sur l’OTAN.

Alors que le débat électoral sur l’indépendance du Québec est ressuscité de son tombeau, alors que les chefs des partis politiques sont devant elle, alors que la Crimée fut annexée le jour même par la Russie, acte qualifié d’illégal par Madame Clinton, la question la plus importante pour le public de la soirée ne lui est pas posée :

Quelle serait la position des États-Unis si le Québec proclamait son indépendance après un référendum?

La soirée se termine, l’ovation est brève. Je file au vestiaire récupérer mon manteau. Dehors, les rues sont désertes. Deux sans-abri dorment devant les portes du Palais. Je me dirige au sushi-bar de la Place-d’Armes. Je quémande à la serveuse au bar du papier et un stylo pour écrire ma mémoire, fraîche comme le bœuf sashimi au gingembre que me recommande la serveuse.

— Vous êtes la propriétaire?

— Non, je suis gérante. Voilà la directrice, me répond-elle en pointant sa patronne. Le propriétaire est un Grec. Vous venez de voir Hillary Clinton? dit-elle en me versant un verre de bière Sapporo.

— Oui. Elle souhaite davantage de femmes dirigeantes, comme vous et votre directrice.

Elle se redresse, fière, souriante, en essuyant le comptoir devant elle.

En rentrant en métro, j’apprends que le Canadien de Montréal a battu l’Avalanche du Colorado 6-3, avec un tour du chapeau.Clinton

Je suis de retour à ce que je suis

La lune de miel se termine
au politburo
je n’irai pas voir les Klamm
par tous les moyens
je suis un danseur de 18 heures trente.

Au plancher des vaches maigres
je n’embrasserai pas l’epic shit

on me verra transparent
toujours à travers moi

une foule contre vos mensonges.

Troupe de langage expressif sévère

L’homme presque aveugle, dont il était impossible de croiser le regard tellement ses yeux étaient plongés dans un autre univers, devait lire à voix haute la phrase suivante écrite en énormes caractères gras

FERMEZ VOS YEUX

Avec son oeil droit qui se vissait sur la feuille comme une loupe, ce sont les mots suivants qu’il lut

RENDEZ VOS YEUX

Moi, en lisant, j’ai confondu le mot trouble avec troupe.

Nos yeux errants font de la poésie.

Le déraillement du train

Je devrais être en train de ne pas écrire. Je devrais être en train de préparer une assemblée d’un conseil d’administration de trois personnes — dont une morale —, en train de faire l’épicerie, en train de magasiner un nouveau BBQ, en train d’aller m’acheter des gréements pour aller pêcher, en train de magasiner un bureau de travail pour commencer à devenir maître dessus, en train de rappeler un gars d’air climatisé qui ne retourne pas ses appels, en train de chercher un vitrier pour la douche du deuxième condo, en train d’appeler un plombier aussi, en train de poursuivre en cour le gars qui a mal construit la douche et qui s’est sauvé — malédiction sur lui —, en train d’aller faire encadrer des dessins et des choses d’art pour les mettre sur les murs dudit condo, en train d’appeler une banque aux employés qui ne retournent pas les appels ni les courriels, en train de mettre à jour mon curriculum vitæ, en train de préparer quatre autres réunions, en train d’inviter les participants à ces réunions, en train de trouver une solution pour faire adopter mes chats, en train de réserver un billet d’avion pour Chicago, en train de mettre à jour mon registre de formation continue, en train de faire ma comptabilité, en train de m’entraîner, en train de planifier mon voyage au Pérou, en train d’étudier les lois, les règlements, car nul n’est censé ignorer la loi, en train de tenter de me faire payer mon dû par la RAMQ, en train de monter un dossier de candidature pour telle certification, en train d’écrire, mais d’écrire un texte pour mes collègues, en train d’écrire, mais d’écrire un texte pour faire de la publicité pour une ONG, en train d’écrire, mais d’écrire des résolutions de sociétés, en train d’écrire, mais d’écrire un procès-verbal d’assemblée générale annuelle, en train d’écrire, mais d’écrire un rapport de comité de discipline, en train d’écrire, mais d’écrire des argumentaires en réponse à des textes incohérents lus çà et là, en train d’écrire, mais d’écrire une lettre de motivation pour un conseil d’administration motivé.

Je devrais être en train de ne pas écrire. Je devrais être en train de lire.

Comme dans l’avion

Le soleil a déjà quitté l’horizon, le ciel n’est plus que de la couleur d’un rêve. Les teintes orangées marient le bleu qui s’évapore peu à peu en enfantant d’autres valeurs de pastel. Je n’entends aucun son. Devant moi, il y a le mur de la maison, celle de mon enfance. Les fondations en ciment laissent en montant la place aux briques rouges, couchées sur leur longueur et séparées par un bourrelet irrégulier de mortier gris durci. Rien ne bouge, sauf les muscles de ma cage thoracique responsables de ma respiration. En me retournant, j’aperçois une forêt. Mes yeux se fixent sur l’orée de cette forêt. Elle ressemble à une grande pupille noire. Il me semble alors que quelque chose approche de cette ouverture, par l’intérieur. La chose est loin. Elle cause un bruit de galop dont l’intensité croît à mesure que la chose s’approche. J’observe encore, pendant que mes membres commencent à se tendre de peur et que mon cœur s’accélère. Le bruit du galop est assourdi, comme un frappement sur une surface molle. Un animal surgit soudainement de l’orée du bois et fonce vers moi, haletant. Un loup, c’est un grand loup comme j’en ai vu dans les films de mon enfance. Il se propulse vers moi, comme en s’élançant pour me tuer d’une seule morsure au cou. Pris d’effroi, mon corps se précipite vers le mur. Une échelle y est maintenant apposée. Sans regarder où elle monte, j’empoigne les premiers barreaux et j’en commence l’escalade. Le temps s’étire alors, les secondes deviennent des heures, je grimpe sans cesse dans l’échelle, interminablement, le long du mur de briques rouges. J’entends encore le halètement du loup derrière moi. Je l’entends qui grimpe dans l’échelle à ma poursuite. Le loup grimpe. J’accélère la course, en panique. Des larmes tombent le long de mes joues. J’essaie de crier à l’aide, mais je suis devenu aphone. Je ne peux que courir, respirer et pleurer. J’entends le loup qui se rapproche. Il court plus vite que moi. Le mur ne s’arrête toujours pas. Tout à coup, un barreau d’échelle cède lorsque je l’agrippe. Je perds l’équilibre, mais je réussis à m’agripper au barreau inférieur et à reprendre ma course. J’entends le loup tout près de moi. Je peux sentir l’odeur de sa gueule béante et la chaleur de son souffle. J’accélère encore, dans une panique extrême. Je lève la tête pour voir la hauteur qu’il reste encore à franchir dans l’échelle. Il ne reste plus que quatre barreaux, les deux derniers sont cassés. En baissant à nouveau mes yeux, je réalise que le mur n’existe plus. L’échelle est maintenant dressée dans le vide, seule et sans support. Plus rien d’autre n’existe. Le loup n’est plus qu’à une infime portée de moi. Épuisé, je me résigne à abandonner. À me rendre aux crocs du loup ou à me jeter dans le vide. J’entends soudainement la voix de mon père. « Vincent, Vincent? » Le loup s’arrête. Il fait demi-tour dans l’échelle et s’enfuit dans la forêt qui est à nouveau visible. « Vincent? » Je descends à mon tour, tremblant, pleurant. « Papa! », dis-je, la parole retrouvée, devant les fondations de la maison. Dans ma poitrine, un soleil de confiance s’enflamme.

Évitement

Reporter à plus tard, toujours à plus tard. Encombrer l’entièreté de sa ligne du temps, des espaces entre les minutes de l’horloge, tout prendre, tout accepter pour reporter à plus tard ce grand plongeon, ce saut en parachute dans la réouverture du livre. Continuer à rêver au plaisir qui attend, au sentiment d’euphorie, celui du créateur, celui de l’affranchi du temps et de l’espace, celui de la remise en marche de la turbine de l’imagination quand, terminés les calendriers, les pages devenues un peu jaunies seront répandues devant moi, le sourire de la satisfaction aux lèvres et le souvenir de la souffrance aux yeux. Quand je me remettrai à cette écriture.

Synchronicité

00h07
un chat noir me regarde dans les yeux
un chat blanc fait craquer l’escalier de bois
00h12 ou 13

Les nouvelles d’une page

au bruit de fond climatisé
la vie au jour le jour
regarder passer le long corbillard des promesses

devant le voyage, s’emplir la tête de sable

— vieux brouillon

L’éteinte d’un sentiment

Il lui faisait la conversation, obligé, ou plus exactement, il se sentait obligé de le faire, coincé, forcé, prisonnier, enchaîné par l’événement où il avait été convié. Cet homme, qui lui était antipathique, soulevait en lui un sentiment de dégoût proche de celui généré par la montée aux narines des vapeurs d’un solvant. Sa profonde inculture, sa rhétorique garnie de préjugés, la rebutante moue qui se dessinait dans son visage par ondées, le timbre irritant de sa voix déraillante, toute l’expression de cet homme était un coup de semonce qui intimait l’ordre de s’éloigner de lui. En poursuivant la conversation, il était conscient qu’il se trahissait, qu’il prostituait son être.

Durant cet événement, il avait néanmoins pris des notes, au fond de son esprit : un personnage venait de naître dans le livre qui allait s’écrire des années plus tard.

En quittant enfin les lieux, il avait mendié une cigarette et du feu à un clochard qui avait refusé le dollar proposé en échange. Il retourna chez lui à pied, à travers les rues animées du festival, laissant s’évader en fumée sa détestable impression, comme s’il venait de l’immoler avec le solvant.

Le soir était calme, doux, légèrement humide. La pluie tomba toute la nuit comme une berceuse.

L’ascension

L’après-midi était léger, le corps suait encore un peu de ses efforts d’ascension au sommet du mont. Trente milliards de petites mousses blanches volaient au-dessus de la grande croix, comme des filtres aux rayons du soleil qui les pénétraient ou comme une autoroute des âmes après la mort. Sur le pilier Est de la croix, un graffiti souhaitait la bienvenue vers ce point cardinal. Un autre représentait deux mains qui se superposaient, l’une masculine et l’autre féminine. Au bout de chacun des doigts, des mots qui faisaient du bien étaient calligraphiés — paix, respect, écoute, partage, etc. — comme dans deux mains invitant à l’espoir. Tandis que je me trouvais sous la croix, en son centre, entre ses quatre piliers, je me demandais ce qu’il y avait derrière moi, au Sud. Tout à coup, j’entendis derrière mon dos en sueur une joyeuse fillette s’adresser à son père. Elle disait venir rendre visite à son grand-père. En me retournant vers elle, je vis qu’elle regardait la grande croix au-dessus de moi et la pointait du doigt en parlant de son grand-père qui était au ciel.

La tête autour de soi

Si tu savais ce dont tu parles. Moi, je sais bien, mais je n’en parle pas.

Pourtant j’en rêve.

Mais je ne sais pas assez ce que je sais (comme l’océan). Ça devient un peu trop compliqué, savoir de l’intérieur, être un poisson.

Le monde entier se tait lorsque j’écris.

Cérémonie au chevet

Heureusement qu’il y a des prêtres pour offrir davantage de réconfort à la famille que moi, qui ne sais que dire ma désolation de ne plus pouvoir être utile pour cet enfant, malgré l’intubation, l’intraosseuse et l’épinéphrine.

«C’est le retour au grand cercle », m’a dit l’Innu.

J’ai envie d’y croire.

Nelly Arcand me manque à 3h55 AM

S’en tenir à l’essentiel serait déjà cesser d’écrire. Je ne dirai pas ce que j’ai envie de dire. You’ll have to guess, comme disent les Montréalais de la nouvelle génération, celle qui ne sait ni parler français ni parler anglais, qui n’en parle que la moitié des deux. You’ll have to guess sans réponse.

D’où vient ce besoin d’écrire à qui ne nous lit pas ? Le vertige des extrêmes me manque, en ces périodes d’extrême-nuance. J’ai donné deux dollars au violoniste du coin de la rue Rachel et St-Denis. J’ai eu beau me forcer au retour du Jardin des Merveilles, la bouffe à chat dans un sac de plastique, la bouffe à Musique… J’ai fait semblant que sa musique avait touché au zénith, au granit de ma poitrine.

Ce matin, j’ai traversé le Square Victoria, ou la Place du Peuple. La statue de la reine était toute propre. Aucun graffiti en espagnol.

Mon nettoyeur juif a fermé. Tout disparaît, je l’aimais bien, avec son aura pacifique, le saint homme. Où ferai-je maintenant nettoyer mes costumes… Il venait pourtant de faire réparer sa presse à New York.

Non, c’est un jeu de marelle et un soleil jaune dessinés à la craie sur le trottoir qui m’ont arraché une larme. Putain que ça m’a rassuré.

Contre la mort, c’est une vie que j’ai envie d’écrire.

ApparenceDevinette

La surdose ou le livre à vendre

Samedi le 13 avril 2013, j’assistais, aux Sceptiques du Québec, à une conférence autour d’un sujet qui me tient à cœur — ou à l’âme —, la santé mentale. La médicalisation de la détresse psychologique, démystifier la cure chimique, tel était le titre annoncé par Jean-Claude St-Onge, titulaire d’un doctorat en socioéconomie et d’une maîtrise en philosophie, présenté dans Wikipedia comme un « professeur, écrivain et philosophe québécois ». Monsieur St-Onge venait de publier, en février 2013, le livre Tous fous? aux Éditions Écosociété.

 

D’entrée de jeu, j’étais tout ouïe au sujet, dénonçant moi-même et comme beaucoup de collègues médecins les études à portée négative non publiées par l’industrie pharmaceutique, les courtes études d’innocuité effectuées sur six semaines pour des traitements qui seront administrés sur une longue durée, les biais quant à la signification clinique de résultats d’études, le surdiagnostic psychiatrique et le surtraitement médicamenteux, les médecins-présentateurs rémunérés par des sociétés pharmaceutiques, l’incertitude diagnostique et étiologique et la certitude prêtée par certains au livre diagnostic de référence en psychiatrie, la stigmatisation qui résulte d’un diagnostic psychiatrique, notamment par les employeurs et par les compagnies d’assurance, le manque d’outils thérapeutiques et le fait que les psychothérapies ne soient pas payées par le régime public pour des patients aux prises avec une souffrance indicible.

 

Dès sa première diapositive, devant un public non spécialisé, le conférencier a dû expliquer la signification du sigle TDAH : « ce sont des enfants normaux légèrement turbulents qu’on médicamente parce qu’ils s’ennuient dans une classe et pour qui les programmes scolaires ne sont pas conçus ». Il résumait aussi banalement avec le couperet de ses paroles, il niait aussi légèrement la souffrance qui affecte des enfants, des familles et des classes. Plus tard, il ajoutait, parlant de la phobie sociale, qu’il ne s’agit que de timidité normale. Que la dépression est un phénomène normal et qu’elle guérit d’elle-même. Il omettait complètement les impacts significatifs qu’ont ces troubles sur l’estime personnelle et la vie des patients et qui sont une condition essentielle à leur diagnostic.

 

Il poursuivait en s’attaquant à la théorie des neurotransmetteurs, notamment à la dopamine dans la schizophrénie, avant d’entrer en contradiction en listant les effets secondaires causés par les médicaments, parce qu’ils agissent sur la dopamine. Sur la sérotonine, il mentionnait l’argument que 95 % des récepteurs de sérotonine sont dans les intestins, n’informant pas qu’il existe différents sous-types de récepteurs de sérotonine et, comme pour les muscles qui recouvrent tout le corps, qu’on doit parfois prendre un antidouleur qui agit sur les récepteurs de tous les muscles, bien qu’un seul nous fasse souffrir.

 

Pour s’attaquer aux arguments d’autorité, il utilisait lui-même à profusion l’argument d’autorité, avec des citations de personnages « réputés » ou en témoignant de ses discussions avec des médecins d’ici, les Drs Alain Vadeboncœur et Amir Khadir, s’en prenant aux médecins « leaders d’opinion » en utilisant lui-même des leaders d’opinion.

 

On l’entendait proférer des faussetés : les études hasardisées à double insu ne vaudraient pas grand-chose, puisqu’il n’y a pas, selon sa troublante affirmation, d’effets secondaires aux placebos et qu’il serait donc facile de distinguer le placebo du médicament sur la foi des effets secondaires qui en résultent. Tout médecin connaît pourtant l’effet nocebo, qu’une simple pilule de farine peut engendrer des nausées, des vomissements, des céphalées, des diarrhées, des douleurs, etc. Il appuyait ses propos avec des résultats de sondages et des statistiques au moins tout aussi invalides méthodologiquement que ce qu’il dénonçait.

 

Il y allait d’une autre grossièreté : « l’encéphalite et l’hyperthyroïdie peuvent mimer une dépression, et si les médecins le savaient, ils prescriraient moins d’antidépresseurs ». Le médecin qui confondrait une encéphalite avec une dépression ne serait pas digne d’être disciple d’Asclépios. Quant aux troubles thyroïdiens, il est connu comme Barabas chez les médecins qu’ils peuvent donner le change pour une dépression, c’est pourquoi nous en dosons régulièrement l’hormone thyréostimuline lorsque des symptômes nous alertent.

 

Il employait l’argument de la peur du produit « chimique », listant tous les effets secondaires possibles jusqu’aux plus rares et anecdotiques sans les mettre en fréquence et en perspective, sans les mettre en relation avec les bénéfices possibles, caviardant ce que tout médecin sait depuis Paracelse, que toute substance — jusqu’à l’eau même — est un poison qui dépend de sa dose.

 

S’en prenant au DSM, le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, il interchangeait les mots « trouble » et « maladie », omettant de mentionner qu’à l’origine, ce livre avait servi, pour des fins de recherche, à adopter des critères et un langage communs, imparfaits, mais plus objectifs, pour s’éloigner de la subjectivité et de la grande variabilité que les tout aussi lucratives théories de la psychanalyse avaient répandues. Nullement, il n’a parlé des grands débats au sein même de la communauté des psychiatres, laissant au contraire croire que les médecins étaient naïfs et aveuglés par l’industrie pharmaceutique. Les informations de monsieur St-Onge n’étaient pas à jour — oubli volontaire? —, lorsqu’il nous affirmait, en nous faisant réagir d’indignation, que dans le futur DSM-5, le deuil allait devenir une dépression majeure, si non résolu après deux semaines, ce qui a pourtant été rejeté l’an dernier par les auteurs du DSM-5.

 

À la question de mon voisin au conférencier, à savoir s’il ne commettait pas le péché inverse des compagnies pharmaceutiques en ne traitant que négativement des psychotropes et en occultant leurs effets bénéfiques ou les études positives, il répondait « quels avantages?, il y a zéro avantage! », niant d’un coup sec les témoignages de ceux qui ont expérimenté les troubles mentaux et bénéficié de ces traitements pharmacologiques. Plus tard, il nous rapportait toutefois que les antidépresseurs pouvaient être utiles dans la dépression sévère.

 

À la question d’une jeune femme à savoir pourquoi les gouvernements laissaient faire l’industrie pharmaceutique, monsieur St-Onge répondait qu’ils étaient soudoyés comme dans l’industrie de la construction, que les ministres de la Santé s’étaient fait rémunérer par l’industrie pour approuver leurs molécules, qu’il pouvait nous donner des noms, que Pauline Marois avait accepté 300 $ lorsqu’elle était ministre de la Santé [on apprenait dans La Presse, le jour même, que Mme Marois venait d’acquérir un appartement de 3,5 millions de dollars, elle se laisserait corrompre pour 300 $?]

 

Dans la salle, un étudiant en psychologie lui rappelait au micro qu’au manque de preuves scientifiques qu’il dénonçait, il ne devait pas générer l’erreur de promouvoir des alternatives qui n’avaient pas démontré leurs preuves scientifiques dans le traitement des affections mentales, comme il le faisait entre autres avec l’aromathérapie et la massothérapie. Un psychologue clinicien témoignait pour sa part que malgré la psychothérapie qu’il offre aux patients, nombreux étaient ceux qui avaient bénéficié d’un médicament, non pas en alternative à la psychothérapie, mais en addition, que l’arsenal est très limité pour lutter contre la souffrance et que la médication fait partie de cet arsenal. Une médecin a parlé de son expérience en centres d’accueil, où elle n’a eu d’autre choix que de prescrire des neuroleptiques pour calmer des hébergés violents, toutes les autres mesures ayant échoué chez ces déments qui frappaient le personnel et les autres hébergés. Elle l’invitait à l’accompagner à sa prochaine tournée médicale pour qu’il lui suggère comment traiter ce type de comportement. Monsieur St-Onge reconnaissait l’absence de panacée.

 

Au final, la conférence passait en revue toutes les dénonciations avec lesquelles je m’accordais, mais les rendait grossières, les truffant d’opinions parfois farfelues, non scientifiques, sans rigueur intellectuelle et sans nuance, teintées d’une idéologie éclaboussée qui jetait le bébé avec l’eau du bain. Malgré ses titres en philosophie, il y avait surabondance de sophismes. Monsieur St-Onge n’était que l’image miroir de ce qu’il dénonçait.

 

Il y avait un livre à vendre à la sortie de la salle, Tous fous?, — sujet très lucratif, leçon des compagnies pharmaceutiques. Je souhaite que ce livre renferme plus de nuances que la conférence qui en fait la promotion.

 

Ce n’est pas la santé mentale que Jean-Claude St-Onge est venu défendre véritablement, au Centre Saint-Pierre. C’était au fond une charge contre l’industrie pharmaceutique et contre son capital. Bien que ce soit un fait avéré que la santé mentale soit une vache à lait pour cette industrie, que les abus et la manipulation soient à mettre au jour et que les médecins doivent parfois pharmacologiquement résister à leur sentiment d’impuissance devant la souffrance psychique de ceux qui les consultent pour chercher leur aide, rien ne permet de conclure scientifiquement pour autant qu’il faille se méfier comme la peste des médicaments psychotropes. Si l’industrie influence indéniablement le traitement de la santé mentale, la société tout entière est également responsable de la progression des diagnostics, ayant défini la normalité comme l’uniformité et l’absence de souffrance, s’étant également désorientée dans sa compréhension du sens de la vie, se tournant vers le médecin dès le premier vertige.

 

L’ancien professeur de l’UQÀM nous a affirmé souhaiter la révolution. Il a conclu en louangeant l’inventeur du vaccin antipolio parce qu’il n’avait pas touché un sou de son invention. Les médicaments seraient-ils considérés comme plus efficaces et moins générateurs d’effets indésirables, pour ce philosophe-écrivain, si les sociétés pharmaceutiques n’en touchaient aucun profit?

 

Espérons que l’auteur fasse preuve de la même bonté avec les profits de la vente de son livre et de ses conférences, en les remettant aux organismes d’aide en santé mentale ou en recherche. Il y a encore une grande place à la recherche étiologique et thérapeutique, pharmacologique ou non, dans le domaine de l’esprit humain.

 

 

Vincent Demers, médecin

Le peuple du frein

Récemment, les députés d’un parti politique recommandaient l’abaissement du plafond du Régime enregistré d’épargne-retraite, un mécanisme d’épargne avec report de l’impôt à payer sur cette épargne.

Une suggestion embourbée dans une idéologie fondée sur un ensemble de préjugés et de haine, qui ne souhaiterait voir la société que comme une chevelure rasée, sans cheveux qui dépassent, sans cheveux blancs ni colorés, un peuple de l’État à tout lui prendre, coupé de toute initiative, de toute entreprise, de son talent et de sa vigueur, le peuple du frein, aux hommes et femmes ne travaillant jamais pour eux-même ou pour leur famille et leur descendance. Une société maigre, celle des laxatifs et du Weight-Watchers, sans la bonhomie d’un certain embonpoint, sans la santé aux joues souriantes, sans vin, sans chocolat, sans huîtres et sans foie gras, une société de files d’attente et de joues creuses.

La majorité de ceux qui atteignent le plafond du REER sont des travailleurs autonomes qui ne toucheront aucun fonds de pension à leur retraite. Le REER est pour eux l’unique moyen d’accumuler des sommes pour leurs vieux jours, bien inférieures aux généreux fonds de pension des salariés.

Moi qui suis sensible à l’itinérance, je ne les compte plus, ces anciens travailleurs autonomes ou ces anciens cadres, un jour millionnaires et le lendemain dans la rue.

Le dernier préjugé social, le plus tenace, celui qui n’émeut personne depuis l’Antiquité, c’est la haine inquisitoire de la richesse.

Soutenir son propre regard devant le miroir

(Paru dans L’actualité médicale, le 1er février 2013)

Moi qui suis saisi par le trac devant une foule, j’ai entendu ma voix dérailler et mon cœur battre comme celui d’un chien qu’on amène chez le vétérinaire lorsque j’ai dû me présenter et expliquer, décontenancé, mes réalisations de «leader» devant ce nouveau groupe de médecins, où j’étais à peu près le plus jeune et le moins spécialiste. Ping-pong soudain d’un hémisphère à l’autre de mon cerveau, comme si je sautais en parachute pour la première fois. J’étais intimidé, gêné devant tant de qualité, d’accomplissements et de prestance de la part de mes collègues. Après des années dans un milieu isolé, j’avais perdu l’habitude de m’exposer en public, moi qui suis pourtant à l’aise d’homme à homme. J’avais le sentiment incisif d’être un imposteur. Était-il légitime que l’on me qualifie de «leader», mot d’une laideur que je n’arrive pas à traduire ? Comment allais-je improviser mes phrases pour qu’elles soient articulées et précises… Pourquoi donc n’avais-je pas la facilité de pousser mes pensées par ma bouche comme j’ai celle de les saupoudrer sur du papier… Pourquoi diable n’avais-je pas une cape d’Amir Khadir ou de Gaétan Barrette en cette veille d’Halloween…

Nous étions une trentaine de médecins qui avions en commun d’occuper ou d’avoir tenu des postes de gestion au sein du système de santé, comme chefs de département médical, directeurs des services professionnels ou présidents du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens, pour ne nommer que ces positions traditionnelles.

Comme un poisson volant, c’est le mot «intégrité» qui a sauté le plus souvent hors de la mer du leadership qu’ont fait apparaître habilement devant nous M. Laurent Duchastel, professeur à l’école des HEC de Montréal, et le Dr Pierre-Charles Gosselin, DSP émérite, lors des premières journées de formation du nouveau programme de leadership du Physician Management Institute, offert pour la première année par l’Association médicale du Québec et pouvant mener à une certification de gestionnaire agréé de la santé. Dans cette toute première cohorte, tous les médecins avaient en commun d’avoir accédé à ces postes de chefferie sans avoir été formés pour le faire, par imitation et par apprentissage sur le lot, en acceptant souvent de faire la besogne que personne d’autre ne souhaitait faire, en prenant le flambeau de l’inconnu qu’une équipe de collègues tendait pour ne pas se brûler, ou, osons y croire, parce que ces collègues aspiraient à obtenir l’éclairage particulier de ce futur chef. Car encadrer ou représenter des médecins n’est pas jouer aux quilles. Le faire dans un système de santé aux limites absolues et aux exigences infinies est un travail ingrat, nullement valorisé, et la reconnaissance y est aussi rare qu’un trèfle à quatre feuilles. Ce sont néanmoins des fonctions essentielles et, pour les exercer comme on s’amarre sans brusquerie à un port, pour résoudre surtout les aberrations de notre milieu qui possède toutes les déclinaisons de l’humain et de la bureaucratie, il faut savoir user d’influence. Et d’intégrité.

«Influence». Second mot que nous avons attrapé à maintes reprises dans nos filets. Le leadership, c’est être capable d’influencer autrui à se mobiliser, sans nécessairement occuper une fonction d’autorité. L’introverti qui attend la fin du discours d’un tribun avant d’aller porter son message dans les coulisses peut avoir autant d’influence que l’extroverti flamboyant dans la tribune. Nous avons diverses couleurs d’influence en nous, couleurs complémentaires, couleurs en opposition. La connaissance et l’acceptation de sa couleur dominante permet d’exercer son leadership avec impact. Mieux encore, le mélange de sa couleur avec celle des autres : le gestionnaire, en arrivant à puiser dans son équipe comme un peintre, peut créer de grandes fresques. Il s’agit aussi d’un art.

Nous avions un exercice: fixer notre propre regard durant 10 minutes devant le miroir, arriver à regarder dans notre propre être. Expérience déréalisante et dépersonnalisante, mais qui nous place devant notre conscience. Qui suis-je et pourquoi fais-je ce que je fais ? Tout prend alors un sens. Quand tout devient absurde, il faut retourner devant le miroir.

Quelques jours après, je prenais la parole devant l’assemblée générale annuelle de Médecins du monde Canada. J’y présentais ma candidature pour être élu membre du conseil d’administration. J’avais encore en mémoire mon propre regard.

La pleine conscience

(Paru dans L’actualité médicale, le 27 novembre 2012)

«L’erreur humaine est digne de pardon.»
— Tite-Live, historien romain

Nous fermons les yeux, les mains détendues reposant sur nos cuisses. Nous devons nous concentrer sur notre respiration. Uniquement sur notre respiration. Dans une salle de l’hôtel Westin, nous sommes une soixantaine de médecins et de psychiatres du monde entier, assis sur de petites chaises rembourrées. Immobiles durant 30 minutes, nous obéissons par le seul mouvement de l’âme à la voix lointaine d’une «guide», à l’autre extrémité de la pièce. Tout disparaît, s’évapore. Tout sauf notre respiration et cette voix dont nous perdons l’origine. En voyage par l’esprit, nous redécouvrons l’existence de notre peau, de nos os, des insertions de nos muscles, nous ressentons une chaleur, une pression, une dimension. Nous existons, même sans penser. La vie est un souffle posé sur l’abdomen. La respiration s’approfondit, s’adoucit. Une sirène de pompiers retentit dans la rue. L’esprit veut s’y ruer tout à coup, la poursuivre comme un chien agité, nous le ramenons par la laisse de notre respiration. Inspire, expire. Inspire, expire encore, lentement, profondément, encore… La respiration est à l’âme ce que l’acte charnel est au corps. Nous sommes bien. Immensément bien dans cet univers qui s’intériorise en nous.

Nous sommes à la Conférence internationale 2012 sur la santé des médecins. Je converse plus tard avec une addictologue et une psychiatre de Lyon qui souhaitent développer dans leur région l’équivalent du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ). Les médecins du PAMQ sont là. Des vieux médecins qui nous offrent leur sagesse aussi, au-delà de 70 ans, qui exercent encore. L’un d’eux donne son truc de santé: se faire masser une heure par jour, chaque jour, pendant 20 ans. La peau est l’organe le plus vaste du corps, remplie de terminaisons nerveuses. Nous avons besoin de nous faire toucher, affirme-t-il. J’acquiesce. Nous identifions les défis à la santé du médecin ou ses épées de Damoclès. Nous pointons du doigt cette culture médicale du surhomme et celle de l’homme qui est un loup pour l’homme, qu’il faut réformer dans nos enseignements et surtout dans nos exemples donnés à nos externes et résidents. Nous abordons le suicide, l’épuisement professionnel, l’abus de substances, l’isolement, le renfermement, la peur, le manque de soutien de collègues ou de l’organisation du système de soins. Les médecins sont en moins bonne santé mentale que la population en général. Qui prend soin du médecin lorsque le médecin est malade? Question légitime. Réunis à cette conférence, ayant tous en commun d’avoir tantôt aidé un médecin en difficulté, tantôt peut-être, à notre tour, reçu cette aide, nous apprenons à nous soigner entre nous ou à nous laisser aider. Médecins de famille, chirurgiens, psychiatres, gynécologues, oncologues, aucune spécialité n’est épargnée. Platon, dans La République, écrivait que les médecins qui deviendraient les plus habiles étaient ceux qui «auraient été affligés de plusieurs maladies». Ces médecins auraient vraisemblablement une sensibilité et une compréhension accrues aux souffrances et aux inquiétudes des patients. «C’est par l’âme que le médecin soigne le corps», dit le philosophe. Toutefois, conclut Platon, il ne sera guère possible au médecin de soigner quoi que ce soit si son âme devient malsaine. Faisons-la alors respirer pour en chasser ce qu’elle a acquis de vicié ou d’empoussièrements par couches de honte et de culpabilisation renfermées.

Inspirez. Respirez, lentement, profondément. Expirez. Vous souvenez-vous de cette complication majeure et de ce décès qui nagent aux abysses de votre conscience, sur lesquels vous avez jeté dix mille tonnes de terre pour les camoufler et dont vous n’avez jamais parlé? Inspirez. Vous souvenez-vous de cette petite négligence que vous avez commise, dont vous avez une grande honte en votre for intérieur? Expirez. Vous souvenez-vous des soins que vous prodiguiez et que vous évitez aujourd’hui? Inspirez. Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez dit «j’aurais dû», «je n’aurais pas dû»? Expirez. Pourquoi, réellement, travaillez-vous autant d’heures? Inspirez. Quelle est la part de votre fatigue et de votre excès de travail dans cet air malsain qui encombre vos souvenirs? Expirez. Combien votre vie privée affecte-t-elle votre vie professionnelle ou vice-versa ?Inspirez. Respirez, lentement, profondément. Il vous reste du souffle.

Vous existez encore.