L’année où je suis devenu un homme

En 1998, avant l’ère d’Internet, de la mondialisation et des téléphones portables, ma compagne de voyage de l’époque et moi avons vécu au Mali pendant deux mois, lors d’un échange socioculturel financé par SUCO. Nous avions remporté un concours provincial organisé à travers les cégeps par Jeunesse du Monde. Nous avions 20 ans. Dans cet échange, nous allions à la rencontre de la culture malienne, vivre temporairement avec les Maliens et comme eux. Nous n’avions rien d’autre à y faire. Rien à apporter, rien à donner sauf nos histoires, rien à montrer sauf nos sourires, rien à construire sauf une confiance mutuelle.

Après un séjour initial dans une famille de Bamako, nous avons vécu dans deux familles de Kabé, notre village d’accueil. Nous allions chaque samedi à Sanankoroba, le village principal le plus proche. Sept kilomètres de marche à travers la brousse. Nous mangions chaque fois des pâtes aux fourmis volantes avec un peu d’huile végétale au kiosque-restaurant Benkadi, avant de prendre un transport vers le marché de la capitale. Le soleil était accablant. Ces sept kilomètres en paraissaient cent. C’était pire en revenant avec un sac sur le dos rempli d’ananas, de bananes et de boîtes de sardines portugaises.

Malgré l’épuisement et la déshydratation au retour de cette longue marche hebdomadaire, nous allions chaque fois saluer le vieux Samaké avec quelques formulations en bamamankan. Il était le chef de Kabé et du clan principal. Ses jambes étaient cartonnées et instables, ses doigts tremblaient de sénilité et il ne se séparait jamais de sa vieille lance. Il avait besoin constamment d’aide pour le moindre transfert. Incapable de se maintenir debout, il se levait néanmoins pour nous accueillir jusqu’à ce que ses jambes lâchent sous le poids de son frêle corps, comme un pantin. C’était l’un des très rares vieillards au village. Les gens mourraient jeunes.

Chaque soir, nos hôtes Djibril et Mamadou faisaient un feu près de notre case en briques crues et en paille, récemment rénovée — habituellement un grenier qui avait été vidé pour nous loger temporairement. Nous nous y rassemblions avec quelques hommes du village dont aucun ne parlait français ou ne savait lire. Nos hôtes traduisaient. Le rêve partagé par ces gens était d’avoir un tracteur pour labourer les champs et une pompe pour les irriguer (il y avait souvent des sécheresses comme cette année-là). L’année précédente, des coopérants d’une ONG italienne avaient identifié que le manque d’eau était le problème de développement principal de ce village. Ils avaient construit un puits dans la nappe phréatique afin de fournir une eau potable stable pour éviter le choléra qui pouvait se propager avec les vieux puits à ciel ouvert. Ils avaient foré ce puits loin du centre du village afin de prévenir la contamination des nappes par les eaux d’infiltration des latrines. Les habitants continuaient néanmoins à boire l’eau des puits de surface situés de façon pratique au centre du village et qui avait pour eux meilleur goût. Ils envoyaient le bétail boire l’eau des puits artésiens en périphérie. Pour eux, ces Italiens étaient venus construire quelque chose qui leur paraissait absurde, cet argent eût été mieux investi dans une pompe ou un tracteur.

J’ai compris que la priorité de ces gens était de diminuer leur labeur. Sous le soleil accablant, nous marchions sept petits kilomètres chaque semaine, épuisants comme des marathons. Pour eux, chaque jour était ainsi, toute leur vie.

J’ai très peu écrit durant mes voyages. Grâce à mon père, j’ai retrouvé quelques lettres envoyées à ma famille lors de ce premier séjour à l’étranger, au Mali. Voici des extraits de ces souvenirs déterrés aux catacombes de ma mémoire. L’année où je suis devenu un homme.

Bamako, le 20 mai 1998. […] Les égouts sont à ciel ouvert. Le manque d’hygiène est partout, la viande est vendue dans les rues, non réfrigérée, parmi les nuages de mouches. C’est excessivement pauvre, partout. La chaleur est constante, vers 36-40 degrés, il ne vente jamais, il est impossible de dormir à l’intérieur sans ventilation. Sinon il faut dormir dehors […]. Depuis dimanche, je loge chez Boubakar S., 37 ans, marié à une femme, ayant une fille de deux ans et une maîtresse. Sa femme est médecin et se spécialise en France. Il vit dans la même maison que son père, les deux femmes de son père, ses nombreux « petits frères », ses sœurs, les quatre esclaves (ce sont des servantes, mais perçues et traitées comme des esclaves) et d’autres gens de la grande famille. La culture est tellement différente de la nôtre…

Nous allons à l’École de Formation en développement communautaire chaque jour de 7h40 à 14h10, sauf le lundi et le mercredi où les cours finissent à 16h10. […] Il y a de l’eau courante et de l’électricité, mais les deux « coupent » chaque jour à cause que le niveau du fleuve Niger baisse […]. On prend pour se déplacer le taxi (2,50$ CAN pour un trajet de 10-15 minutes) ou le « bacher », un genre d’autobus vert […] dans lequel s’entasse une vingtaine de personnes […]. Ici, les gens de la rue nous appellent « Toubabou » quand on les croise […]. Quand on marche dans les marchés de Bamako, des vendeurs de montres, cigarettes, cassettes, éventails, coupes de cheveux, vêtements, etc. nous « assaillent » pour nous vendre leur marchandise (mais ils ne sont pas agressifs). Les taxis nous offrent toujours un lift en disant que « marcher c’est pas bon ». Des fois, on s’achète un coke pour 35-40 cents. La bière malienne est bonne, j’en ai bu une grosse pour 1,50$ CAN dans un « bar » (un maquis) où on a aussi dansé sur des rythmes africains. Ici, en majorité, les gens sont musulmans et la société est très patriarcale, gérontocratique et fonctionne avec un système de castes. Les plus vieux peuvent commissionner n’importe quel plus jeune et ce dernier obéit toujours sans parler. Les esclaves (servantes) doivent obéir aux maîtres et en échange sont logées et nourries dans la maison (dans la cour) du maître.

Bamako, 25 mai 1998. Ici, 45 degrés à l’ombre au quotidien. Il y a eu beaucoup de morts à cause de ces chaleurs record des 50 dernières années (vieillards malades). Je passe mes journées à suer et boire de l’eau. Les Maliens sont très « chaleureux » et je peux passer des heures à causer avec des inconnus. La tradition ici tient une forte place et je me compte chanceux d’observer cela avant qu’elle ne disparaisse un jour au profit des valeurs occidentales. Nous sommes en santé et avons hâte à la brousse. Il est difficile d’être seul ici.

Sélingué, le 29 mai 1998. […] Nous sommes présentement à Sélingué, village à 150 km de Bamako, où se trouvent le père et la mère de Kadiatou. Ici, c’est tranquille et je crois que c’est mieux que Bamako. Le vieux est très gentil et m’a consulté concernant sa fille épileptique ! Depuis quatre jours, j’ai été malade. D’abord maux de ventre, suivis de diarrhée persistante. Avant-hier, c’était la nausée. Le tout accompagné par des douleurs aux oreilles et une audition diminuée. Je suis donc allé à l’hôpital Gabriel Touré (CHU) […]. Je dois donc prendre 5 médicaments à tous les repas : 6 comprimés, 3 cuillères de sirop et 3 gouttes par oreille à chaque repas ! Fait à noter, la consultation médicale a été gratuite pour moi parce que je suis étudiant en médecine […]. Quelque chose de très impressionnant : la pluie. Quelques minutes avant qu’il pleuve, il se met à venter extrêmement fort et très subitement (en d’autres temps, il ne vente jamais). Il doit venter à 150 km/h ! Le ciel devient tout rouge de poussière, les objets s’envolent et les toits de tôle peuvent aussi s’envoler. Ça dépeigne ! On dirait un ouragan. Ensuite la forte pluie vient subitement et dure environ 20 minutes. Cela rafraîchit tellement ! […]

À 4h du matin, les millions de mosquées se mettent à crier Allah et la même chose à 5h du matin. À 6h, les gens se lèvent et se mettent à parler fort et les enfants pleurent ou rient. À Bamako, on entend des films de Bruce Lee comme si on avait la tête collée sur la T.V. durant la nuit. Il faut ajouter à ça la chaleur et la sueur et la puanteur généralisée qui empêchent de dormir […].

Grand-papa, j’espère que tout va bien pour toi et que la chaleur ne t’incommode pas trop (comme ici). Ne te fatigue pas et prends soin de bien manger. N’hésite pas à demander à papa et maman si tu as besoin de quelque chose [mon grand-père est décédé peu de temps après mon retour du Mali].

Sélingué, le 30 mai 1998, 14h09. Hier soir, à la tombée de la nuit, des milliards d’insectes sont subitement apparus. Ils se tiennent près des lumières, en nuages, et on en a reçu plusieurs sur la tête.

Sanankoroba, le 7 juin 1998. […] Je m’entends bien avec les gens et développe beaucoup mes relations humaines. J’ai appris beaucoup de choses ici, mais surtout, j’ai appris à mieux me connaître. […] J’essaie toujours de vivre chaque moment présent et laisse venir l’avenir comme il vient. […] Mais je suis surpris de la façon dont les gens ici arrivent à se débrouiller et à être heureux. Le Mali est le deuxième pays le plus pauvre de la planète. Il faut vraiment vivre dans une famille malienne pour comprendre comment on est riche, même sans argent. Nous sommes riches en fleuves, rivières, lacs, arbres, poissons, forêts, gibiers, minéraux, climats, reliefs […], nous sommes riches en eau courante, électricité, vêtements, transport, loisirs, variétés. Notre séjour au Mali est comme un miroir face à nous-mêmes, notre culture, notre philosophie […].

Sanankoroba, le 21 juin 1998, 19h30. J’écris cette lettre à la lueur d’une lampe à huile pendant que tous regardent un match de la Coupe du monde de soccer branché sur une génératrice. […] Ici, on entend seulement les nouvelles françaises et africaines (nombreuses guerres partout : Éthiopie-Érythrée, Guinée-Bissao, Rwanda, Burundi, Angola, Zaïre, etc.). On entend aussi beaucoup parler du Kosovo, mais c’est surtout la Coupe du monde de soccer qui monopolise les ondes. Aujourd’hui, il a plu après plus d’une semaine de sécheresse et de grande chaleur. Tout est maintenant inondé et tous sont très contents : diminution de la chaleur, bon pour les cultures, travail au champ. […] La nuit, comme il n’y a pas d’électricité et de lumières au village, on voit des milliards d’étoiles, la Voie lactée, des étoiles filantes. Ici, les constellations ont des noms différents. La Petite Ourse s’appelle Chameau, une autre s’appelle Mosquée, etc. Mais l’astronomie n’est pas une préoccupation des Maliens. Ils cherchent plutôt à manger. […] Hier, Djibril, à Kabé, nous a fait cadeau d’un poulet pour le souper. Eux, ils en mangent seulement dans les fêtes, car toute viande au village est un mets d’occasion. Ils mangent du matin, midi et soir. Djibril nous a aussi donné quatre œufs que ses poules couvaient (quatre poussins de moins) et du beurre d’arachides. Il y a un Peul dans le village qui nous donne souvent du lait de sa vache laitière. On est vraiment traités comme des rois. Ils donnent tout alors qu’ils n’ont rien. On a donc donné le poulet à une femme de Djibril (il en a deux) pour qu’elle le fasse cuire […].

Jeudi soir, j’ai assisté et dansé à un autre mariage. On a dansé au son du balafon, c’était étourdissant ! Vraiment, Djibril et Mamadou sont très gentils et généreux et hospitaliers et ouverts à l’échange.

J’ai pu pratiquer la médecine un peu en pansant quelques plaies et en désinfectant. Mais je fais surtout des observations et apprentissages. […] Vous nous dites de profiter du soleil, c’est plutôt de la pluie que l’on profite ! […]

Les animaux qu’on voit autour de nous sont les ânes, vaches-bœufs, poules-coqs, chiens, rats, lézards, coquerelles, grenouilles (après la pluie), chauve-souris, beaucoup d’oiseaux, chèvres, moutons, scorpions, pintades […]. Il y a beaucoup d’espèces d’oiseaux et les broussards s’amusent à les tuer au slingshot. Les cérémonies musulmanes auxquelles on a assisté sont mariages, décès, prières quotidiennes, prière à la mosquée.

Kabé, 29 juin 1998. Les gens de Kabé sont vraiment très hospitaliers et très généreux malgré leur grande pauvreté matérielle.

Kabé, 6 juillet 1998. La semaine dernière, le soleil m’a brûlé la peau au 2e degré au niveau de l’extrémité distale du radius gauche sur une surface d’environ 15-20 cm carrés. Maintenant, ça cicatrise.

Regarde

Récemment, j’ai amené mon fils au parc du boulevard Hamel, cette aire de jeux en face de la grande place déserte, celle avec une statue d’un cerf qui semblait regarder tristement son reflet blanc sous ses pieds avant d’aller se noyer. Cette œuvre en bronze est intitulée La Rencontre.

C’était au début de novembre, qui s’installait comme une morsure de chien dans une journée grise et venteuse, tellement froide qu’il n’y avait pas un chat dehors. Le vent brassait les arbres pour leur faire perdre avec violence leurs dernières feuilles déjà tournées du rouge au brun.

On entendait les sifflements des bourrasques à travers les branches, comme de grands cris essoufflés ou des pentures rouillées de volets qui allaient s’abattre sur les murs de béton du nouveau Colisée mort-né, de l’autre côté de la place.

Absorbé par ce paysage d’extinction, mes pensées revenaient en arrière, projetées par les rafales dans des recoins sans lumière.

Ailleurs dans le monde, la haine, l’ignorance, la pauvreté et la maladie s’unissaient pour ajouter une impression générale de déclin.

Un rire m’a tiré de là. Puis le plus beau mot de l’Univers, « papa ». De sa voix rieuse de cinq ans, mon fils, que ni le vent ni le froid empêchaient de jouer, à lui seul venait de peupler de vie forte et de gaieté l’entièreté du parc et de la place, de toute la Terre.

« Regarde, papa ! »

J’ai souri. J’étais bien. C’était beau. Mon fils était beau.

J’ai regardé de nouveau la statue. Le cerf n’allait plus se noyer, il se voyait autrement dans son image miroir, son reflet blanc élevait tout ce qu’il était vers le ciel. Il le soutenait en équilibre.

Les choses changent

Le temps passe. Le monde entier semble se dénaturer peu à peu. Le passé-fantôme me court après.

Parfois je me dis que les blessures que j’ai infligées sont devenues des failles sismiques qui reviennent me secouer. Parfois je me dis que je suis responsable du malheur qui s’accroît dans le monde. Mais ce serait me donner trop d’importance. Ce serait aussi croire que les blessures sont incapables de guérir. Une cicatrice n’est plus une plaie, c’est un souvenir.

On ne peut effacer les souvenirs. Peut-on effacer nos regrets ?

J’ai construit une maison de tungstène qu’un flirt en chanson a ébranlée. Une médiocre chanson pour guitare, laide comme une greffe capillaire.

Mon enfance est un refuge immuable.

C’est l’heure de l’hommage

Te voilà enfin mort. Je pensais depuis dix ans que tu allais mourir bien avant aujourd’hui, tu as déjoué mes attentes, probablement aussi les tiennes.

Il m’arrivait encore de temps en temps, jusqu’à la semaine passée, d’aller épier ton blogue pour voir si tu ne t’étais pas réveillé, si tu n’avais pas écrit quelque chose. Attention, la vie est courte…, rappelais-tu en 2016 en parlant du décès d’un autre, avant de te taire pour de bon. Ton silence devenu chronique ces dernières années me faisait deviner que les jeux étaient faits pour toi, bien que tu m’avais déjà écrit que tu croyais les silences nécessaires. La dernière fois qu’on a échangé, je t’ai banalement souhaité joyeux anniversaire de 50 ans, tu m’as remercié banalement.

Je me demandais par moments si tu étais en train de séjourner dans un hôpital psychiatrique ou dans la rue, ou seul chez toi la bouteille à la gorge ou pissant de la drogue. Tu perdais tes jambes, m’avais-tu écrit. Foutu diabète. Tu n’avais pas dû aller bien loin.

Nous nous étions rencontrés sur les blogues, il y a dix ans. Sur ma page aujourd’hui inhumée — La passerelle des jours —, vers 2011, tu m’avais fait l’honneur de venir lire et commenter mes écrits avec ton gros fracas. Souvent pour te mettre en valeur et pour parler de toi, mais quand même, tu trouvais le moyen d’éclabousser ton style en visant juste avec des mots et une ponctuation qui faisaient l’effet du scalpel, aussi précis qu’une microchirurgie. Ta maîtrise de cette épée était impressionnante. Je ne te connaissais pas avant, je ne t’avais jamais lu, je n’avais jamais entendu parler de toi ni de tes livres, avant de googler ton nom pour savoir à qui j’avais affaire.

Dans ce temps-là, c’était moi, le mort. Je n’étais alors qu’un petit médecin de campagne cassé en deux, errant entre Blanc-Sablon et mon condo de l’avenue Laval à Montréal. C’est à ce moment que tu es débarqué dans ma tête avec ton fédora et ta grande gueule narcissique, cette armure que tu revêtais pour cacher tes perçures et celles que tu avais faites. J’ai eu l’impression que tu essayais de me sortir de mon cercueil à grands coups de batte de baseball. Quand je t’ai confié des regrets, tu m’as répondu que tu étais l’allégorie des remords, ou à peu près. Ça avait cliqué.

Après quelques croisements de fer, nous avions un peu psychotisé par courriel, pour utiliser ton terme. Une affaire contagieuse comme une maladie vénérienne, la psychose. Nos échanges m’avaient dopé comme des câbles à booster. J’écrivais la nuit, j’écrivais sans dormir, j’ai écrit jusqu’à l’hôpital.

Tu m’as pris dans ta tribu, tu m’as surnommé le Toubib. J’ai dit que tu étais une sorte de père littéraire pour moi, mais tu n’arrivais pas dans ce rôle à la cheville de mon vrai père, qui avait écrit et illustré un conte pour enfants avant ma naissance, une histoire non publiée qu’il me lisait, les soirs, pour m’enchanter. Il m’a appris à penser en images, et surtout à les créer. Tu m’as suggéré de le publier, ce que j’ai fini par faire, pour l’immortaliser. Je l’ai déposé sur Amazon et aux archives nationales du Québec et du Canada.

Je ne suis jamais allé te voir, finalement, malgré ton invitation d’aller chez toi, de boire un pot. Je ne t’ai jamais rencontré autrement qu’en mots. Tu me faisais peur, pour dire vrai. Imprévisible, brutal. Je ne savais pas ce que tu me voulais, pourquoi tu rôdais autour de mes trous d’âme. J’ai imaginé que tu étais gai ou que tu étais le parrain mafieux des écrivains (tu disais toi-même avoir un « doctorat honoris causa auto-décerné ès Racket Littérature », au sens figuré, j’avais bien compris). J’imaginais même que tu pouvais être, sous couvert d’être un écrivain, un pirate informatique qui essayait d’infiltrer mon ordinateur, ou que tu travaillais pour les services secrets, ha! ha! ha! (j’ai perdu toutes mes données peu après).

Quand tu m’as demandé de t’envoyer mon manuscrit, j’ai eu peur que tu m’arnaques, que tu me demandes une rançon. Je me méfiais de toi. Mais je l’ai fait pareil et je t’ai demandé d’écrire la préface, conscient que ça pourrait me nuire, avec ton passé violent et ta réputation d’homme fini.

J’ai fait l’erreur de débutant de te révéler des significations enfouies dans mon texte, au lieu de te laisser les imaginer toi-même. Ça t’a crinqué comme un douze à pompe, tu m’as gueulé après par courriel, tu m’as gueulé que j’avais gâché ton privilège de découvrir toi-même le fond de l’histoire, ou celui que tu voudrais y voir.

Colérique, tu m’as hurlé après de corriger mes fautes, de me relire.

Personne n’allait me parler sur ce ton, me manquer de respect, me crier après, pas même un écrivain, mauvaise réputation ou pas. Tu t’adressais à un médecin, ça porte malheur de manquer de respect à un médecin. On ne t’avait pas appris le respect ? Je n’ai pas manqué de te l’envoyer, avant de faire sauter la passerelle des jours en même temps que nos ponts ; j’ai effacé notre correspondance et je t’ai demandé de détruire mon manuscrit.

Mais ton coup de trident a continué à résonner dans ma tête. Tu avais raison. J’employais des impropriétés, j’avais laissé des mots défigurés, des phrases étaient trop lourdes, trop imprécises. J’avais honte. J’avais écrit à moi-même. Les autres ne pouvaient pas deviner ce qu’il y avait dans ma tête, et je n’avais pas envie de leur dire. Ce qui avait été pour moi un tue-temps, une bouée pour éviter de couler comme une roche au fond de l’océan, une échelle pour me sortir du gouffre, aurait dû se transformer en travail. Je devais me mettre à la cuisine, me corriger avec obsession, chercher le mot juste, affûter mes phrases, couper dans les flancs gras des paragraphes, saupoudrer de l’intelligibilité, réduire l’ambiguïté. Peu à peu, je me suis essoufflé, je suis rentré dans le moule du médecin, je suis passé à autre chose, mon écriture est tombée en dormance, j’ai donné la vie, les années ont passé. J’ai fait un avortement littéraire.

Je ne suis plus jeune. Depuis quelques mois, j’ai commencé à travailler mes vieux textes, quand mon fils et ma femme sont couchés. C’est drôle que tu meures maintenant.

J’ai lu ton Vautour, en décembre 2011, ton livre que tu m’avais recommandé. Je l’ai lu en Islande, parmi les volcans. Je n’ai jamais lu aucun autre livre de toi. De retour à Montréal, je suis allé l’abandonner dans une ruelle, en face de mon condo, en jetant des cailloux dessus et des hélicoptères tombés des arbres, observé par un chat de gouttière qui a peut-être fait de tes pages sa litière. J’avais peur de mettre ton livre dans ma bibliothèque. Rien à voir avec les femmes que tu as violentées ou ton séjour en prison. Non. Ça, tu l’emportes. Tu es mort avec et ça sera écrit dans ta page Wikipédia. La mort ne t’en soulagera pas.

Non, si j’avais peur, c’était à cause de l’effet gravitationnel de tes mots. J’avais peur qu’ils avalent ma bibliothèque.

Il me semble que je t’avais dit que je te rendrais hommage après ta mort, quand tu m’avais écrit, il y a dix ans, qu’il ne te restait plus beaucoup d’années à vivre. Je pensais te devoir un merci. L’heure est passée. Bon repos et bon vent. Puisses-tu panser tes blessures. J’espère qu’on t’enterrera avec un crayon et du papier.

La mort, c’est grand, c’est plein de vie dedans

C’était donc aujourd’hui. Nous avions devancé la date d’une semaine, car l’état précaire de ma patiente se détériorait. La journée était magnifique, ensoleillée, sans aucun nuage. Chaude, mais confortable. Une journée idéale pour dire adieu au monde et peut-être monter au ciel sans aucun obstacle.

C’était la première fois que j’aidais une personne à mourir. Au Québec, bien que près de 600 personnes se sont prévalues de ce nouveau droit l’an dernier, encore peu de médecins sont préparés pour cet accompagnement et plusieurs ont des réserves. La direction des services professionnels du CIUSSS n’a d’ailleurs pas réussi, en 17 jours, à trouver un second médecin indépendant pour donner son avis, comme l’exige la loi, et m’a finalement demandé d’en faire moi-même la recherche. Heureusement, une collègue contactée dans une clinique a accepté de le faire avec grande diligence et d’aller évaluer ma patiente à domicile.

Je m’étais longuement questionné sur l’aide à mourir. En 2013, bien qu’en faveur de cette loi, j’avais présenté une motion au Conseil général de l’Association médicale canadienne pour que les médecins aient le droit à la liberté de conscience devant une telle demande. Je maintiens toujours cet avis, car personne ne voudrait se faire administrer ce soin de fin de vie par quelqu’un qui serait forcé de le faire ou qui s’y opposerait (peu importe la raison — philosophique, religieuse, émotive ou pratique). Et parce que le médecin n’est pas un simple outil, un simple moyen mis au service de la société. Il est aussi un humain avec son existence à part entière, une fin en soi au même titre que le patient, pour reprendre cette expression de Kant.

La liberté du patient et celle du médecin doivent s’accorder pour qu’il y ait dignité dans ce processus irréversible de mourir et de donner la mort. Néanmoins, un médecin qui s’y opposerait a l’obligation de diriger le patient à d’autres collègues, ce qui est une chose essentielle, car il ne lui revient pas de décider de la manière dont une personne doit finir ses jours ni quelles épreuves elle doit traverser.

De mon côté, deux éléments ont pesé dans mon questionnement. D’abord, abréger le cours naturel de la vie n’est traditionnellement pas dans l’essence du médecin, comme en témoigne depuis plus de 2000 ans le serment d’Hippocrate, qui orne le portail d’entrée de la faculté de médecine de l’Université Laval où j’ai fait mes études : « Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande. » Toutefois, cette vieille déontologie est aujourd’hui dépassée et je n’ai jamais prêté ce serment. J’ai fait celui d’agir avec professionnalisme et de respecter les droits et l’autonomie de mes patients. La profession médicale s’est modernisée pour répondre aux souhaits de la société, qui a évolué. Du reste, devant la condition de ma patiente, accepter de l’aider à mourir m’apparaissait une chose naturelle pour un médecin, puisqu’elle allait lui éviter les plus grandes souffrances et la difficile agonie qui s’approchaient.

Mais ma crainte profonde, bien réelle, qui se balançait dans ma tête, c’était d’outrepasser la frontière entre la vie et la mort, de brouiller mes repères qui donnent à la vie son importance absolue, son caractère inviolable. Car ceux qui franchissent habituellement cette frontière sont soit des meurtriers ou des bourreaux, soit quelques fois des soldats ou des policiers qui, bien qu’agissant dans ce dernier cas par utilité, pour un bien commun, en ressortent souvent traumatisés. Je devais en faire l’expérience pour le savoir vraiment. Mais contrairement à tous ceux-ci, j’allais agir à la demande de la personne qui allait mourir, pour sa liberté. J’allais agir pour ce qui était important dans sa vie, et non contre sa vie. C’était une responsabilité hors du commun, mais en même temps un privilège incommensurable.

En allant chercher auprès de la pharmacienne du CLSC les deux grandes trousses qui contenaient chacune dix seringues de médicaments à injecter, mon cœur battait à tout rompre. Quels mots allais-je trouver à dire à ma patiente, à sa famille ? Et si les cathéters nous lâchaient pendant le propofol ? Et si l’émotion me faisait me tromper, voire me faisait perdre conscience à moi aussi pendant l’injection ? Dans mon dernier entretien seul à seul avec ma patiente, à son chevet, elle m’a regardé dans les yeux et m’a dit qu’elle était prête, et surtout qu’elle me faisait confiance. Elle savait que c’était ma première fois. Toutes mes craintes se sont alors évanouies instantanément. J’ai pu la rassurer absolument.

Elle a choisi que ses derniers instants se passent au salon. La lumière pénétrait dans toute la pièce par les grandes fenêtres. Elle était belle, rayonnante, déterminée. Elle tenait dans ses mains des fleurs colorées. Sa famille proche l’accompagnait et la soutenait sans cesse. Ce n’était pas triste, mais plutôt un état d’acceptation, de résolution, de bonheur partagé. Nous avons pris les ultimes photos de famille.

Je me suis ensuite installé à côté d’elle, sur une chaise, ma grande trousse ouverte devant moi. Les infirmières des soins palliatifs étaient aussi là, à côté, réconfortantes. J’attendais son signal. Elle avait choisi des chansons qui devaient jouer durant son départ. Elle demanda de mettre La vie, l’amour, la mort de Félix Leclerc. J’ai pris sa main dans la mienne. Elle m’a regardé dans les yeux, nous nous sommes parlé du regard, avec complicité. Les miens lui ont dit de ne pas s’inquiéter. Elle m’a fait signe de la tête.

Elle a prononcé les derniers mots de la chanson de Félix Leclerc, puis j’ai commencé l’injection. Sa famille l’entourait, la touchait, l’embrassait, l’aimait. Mes mains tremblaient, mes larmes montaient, ma poitrine se remplissait d’émotions.

Pendant que j’éteignais doucement sa vie, j’avais l’impression que son âme irradiait dans toute la pièce, dans les âmes de sa famille réunie, dans la mienne aussi, des âmes qui ne formaient plus qu’un tout. C’était radieux. Heureux, triste, inquiétant, délivrant. Mais surtout radieux. C’était grand, plein de vie. Beau comme une naissance.

Vincent

23 juin 2018

Je m’en vais jouer au ballon dans la cour d’école

Parfois, j’ai envie de dire que je suis fatigué de travailler sans répit depuis le début de l’urgence sanitaire. Je le suis un peu. Aujourd’hui, je prends congé. Enfin, je ferai un peu de paperasse. Je répondrai encore peut-être à quelques appels urgents de mes résidences pour aînés et résidences intermédiaires — j’ai donné mon numéro de cellulaire pour être appelé 24h/24 en cas d’urgence depuis le début de la pandémie. Il faut éviter les transferts hospitaliers. Je ferai encore un peu de gestion du GMF-U. Des procédures à peaufiner pour les résidences pour aînés que nous couvrons. Des listes de garde à établir pour ces résidences. Une liste de garde provinciale de médecins répondants pour les soins à domicile à préparer. Beaucoup de gestion d’urgence, beaucoup de coordination. Je surveillerai mes rapports de laboratoire et rappellerai mes patients. Je répondrai à quelques courriels de l’Université, nous accueillerons nos premiers résidents très bientôt. Je dois payer mon employée, payer mes frais de bureau, préparer mes impôts. Je dois suivre des formations sur la COVID-19, me tenir au courant des nouvelles directives ministérielles du jour. Je dois lire le projet de recherche sur les innovations et changements en période de COVID auquel j’ai accepté de participer.

Mais il fait beau, je suis en congé. J’irai jouer au ballon avec mon fils dans la cour d’école. Il me manque. Toujours à la garderie — il a changé trois fois de garderie depuis le début de la pandémie. Je lui accorde moins de temps le soir et la fin de semaine, occupé, préoccupé par mon travail. Il grandit. Il parle du coronavirus. Il dit que quand il sera grand, il aimerait devenir médecin comme moi, soigner toutes les parties du corps. Je ne sais pas quoi en penser.

J’espère qu’on ne viendra pas nous empêcher de jouer au ballon dans la cour d’école. Dimanche dernier, la police nous a questionnés parce que nous vivons temporairement dans un AirBnB en attendant la fin de la construction de notre maison qui était prévue le 3 avril. Quelqu’un avait fait une plainte. Ils ont noté nom et date de naissance. Ils ont vérifié notre plaque d’immatriculation. Nous sommes sans domicile fixe depuis le 13 avril. La construction résidentielle a été brusquement arrêtée, jugée non essentielle par le gouvernement. Nous avons dû tout repousser en l’espace de quelques jours, nous occuper du déménagement, vider notre ancienne maison, faire entreposer nos effets de manière imprévue, trouver une entente avec les notaires et les acheteurs. Beaucoup d’incertitude. Mais c’est réglé, la construction résidentielle est repartie. Se loger est maintenant un service essentiel, au même titre qu’acheter une bouteille de vin à la SAQ, un café chez Tim Hortons ou des chocolats de Pâques pour emporter. Nous déménagerons à nouveau le 9 mai.

Nous sommes tous dans le même bateau. Ça ne sert à rien de se plaindre. D’autres sont dans de pires situations. Je pense à mes collègues des soins intensifs. Je pense aux préposés et aux infirmières auxiliaires dans les CHSLD. Je pense à toutes celles et à tous ceux qui ont perdu leur emploi, qui utilisent les banques alimentaires, qui vivent dans l’incertitude. J’ai reçu au contraire plusieurs offres très intéressantes dans les dernières semaines, j’ai la chance de pouvoir choisir, de décliner ou d’accepter. Je suis en demande, mais je n’ai pas le temps. J’ai la chance de pouvoir continuer à payer la construction de ma maison et de manger à ma faim. D’autres ont perdu des proches, morts du virus. Comme le père d’une amie, décédé loin d’elle, sur un autre continent. La situation est encore pire dans d’autres pays. Et il y a tous ceux qui sont seuls et désorientés, qui oublient peu à peu le nom de leurs enfants.

Je suis un peu fatigué, nous le sommes tous. Mais il fait beau, nous devons continuer à vivre, à nous occuper de nos enfants. Je m’en vais jouer au ballon dans la cour d’école.

Misoprostol

De voir ton trop petit corps rond d’enfant mort, de vie arrêtée, de pas de cœur battant, dans ce ventre qui gonflait depuis presque trois mois et qu’on pensait bien en vie, ça a fait quelque chose comme un trou, une chute à terre inattendue, une inondation. J’ai pas dit un mot. Y avait rien à dire. Comment expliquer ça à ton grand frère, qu’il n’allait pas être grand frère, pas maintenant? «Pourquoi il est parti? Pourquoi?», a-t-il demandé. «Pourquoi?», de ses trois ans de grand frère qui t’a caressé, qui t’a chuchoté des mots avec affection et douceur, qui t’a aimé pour ce que tu allais devenir et lui faire devenir, qui t’appelait par tous les prénoms qu’on hésitait à te donner. Pourquoi? C’est la question qu’on ne pose plus à mon âge. On a appris que la vie n’a pas de raison, la mort non plus. Elles viennent toujours après, les raisons. Et puis il a fallu te sortir de là, t’expulser, te cracher, te saigner. Ça nous a fait mal, encore plus à ta mère, te mettre au monde pour que tes débris finissent dans les égouts. Excuse-moi, nous n’avons jamais voulu être de tels barbares. Je ne sais pas quand ta vie s’est arrêtée — ni pourquoi —, mais je veux te dire que je t’aime. Je veux te dire merci d’avoir illuminé nos vies comme une étoile filante. Je n’ai rien trouvé de mieux à dire à ton grand frère que tu es parti au ciel. On a encore besoin du ciel pour y mettre nos peines, nos raisons et nos souvenirs.

Notre-Dame de Paris

Aujourd’hui, la cathédrale a brûlé. Tu jouais à insérer un à un dans ma tirelire en forme de maneki-neko des sous noirs que j’ai accumulés dans un petit coffre au trésor au fil des années. Je ne sais plus si j’ai acheté cette tirelire à mystères sur la rue Saint-Denis ou dans le quartier chinois. Les souvenirs s’effritent. Je te laissais faire, ça te rendait heureux. Tu ne sais pas encore la valeur de la monnaie. Tu ne sais pas que les sous noirs ne servent plus à rien sauf à mettre dans une tirelire ou à faire des vœux. Tu ne sais pas non plus que ce chat est censé te porter bonheur. Je te les donne.

Tu ne connaissais pas cette cathédrale. Je l’ai visitée quelques fois. Avant l’incendie, le souvenir que j’en avais, c’était les mendiants. C’était aussi tous ceux qui en tiraient profit. C’était les voleurs. C’était les appareils-photo, les touristes, les foules. C’était une chanson, un bossu, des siècles d’histoire. C’était son immensité.

Il y a près de 10 ans, j’écrivais les mots suivants en regardant disparaître des cathédrales :

Par ma fenêtre du Labrador
Je regarde passer les cathédrales
Elles se dessinent sur le ciel rose, au loin dans la banquise bleue
Et j’entends un bruit craquant : un mur s’écroule
L’édifice poursuit lentement sa route gelée
Mais déjà demain je ne le verrai plus
Un si grand bâtiment à la dérive
Il semblait pourtant éternel
Où vont les cathédrales ?

Aujourd’hui, je sais qu’elles reviennent. Tout ce qui est immense revient un jour autrement. Tout peut se reconstruire. Ne t’inquiète pas et joue encore. Un petit frère ou une petite sœur s’en vient. Tu lui partageras ce qui te portera bonheur.

Un petit quelque chose

Deux mains sur la dactylo, coupées. L’épilepsie n’est plus qu’un souvenir de jeunesse, ou d’un autre. Le souvenir en quarante-troisième version. La peur à la folie a d’abord eu raison ; la logique l’a recousue avec ses cadenas. Il reste un peu d’amphibologie — clés pour s’amuser, Dieu merci. Il y a bien aussi des pantoufles de laine, pour lire et compter les moutons, mais manque aujourd’hui un peu de vide pour écrire, des insomnies. Il y a des chaussons de laine jaune, tricots de 89 ans, ils aident, paraît-il, à écrire le cœur plein.

Papyrus romain deltaïque (périodes ptolémaïque et romaine)

Pour me faire pardonner annuellement, pour le reste de mes jours. Hommage à Roy-Rousseau, qui n’est plus, et à son fou qui en transmit ce secret.

***

Sur une surface plane, préférablement une planche à découper en bois, disposer devant vous les ingrédients préalablement cultivés ou, à défaut de posséder une ferme ou un jardin, achetés chez Steinberg.

Placer sur la planche deux oignons, un piment vert, deux branches de céleri, deux gousses d’ail, deux carottes et un poireau.

Passer les légumes au robot. Faire suer. Ajouter deux à trois livres de bœuf haché mi-maigre. Faire suer. Égoutter.

Ajouter une grosse boîte de jus de tomate et ajouter ensuite une petite. Incorporer une grosse boîte de tomates broyées et une cuillère à thé de sauce Worcestershire. Ajouter sel et poivre, au goût. Sucrer. Saupoudrer d’origan et de poivre de Cayenne (le piment de Cayenne fera également). Ajouter quelques jets de Tabasco, quelques saupoudrées de poudre de chili. Mettre quatre feuilles de laurier et jeter du piment broyé. En fin de cuisson, ajouter la marjolaine.

Mijoter deux heures, puis ajouter deux petites boîtes de crème de tomate, une grosse boîte de pâte de tomate, du ketchup et du chili au goût.

Cuire une heure, puis lier avec une à deux cuillères à table de fécule de maïs.
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Trouble

Au dépanneur rue Rachel, en payant une bière de fin de journée, j’ai demandé à la dépanneuse qui ne parlait pas français :

— Quel est le sens de la vie ?
— Sorry ? The what de la vie ?
— Le sens de la vie. « What’s the meaning of life », me suis-je interprété moi-même.
— I don’t know… [Traduction libre :] Tu travailles fort toute ta vie, et quand tu meurs, tu n’emportes rien avec toi.

En sortant dans la rue, j’ai rompu un biscuit chinois qui traînait dans ma poche depuis mon dîner au resto thaï rapide de la rue Mont-Royal, situé entre le CLSC du Plateau Mont-Royal et la Clinique itinérance rue Sanguinet.

« Ne cherchez pas les ennuis tant qu’ils ne vous trouvent pas. »

Je suis resté dubitatif.

Au verso : « Never trouble trouble till trouble troubles you. »

La vie fait parfois plus de sens en anglais.

I’m sorry to leave you, my loved ones.

15 décembre, Paris

Lundi 15 décembre 2014, semaine 51.

Toute la journée, fin du papier final EMBA.

13h30, Rencontre accueils cliniques St-Luc, salle 2228, 2e étage du pavillon principal. Demander aide de l’agent de sécurité.

15h00, Discussion avec G.C.

18h00, Vidanges.

18h00, Épicerie.

21h00, Recyclage.

J’ajoute aujourd’hui à mon agenda :

9h30, 17 rue de la Sorbonne, – 75005 Paris – Escalier E – 1er étage,
Félicitations.

Gaza

Dieu qui êtes le plus grand
pourquoi m’avez-vous enlevé mon père hier
et mon fils aujourd’hui
après nos terres, ce sont nos noms que l’on nous vole
viens mon frère, allons venger notre lignée!
nos oncles et nos neveux!
allons reprendre nos biens et anéantir le leur!

— Cesse donc d’invoquer Dieu
oublie ton nom — n’es-tu pas semblable à tous les hommes? —
cessez ces violences
et pleurez plutôt vos morts ensemble
toi et eux
et oublie cette terre
ne vois-tu pas qu’eux aussi pour elle invoquent Dieu?
maudissez votre désir commun de vous approprier la terre
qui n’appartient pas aux hommes vivants
mais à Dieu seul
elle est le domaine des morts
ne vois-tu pas que les morts veulent reposer en paix?
vois comme moi, ta mère,
ta fille et aussi tes sœurs
portons le noir depuis assez longtemps
et ne supportons plus la couleur rouge
nous voulons connaître le blanc et les autres couleurs
enterre tes morts et plante pour eux des fleurs
offres-en à ceux d’en face
et tu verras, tu verras comment ils changeront
comment ils seront mal à l’aise
eux qui étaient venus sans cadeau
ils se mettront eux-mêmes à planter des fleurs
et la prochaine fois te donneront la plus belle
pour l’honneur
car l’honneur, c’est aussi d’offrir les plus belles fleurs

— Écrit en janvier 2009. Nous sommes encore loin de l’honneur.

Troupe de langage expressif sévère

L’homme presque aveugle, dont il était impossible de croiser le regard tellement ses yeux étaient plongés dans un autre univers, devait lire à voix haute la phrase suivante écrite en énormes caractères gras

FERMEZ VOS YEUX

Avec son oeil droit qui se vissait sur la feuille comme une loupe, ce sont les mots suivants qu’il lut

RENDEZ VOS YEUX

Moi, en lisant, j’ai confondu le mot trouble avec troupe.

Nos yeux errants font de la poésie.

Synchronicité

00h07
un chat noir me regarde dans les yeux
un chat blanc fait craquer l’escalier de bois
00h12 ou 13

Les nouvelles d’une page

au bruit de fond climatisé
la vie au jour le jour
regarder passer le long corbillard des promesses

devant le voyage, s’emplir la tête de sable

— vieux brouillon

Des couleurs vives à l’exploration de la nuance

Il y a longtemps que je n’ai pas écrit un texte d’opinion. C’est que l’opinion se fait rare. La mienne, je veux dire. Le temps où j’avais un jugement sur tout est aux antipodes du temps d’aujourd’hui. N’est-ce là que relativisme ou puis-je en imputer la raison aux fleurs d’une évolution ? Lorsque je relis des impressions d’antan, j’arrive facilement à les déjouer, à les nuancer, à les ébranler, parfois même à les faire chavirer en sens inverse. Il me reste toutefois le plaisir de les relire, avec un sourire un peu moqueur, avec surtout l’étonnement devant la verve, devant ce courage de l’expression, de la révolte, de prendre les mots comme des armes qui un jour me gagna. Je ne vois dans ces reconsidérations que le résultat des reflets blanchâtres apparus sur mes tempes, que celui d’un regard élargi, allongé, prolongé. J’ai pris racine.

Phénix

sous la cabane d’oiseau, la plus haute gastronomie
une vieille dame venait toutes les dix minutes servir le thé
à Nagasaki, l’eau du bain était trop chaude, j’étais heureux

Soit

Il ne pensait pas qu’il eût ennobli le groupe entier, que les membres eussent enfin acquis la cohésion et qu’il estompât leurs différends. Avec son dévouement, il parvint pourtant à démystifier l’assemblée, malgré que les croyances propres au peloton fussent immanentes. Naguère réservé, il délivrait l’auditoire de sa torpeur et confondait les opposants, espérant que la confiance ne lui manquât pas. Mais ce pouvoir était éphémère, bien que son autorité ne fût pas provisoire. Néanmoins, il poursuivait ses démythifications, pourvu que nous n’eussions pas d’objection et que nous vinssions l’entendre de bonne foi. Son inclination à la probité, à la justice et à l’intégrité était le motif de ses actions. La médisance des uns et la calomnie des autres ne l’oppressaient aucunement, il eût fallu que nous missions devant lui des mots vulgaires écrits avec de grandes lettres rouges pour qu’il les vît ou que nous les criassions pour qu’il s’en fâchât, ou pour qu’il pût commettre un quelconque acte de violence. Il était transparent, diaphane et son discours créait une prolongation dans l’esprit de ses auditeurs, du moins, pour autant que je visse chez ceux qui étaient raisonnables. Il disait n’être que le découvreur de ses idées, bien que nous sussions qu’il en avait été l’inventeur. Il avait dissimulé ses thèses dans une arche placée contre un mur décrépi en fredonnant une ballade. Cela était censé lui porter bonheur. Nous nous étions étonnés qu’il fît ce rituel détonnant de son habitude rationnelle. Que nous prissions la peine de le lui souligner ne l’affecta pas. Il était l’allégorie de la raison. Mais comme il fallait s’attendre d’une allégorie qui fut aussi étrange, il s’exprima alors en litotes sans que nous fussions déséquilibrés par cette antithèse. Passent les jours, vive cet homme !

Il y a loin de la coupe aux lèvres

« Monsieur, que nous fussions assez riches ou pauvres, qu’un état ou l’autre nous eût apporté peu ou beaucoup, nous n’eûmes pu le dire avec certitude à l’époque. Ne tentez pas aujourd’hui de m’abattre à la grosse Bertha. Je ne ferai pas ce travail pour vous. Sachez que je ne travaille pas pour le roi de Prusse. Toute peine mérite salaire.

 

— Monsieur, je sais bien que vous faites un travail de bénédictin, à bon vin point d’enseigne. C’est pourquoi j’éviterai de vous faire le coup de Jarnac.

 

— C’est reparti comme en quatorze ! C’est le coup de Trafalgar que vous me faites. Je sais, Monsieur, que vous désirez que j’aille à Canossa, que votre entreprise n’est qu’une jacquerie. Vous balkanisez mes propos. Votre discours n’est que lapalissade. Je saurai me défendre comme je sus le faire à l’époque. À bon chat bon rat.

 

— Une ligne Maginot, vous n’êtes qu’une ligne Maginot.

 

— Je vous aurai comme une Bastille.

 

— Vous parlez comme une pasionaria. Vos origines transpirent.

 

— La nouvelle affaire Dreyfus ! Vous n’êtes qu’un apothicaire servant l’opium du peuple. Que je continue à discuter avec vous plutôt que de vous boycotter, que de vous limoger, quelle perte de temps ! Mais Paris vaut bien une messe…

 

— De la discussion jaillit la lumière. Le vin est tiré, il faut le boire. Allons, tâchons de nous entendre. Un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès.

 

— Un procès ? Vous avez donc des fautes à vous reprocher ? Que le morveux se mouche. Je n’irai pas en procès. Le jeu n’en vaut pas la chandelle.

 

— Nécessité fait loi. Je pourrais obtenir mieux de vous si nous ne nous entendons pas.

 

— Le mieux est l’ennemi du bien.

 

— Allons, il faut bien que porte soit fermée ou ouverte. Vous êtes miséreux. Vous savez que faute de grives, on mange des merles. La faim chasse le loup hors du bois.

 

— L’appétit vient en mangeant. Vous êtes un loup pour l’homme.

 

— Les loups ne se mangent pas entre eux. Allons, je ne vous mens pas, bon sang ne peut mentir.

 

— A beau mentir qui vient de loin !

 

— Je vous fais un serment.

 

— Autant en emporte le vent !

 

— Si vous m’aviez écouté d’abord, à l’époque, nous n’en serions pas là.

 

— Avec des « si », on mettrait Paris en bouteille.

 

— Miséreux ! Vous resterez misérable ! Pauvre sot !

 

— Ah ! C’est maintenant l’hôpital qui se moque de la Charité… Pauvreté n’est pas vice.

 

— Charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

— Chacun pour soi et Dieu pour tous, n’est-ce pas ? Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

 

— Comparaison n’est pas raison. Ne me prenez pas pour un ingrat.

 

— Comme on fait son lit, on se couche.

 

— Allons, écoutez mon conseil. Faites ce que je vous dis et vous deviendrez riche.

 

— Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Contentement passe richesse.

 

— Mais puisque je vous dis ! Je suis moi-même devenu fortuné, vous devriez m’écouter. Abondance de biens ne nuit pas. Il vaut mieux tenir que courir. Je n’ai pour vous que de bonnes intentions.

 

— Les cordonniers sont les plus mal chaussés et l’enfer est pavé de bonnes intentions. Votre fortune est mal acquise, à l’œuvre on connaît l’artisan. Bien mal acquis ne profite jamais.

 

— L’argent n’a pas d’odeur.

 

— La caque sent toujours le hareng.

 

— Autres temps, autres mœurs. Je suis noble, maintenant, depuis que je suis marié.  Ma femme voulait que je sois droit, et ce que femme veut, Dieu le veut. Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Faites-moi confiance, pour une fois.

 

— Chat échaudé craint l’eau froide.

 

— J’ai changé !

 

— Qui a bu boira. Je ne vous fais pas davantage confiance qu’à l’époque. Mauvaise herbe croît toujours. Prudence est mère de toute sûreté. Je vous dénoncerai.

 

— N’éveillez pas le chat qui dort.

 

— Je demanderai aux autres d’arbitrer.

 

— Il n’est pire eau que l’eau qui dort. Entre l’arbre et l’écorce, il ne faut pas mettre le doigt.

 

— Deux avis valent mieux qu’un.

 

— Entendons-nous ! Aux grands maux les grands remèdes. De deux maux, il faut choisir le moindre. Faisons nos comptes, les bons comptes font les bons amis.

 

— Erreur n’est pas compte. La fête passée, adieu le saint.

 

— Allons, il n’y a que le premier pas qui coûte.

 

— Vous êtes capable de tout. Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage.

 

— Qui s’y frotte s’y pique.

 

— Rira bien qui rira le dernier. Un homme averti en vaut deux. Qui sème le vent récolte la tempête.

 

— On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Morte la bête, mort le venin.

 

— Quiconque se sert de l’épée périra par l’épée.

 

— Vous n’arriverez jamais à rien contre moi. Personne n’a jamais rien pu contre moi.

 

— Rome ne s’est pas faite en un jour. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse.

 

[ensemble] — Cela suffit ! Allons dormir et nous reprendrons demain. La nuit porte conseil.

 

[ensemble] — Qui dort dîne !

 

[ensemble] — La fortune vient en dormant !

 

[ensemble] — La nuit, tous les chats sont gris !

 

[ensemble] — Les beaux esprits se rencontrent ! »

Mutinerie au poulpe mariné [ou l’étirement d’un vendredi soir]

Je croyais, par la raréfaction de ses enchevêtrements publics jadis notables, qu’il était devenu ministre des Affaires étrangères. Les déterminismes s’étaient inscrits dans un protocole ; chacun devait recevoir son contingent de formulaires à l’issue de la ratification du traité. Nous étions dans le nord du pays, au nord d’une presqu’île inhabitée. J’avais obtenu assez d’informations pour que je puisse les coucher sur une table et les analyser le soir même. J’étais, à cette heure avancée, à demi endormi, je me parlais à demi-mot, une octave inférieure à mon timbre habituel. Il était deux heures et demie du matin. J’appelai Monsieur le capitaine — un chrétien fort pieux qui habituellement priait à cette heure de la nuit —, mais je n’obtins pas de réponse. Sur la carte géographique, le golfe était négligemment dessiné. La table était sens dessus dessous. Je l’avais laissée se remplir, cela se faisait de toute façon inéluctablement. Soixante pour cents de sa superficie s’était couverte de documents, dix pour cents des documents étaient introuvables, perdus dans le capharnaüm. Certaines feuilles étaient devenues des sans-abri dans cette algèbre ; les chemises qui les avaient abandonnées étaient devenues, elles, des sans-papiers. Plusieurs stylos manquaient, la plupart avaient roulé au sol.

Le lendemain, durant une agape au prytanée du navire, je tentais d’être influent. En influant mes euphémismes, j’espérais que mes propos ne fassent pas l’effet d’une glu à l’intérieur de la petite tribu résidant dans le vaisseau. Certains, même adhérant à mes idées, poussaient en se fatiguant de les entendre un soupir suffocant, négligeant de le retenir en eux-mêmes. Leur soupir faisait l’effet de vases communicants : d’autres, des adhérents ou non à mes principes, tout aussi négligents, respiraient à leur tour comme en suffoquant. Même en divergeant quelque peu des autres par la qualité de leur souffle et de leur pensée, le désintérêt semblait équivalent. Pour leur résumer en un titre la procédure contenue dans le protocole, je cherchais une abréviation, un sigle, un acronyme… C’est là que les évènements se compliquèrent d’une anicroche. Des sans-grade comprirent que je voulais faire une anagramme, on fit un amalgame de mes recommandations, on y sélectionna seulement un ou deux astérisques, on supprima l’en-tête principal et un appendice. Ce fut mauvais augure. On me croyait allé aux arcanes des Affaires étrangères tel un scarabée ! On se mit à croire que j’avais un pécule caché dans une alcôve. On voulait que je le remette en arrhes. Je devins presque l’objet d’un anathème. J’étais au lointain apogée de l’incompréhension quand un acolyte de cette débâcle me lança un agrume, un poulpe mariné, un tubercule, une réglisse et vingt et une câpres vertes au visage. On fit un esclandre, on voulut mettre un épilogue à mes auspices contestés. On en était déjà à me faire des obsèques précipitées, un codicille, une épitaphe sur un camée et à me jeter aux profondes catacombes. J’en fis une escarre, une acné, une urticaire. Qu’était-ce donc cet errata improbable comme un effluve d’un asphalte d’été, ces nauséabondes immondices, ces noires ténèbres qui tout à coup me saisissaient comme un tentacule ? Oh ! Comme je souhaitais alors une échappatoire, un armistice, un antre, une oasis, voire une aérogare ! Je souhaitais devenir un amphibie et me jeter à l’eau, être transporté comme une éphéméride ou comme une ogive sur une orbite, me placer sous une égide d’un génie qui m’emmènerait jusque dans un champ de jolies azalées, y humer le délicat aromate d’un ambre, y récolter parmi les froides argiles quelques brillantes gemmes magiques ou une topaze, y découvrir un antidote pour ma dartre. Non, j’étais réellement dans le vil réfectoire du vaisseau, métamorphosé en bruyants décombres comme celles imaginables d’une percussion d’une météorite. Les puérils sévices dont j’étais victime faisaient à ces sans-coeur l’effet d’un trophée. Ils s’en allèrent enfin, tout joyeux, à la recherche du Capitaine.

Soudainement, j’aperçus par la fenêtre une pléthore d’oiseaux arctiques éclairés par un phare du navire. Cette image provoqua en moi un apaisement, une douceur exceptionnelle. J’approchais d’une apothéose. Les oiseaux s’affichaient noir ombre puis blanc crème par le hublot qui ressemblait à un tableau vivant. Les oiseaux noir, blanc, bleu disparurent aussi brillamment qu’ils avaient point. Je les ai laissés disparaître. De ces couleurs qui se sont peintes sur l’obscurité, j’en ai gardé une image intarissable.

No elle

tic

tac

tic

tac

tic

tac

un claquement résonnant tac

tic

tac

tic

tac

du coeur devenu sec tac

tic

tac

tic

tac

ou des aiguilles de l’horloge tac

tic

tac

tic

tac

un métronome solitaire — c’est Noël tac

tic

tac

tic

tac

l’écho des pas déjà dans l’année prochaine tac

tic

tac

Du nombre du texte précédent

Passer du nous au je, du notre au mon, se ramener au nous, au notre, en deux ou trois paragraphes. Une sorte de danse collective dont on en tire d’oscillants paroxysmes de solitude.

Se montrer

Un arbre, tranquillement sorti du sol. L’arbre avec ses nœuds, ses trous, ses parasites. L’arbre qu’on croit toujours mort l’hiver venu. Sur lequel des enfants grimpent pour voir plus loin que l’horizon.

Tranquillement, qui prend de l’envergure, au-delà de son tronc gravé de noms et de cœurs, ce tronc qu’on voudra couper par jalousie de l’ombre que ses feuilles colorées projetteront, un automne venu.

De l’ambre

L’employé, dont les cheveux teints en roux laissent paraître une longue repousse grise inégale, pénètre dans les toilettes de marbre des salles de conférence de l’hôtel. Il y travaille depuis trente, quarante ans. Il y travaille comme on conduit une voiture, en pensant à son repas du soir qui sera maigre, comme chaque soir depuis le décès de sa femme il y a presque quatre ans.

***

Douze sous noirs éparpillés autour d’une grille d’égout. 1973 à 2012. Douze, comme un jury. Il regarde sa montre : 17h17. Comme d’habitude, se dit-il, en entrant dans la librairie après avoir glissé les sous tintants dans sa poche droite.

***

Le croissant de lune derrière le nuage de brouillard paraît aussi vaste que la grande croix illuminée. On dirait, vus de cet angle, qu’ils vont s’embrasser au sommet de la montagne noire, dans une douce lueur qu’eux seuls partagent de loin à cette heure avancée. Des retrouvailles.

***

L’odeur de l’encens apaise la tension dans les méninges. Le vibrant courant électrique qui tourne dans les lobes s’adoucit soudainement. Le nerf le plus court est le plus puissant. La Sainte Vierge sculptée dans le bois flotte, suspendue au mur, dans un cadre d’étoiles. Près de son pied gauche se trouve fixé un croissant de lune. Les bougies bleues et blanches qui lui font face exaucent les prières pour cinq dollars. Le bâtonnet qui a servi à allumer le lampion blanc grésille dans le sable grisâtre pendant qu’une courte gerbe de fumée monte vers la voûte ornementée du temple. La pression tombe. J’entends ma respiration résonner sur les siècles de marbre. J’ai l’impression qu’elle m’écoute. Elle m’écoute. Je suis bien, comme hypnotisé, comme sous l’effet d’un opium.

Il y a erreur

Il pleut
Mes souliers sont trempés
Une mouche me harcèle
Un homme passe en sifflant
Les sirènes symphonisent sans harmonie
On me comprend mal
On fait mal ce que je demande
Une vis se casse
L’ampoule est brûlée
Le patient ne se présente pas
Je tombe sur le répondeur
Le verre est taché de rouge à lèvres
Le plat est froid
On n’apporte pas la crème
On ne remet pas la monnaie
On ne me rappelle pas
L’ordinateur ne fonctionne pas
Je fais des fautes d’orthographe
Mes messages restent lettres mortes
Il n’y a plus d’encre
Ma chemise est fripée
Il faut encore payer
Il faut encore tout faire
Le notaire part en vacances
On vole ma bicyclette
On m’accuse encore
Parole donnée est reprise
On m’oublie
On m’ignore
Partout, il y a erreur

 

La poésie, pas la guerre

Un jour, j’étais dans un café à écrire quelques lignes, près du parc Émilie-Gamelin, à Montréal. Un homme inconnu se disant un ancien guérillero du Guatemala vint s’asseoir à ma table, ivre, et engagea la conversation. Il me suggéra de lire cinq ou six poètes latino-américains révolutionnaires et se déclara lui-même artiste et intellectuel.

Je ne connaissais aucun de ses poètes. Le seul que je sus lui nommer fut l’Argentin Jorge Luis Borges. Aussitôt entendant ce nom, son visage se crispa de dégoût; n’eût été qu’il fut à l’intérieur, il aurait craché au sol. Il n’aimait pas cet écrivain.

— Pourquoi ? demandai-je.
— Parce qu’il était riche, répondit-il.

Jorge Luis Borges, tiré de Elogio de la sombra, livre usagé acheté à Buenos Aires, le premier août 2010 :

« Un peintre nous promit un tableau.
Maintenant, en Nouvelle-Angleterre, je sais qu’il est mort. J’ai senti, comme d’autres fois, la tristesse de comprendre que nous sommes comme un rêve.
J’ai pensé à l’homme et au tableau perdus.
(Seuls les dieux peuvent promettre, parce qu’ils sont immortels.)
J’ai pensé à un lieu préfixé que la toile n’occupera pas.
J’ai pensé ensuite : si elle était là, elle serait avec le temps une chose de plus, une chose, l’une des vanités ou des habitudes de la maison; maintenant elle est illimitée, incessante, capable de quelconque forme et de quelconque couleur et n’est attachée à rien.
Elle existe d’un certain mode. Elle vivra et croîtra comme une musique et sera avec moi jusqu’à la fin. Merci, Jorge Larco.
(Les hommes aussi peuvent promettre, parce qu’en la promesse, il y a quelque chose d’immortel.) »

(traduction libre)

À la dame de la proue

La chanson s’intitule Anamesa Nissirou, chantée par Kristi Stassinopoulou et Stathis Kalyviotis qui s’inspirent pour leur album, Greekadelia, de chansons traditionnelles demotika et de danses rurales grecques. C’est une chanson de marins du Dodécanèse, elle raconte l’histoire d’un navire captif des eaux dangereuses et de son équipage qui prie pour qu’on lui vienne en aide.

Rupture.

On lui enlève soudainement une carte, le grand château s’effondre. La fragilité du château devient si apparente qu’il semble ne plus valoir la peine de le rebâtir. C’est ce que j’illustre à l’homme pour résumer son sentiment. Il acquiesce, l’image lui convient bien. Divorce ou séparation, peu importe le mot juste, il y a eu rupture, il y a surtout eu effondrement. Des années avant, de lointaines années avant. Tout fut perdu comme par un grand séisme.

Celui-ci demeure sous un pont, celui-là couche au parc ou près d’une église. Les années ont vu leur errance. L’alcool imbibe leur quotidien, le crack commencé à 58 ans, les injections faites par d’autres pour les traiter à la cocaïne ont apporté l’hépatite C, leur corps ne leur importe plus, des pétéchies rougissent la peau, des ecchymoses parsèment leurs jambes et avant-bras comme les sceaux du malheur. On les vole dans les refuges pendant qu’ils prennent leur douche et s’infectent les pieds de champignons. On les vole pendant qu’ils attendent l’autobus. Les registres des prisons contiennent leurs noms. Ils ne sont plus qu’âmes patientes, abandons. Leur bataille est devenue celle de cent dollars de plus à l’Aide sociale ou celle d’obtenir un lit au meilleur refuge, à défaut d’obtenir une chambre. De grands yeux de désespoir, de grands yeux qui ont fait le vide. Et pourtant, tant de courtoisie, tant d’humilité, tant de grands seigneurs parmi ces gens. Ils savent encore respecter l’autre.

Voir un itinérant pleurer, quand il me parle de sa femme, quand il me parle de sa fille, ponts rompus depuis dix ou vingt ans, voir ces yeux sans retour quand il raconte avoir vécu la vie appelée normale, celle de la piscine, des tournois de golf, celle du tête-à-tête au restaurant, des voyages aux États-Unis, voir un homme aux cheveux et à la barbe en broussailles, nicotinés et jaunis jusqu’à la racine, entendre sa voix s’enrouer subitement, voir ces gros gaillards aux mains sales qui ont eu le crâne fracturé à coups de barres d’acier, qui ont été poignardés pour une cigarette ou une dette impayée, une ridicule dette de rue, voir leurs yeux se gorger de larmes un instant, c’est un constat silencieux : l’injustice n’est pas d’abord dans la pauvreté, elle est dans les relations amoureuses. Elle est aussi dans les relations familiales. Quelle stabilité peut subsister quand le noyau est éclaté.

Monsieur, j’aurais voulu vous montrer à construire un château de pierres. Je l’aurais bien voulu.

Assis, comme sur un muret érodé, je regarde le ciel et ses vergetures de nuages.

Pendant qu’ils se battent

La vie comme une nuit en mode robot
La danse du faux, la valse de l’à-côté
Aux à l’aide, l’ambulance
Aux je t’aime, la police
Aux à l’aide, l’hôpital
Aux je t’aime, le nulle part désassuré

Pendant qu’autour ils se battent en misérables fracas
C’est encore le silence des horizons détachés qui rampe au cœur
La parole contre le bout de papier.

Bâtir seul, bâtir un grand fort de solitude
Nul amour à la rescousse.

Puisse mon drapeau être vu et hissé haut.
À l’aide, je t’aime.