En notre perpétuation collective

 Texte à l’intention des étudiants québécois en grève

« Ne vous demandez pas ce que l’État peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez, vous, faire pour vous. »
— Un sage, inspiré d’un autre sage.

Le carré rouge. Je me le suis épinglé lorsque je suis débarqué à Montréal, en mars, en revenant de Lourdes-de-Blanc-Sablon. Je n’avais aucune idée de ce qu’il signifiait, il s’accordait néanmoins bien avec mon manteau. Un étudiant m’informa qu’il était le symbole d’union des étudiants en grève. Je me suis dès lors questionné et dit en moi-même : c’est leur grève, elle leur appartient, dans la confrontation saine des idées, dans l’expérimentation ainsi que dans la responsabilisation et la gestion des conséquences. Je pense entre autres conséquences à ces mois d’enseignement perdus, difficilement rattrapables, compensés toutefois par la solidarité et le rapprochement que l’épreuve amène, voies vers une autre forme de connaissance.

J’ai continué à le porter quelque temps, touchant aussi au passage les châles ou tricots rouges cousus ou déposés çà et là autour de panneaux de signalisation, au bord des rues. J’ai apposé la pulpe de mes doigts sur ce grand carré rouge adhésif, collé sur la statue de l’homme recroquevillé, couleur albâtre, tête semblant honteuse ou perdue sous ses mains, en voyage à travers lui-même, yeux fermés — ou sont-ils ouverts? —, l’homme du coin de la rue Sherbrooke et Saint-Denis : le Malheureux magnifique de Pierre Yves Angers. J’ai touché le rouge en soutien moral aux étudiants — j’ai passé vingt et un ans à votre place, de la maternelle jusqu’à la fin de ma spécialisation en médecine familiale, et j’ai continué de m’instruire sans cesse après la fin officielle de mon cursus, en plus de me mettre à enseigner la médecine clinique. C’est vous dire combien je vous comprends, chers étudiants.

J’ai surtout porté cette couleur, à vrai dire, en pensant à une âme de l’U.Q.À.M., vous la reconnaîtrez, c’est celle qui ébranle les murs de brique lorsqu’elle vous sourit, celle dont le regard bleu vous perce du premier coup jusqu’au cœur et ne vous quitte plus. Longue vie à elle et à celui qui provoquera un bien inouï à cette âme.

En regardant ces foules rougies passer près de chez moi, tantôt joyeuses, tantôt hargneuses, j’ai songé à l’avenir. Non pas tant au mien, mais au leur et à celui des enfants que je vois, de plus en plus nombreux, autour de chez moi. J’ai pensé aux coûts des études, pour chaque étudiant, mais surtout aux coffres de la société. J’ai pensé aux impôts et aux taxes, j’ai réfléchi à la dette. Je suis ce qu’on appelle un « bon contribuable », malgré mon passé quelque peu « anarchiste » [j’ai d’ailleurs décidé de recommencer à voter aux élections, je suis devenu, enfin, citoyen].

Un vrai contribuable. Depuis mon entrée au marché du travail, j’ai payé plus d’un million de dollars en impôts — et je ne suis pas encore millionnaire —, sans compter les taxes de vente, scolaires, municipales et toutes les autres taxes et contributions obligatoires dont les créateurs sont, ma foi, presque aussi imaginatifs que Leonard de Vinci. J’ai fait économiser des dizaines de milliers de dollars à l’État par mes interventions préventives ou curatives précoces auprès des patients, en choisissant le plus souvent les traitements efficaces les moins chers. Je dois malgré cela, encore cette année, emprunter à la banque pour payer ces impôts qui s’élèvent comme un Aconcagua. La chose s’améliore aujourd’hui : je commence à resserrer les cordons de ma bourse.

La santé, dont je fais ma profession, est aussi une chose financière. Je vois s’esquisser les signes annonciateurs d’une grave maladie économique dans notre société, si rien n’est accompli pour améliorer son hygiène. Ce peut être la faute d’une panoplie de facteurs, dont la fraude citoyenne, entrepreneuriale ou gouvernementale, la malveillance, la mauvaise gestion ou l’énormité bureaucratique, mais il est encore temps de prévenir la détérioration de notre système en mettant tous les mains sur son corps, des mains propres et douces, pour lui offrir le plus beau massage collectif en lui souhaitant un prompt et paisible rétablissement.

Demain, ce sera votre tour de franchir la montagne désoxygénée et glaciale des impôts. La gratuité ou ce qui s’en approche, quand ce n’est pas le fruit de bénévoles, se paie toujours d’une manière ou d’une autre, tôt ou tard. Tard, malheureusement, le plus souvent.

Je ne m’ingère pas dans votre grève. Je ne sais même pas quelles sont les sommes en jeu. C’est en discutant avec un étudiant en littérature qui fumait lentement une cigarette, dehors, sur le trottoir de la résidence de l’U.Q.À.M., Adrien Crépeau — jeune homme brillant dont l’avenir, j’en suis convaincu, est déjà assuré d’une percée professionnelle —, que j’ai eu l’idée de vous écrire [j’ai oublié de lui suggérer de cesser la cigarette, passez-lui s’il-vous-plaît le mot et attrapez-le aussi pour vous avec un clin d’œil]. Deux craintes m’y ont poussé plus particulièrement. La première, c’est que je m’inquiète un peu pour votre excellence, par cette lacune prolongée dans votre enseignement. J’ai toutefois la conviction que vous saurez prendre les bouchées doubles et que vous poursuivrez vos lectures même en l’absence de cours formels — vous êtes étudiants collégiaux ou universitaires, vous êtes donc devenus des êtres responsables de vous-mêmes. Vos professeurs sont vos guides, à vous de choisir quel guide suivre pour votre meilleur avenir. Je m’inquiète surtout pour votre futur financier. Par extension, pour celui de tout le peuple québécois, puisque vous en êtes la branche verte qui demain sera l’arbre. Une certitude : demain, vous serez, par votre éducation, les nantis, les puissants, les influents de ce monde, les politiciens, les professionnels, les journalistes, les gens de lettres, vous serez ceux en qui les autres auront confiance, vous ferez les lois et dirigerez les équipes ou les foules. Votre responsabilité future vous échappe encore, mais les années seront vite passées et nous lirons vos textes dans les journaux, nous verrons vos noms dans les conseils d’administration, vos titres sur les livres des vitrines de l’avenue Mont-Royal ou de la rue Saint-Denis. Vous serez, à votre tour, aussi, ceux à qui les étudiants, les démunis et les vieillissants en difficulté — souhaitons qu’ils soient peu nombreux — demanderont de les financer.

Si, d’une promesse solennelle, vous donnez votre engagement à rembourser, plus tard, avec les intérêts encourus, le coût réel de vos études et de celles de vos pairs, alors je vous appuierai personnellement. Et j’irais jusqu’à croire que le gouvernement vous fera confiance également. Par contre, je ne vous appuierai que si vous promettez de le faire en travaillant sans relâche pour atteindre l’excellence, pour rayonner ici et à travers le monde, pour créer de la richesse physique et morale en tenant fermement dans vos mains la bride de nos valeurs traditionnelles québécoises : respect d’autrui et honnêteté, solidarité et ouverture, fierté et non-violence, en conservant en tête et en actions le culte de notre souvenir et de notre langue, en utilisant un français impeccable, ou du moins, soigné sans cesse.

De cette manière, chaque travailleur du Québec, en postant son paiement d’impôts la veille de la date butoir du trente avril, se dira intérieurement, un trait de sourire aux lèvres : « quel bel investissement je fais, en notre perpétuation collective ».

Ce sont des clés

C’est la dernière année de la chance. Après, il faudra compter sur nous pour la fortune. Qui sait où sera la Fortune. On n’enlève pas ainsi la fondation d’une économie sans conséquence.

C’est la fin du sou noir.

Ah, mais il reste les U.S.A pour nous porter bonheur. Aux chutes Niagara et dans la tour du C.N., j’ai imprimé des images — mes ex-voto — sur des sous noirs américains, dans une machine à engrenages. Il n’y avait que des sous noirs américains.

Dans une boutique de babioles tenue par une Arabe, à Montréal, j’ai acheté un porte-clés porte-bonheur incrusté d’un sou noir américain daté de 2001. Je l’ai abandonné au pied d’une librairie ancestrale. Un écrit embossé sur une plaque dorée disait que rien ne s’y était passé depuis son antique fondation. Peut-être qu’avec un peu de chance, le libraire allait avoir enfin une aventure…

Dans une boutique portugaise de petites merveilles, des merveilles comme on y trouverait par exemple une bague dorée surmontée de deux oiseaux, j’y ai acheté un attrapeur de rêves autochtone. Deux sous noirs y étaient fixés. J’y ai acheté aussi un sou noir de 1912. Une erreur de date. Bah, ce devait être une belle année, 1912. Avant la guerre. Le style Art-Nouveau.

En achetant un bonsaï japonais, chez un fleuriste chinois, sur le boulevard Saint-Laurent, j’ai ramassé un sou noir qui gisait au sol, devant la caisse, pour le donner à la commis. Elle l’a remis au sol. Un client l’avait laissé tombé à cet endroit. Cela allait apporter la chance à son commerce. Mais ce n’était que moi que ce sou noir avait apporté chez le fleuriste. Si, pour un Chinois, je suis un Serpent — je le suis aussi par Asclépios, et peut-être même par Hermès, foi d’une expérience récente au carrefour des dieux et des morts… —, je suis né l’année du Dragon. Demandez au Chinois ce que cela signifie. À moi, un vieux diseur de bonne aventure me l’a dit, sur la rue de la Gauchetière, dans le quartier historique chinois de Montréal. Il a lu dans mes mains et mis le doigt sur mon âme.

Je lance ici un sou noir canadien comme une mariée le fait d’un bouquet, derrière mon dos, les yeux grands fermés. Je le fais virevolter, je l’entends qui tombe et roule. Il roule et vacille, chandelle de cuivre. Qui le prendra au bond, qui le ramassera et fera se réaliser mon vœu, avant qu’un égout ne l’emporte ? Qui ?

Que cessent donc toutes ces ronces.

J’arrive encore à parler. J’arrive encore surtout à écrire.

J’arrive encore à écouter la musique, monsieur le Corbeau qui n’êtes bon qu’à échapper un fromage.