Tu fus ma plus belle erreur

Une itinérante dort sur les trottoirs, au pied des boutiques d’une rue passante. Elle subsiste par la mendicité. Elle a perdu la garde de ses deux jeunes enfants, il y a plusieurs années. On nie jusqu’à sa maternité : on dit à ses enfants que cette femme est une grande sœur éloignée plutôt que leur mère.

Elle les a perdus comme ses parents l’ont perdue.

« As-tu des enfants? », demande-t-elle, cherchant à savoir si je la comprends.

Je demeure silencieux.

« Mes enfants sont ma plus belle erreur », dit-elle, les yeux plantés dans les miens.

Sur son corps, leur nom maladroitement tatoué.

D’un changement radical

Au devin, hier, j’ai pigé dans ses mains une seule carte, de la main gauche : la mort.

Les yeux du devin, bleus comme une enluminure royale, ont pénétré dans mes yeux, pendant que sa main gauche aux ongles longs et infiltrés de poussière retournait vers moi la large image du squelette. Je crois qu’elle avait au crâne une couronne, et une faux en guise de sceptre.

« Vous êtes sur le seuil… », et cætera.

En le quittant, j’ai jeté en l’air et à la rue tout l’argent que j’avais sur moi : un sou noir.

Il avait deviné, avec un peu de retard : la mort m’a amené dans son État, quatre mois plus tôt, puis m’a laissé repartir.

Rupture.

On lui enlève soudainement une carte, le grand château s’effondre. La fragilité du château devient si apparente qu’il semble ne plus valoir la peine de le rebâtir. C’est ce que j’illustre à l’homme pour résumer son sentiment. Il acquiesce, l’image lui convient bien. Divorce ou séparation, peu importe le mot juste, il y a eu rupture, il y a surtout eu effondrement. Des années avant, de lointaines années avant. Tout fut perdu comme par un grand séisme.

Celui-ci demeure sous un pont, celui-là couche au parc ou près d’une église. Les années ont vu leur errance. L’alcool imbibe leur quotidien, le crack commencé à 58 ans, les injections faites par d’autres pour les traiter à la cocaïne ont apporté l’hépatite C, leur corps ne leur importe plus, des pétéchies rougissent la peau, des ecchymoses parsèment leurs jambes et avant-bras comme les sceaux du malheur. On les vole dans les refuges pendant qu’ils prennent leur douche et s’infectent les pieds de champignons. On les vole pendant qu’ils attendent l’autobus. Les registres des prisons contiennent leurs noms. Ils ne sont plus qu’âmes patientes, abandons. Leur bataille est devenue celle de cent dollars de plus à l’Aide sociale ou celle d’obtenir un lit au meilleur refuge, à défaut d’obtenir une chambre. De grands yeux de désespoir, de grands yeux qui ont fait le vide. Et pourtant, tant de courtoisie, tant d’humilité, tant de grands seigneurs parmi ces gens. Ils savent encore respecter l’autre.

Voir un itinérant pleurer, quand il me parle de sa femme, quand il me parle de sa fille, ponts rompus depuis dix ou vingt ans, voir ces yeux sans retour quand il raconte avoir vécu la vie appelée normale, celle de la piscine, des tournois de golf, celle du tête-à-tête au restaurant, des voyages aux États-Unis, voir un homme aux cheveux et à la barbe en broussailles, nicotinés et jaunis jusqu’à la racine, entendre sa voix s’enrouer subitement, voir ces gros gaillards aux mains sales qui ont eu le crâne fracturé à coups de barres d’acier, qui ont été poignardés pour une cigarette ou une dette impayée, une ridicule dette de rue, voir leurs yeux se gorger de larmes un instant, c’est un constat silencieux : l’injustice n’est pas d’abord dans la pauvreté, elle est dans les relations amoureuses. Elle est aussi dans les relations familiales. Quelle stabilité peut subsister quand le noyau est éclaté.

Monsieur, j’aurais voulu vous montrer à construire un château de pierres. Je l’aurais bien voulu.

Assis, comme sur un muret érodé, je regarde le ciel et ses vergetures de nuages.

Pendant qu’ils se battent

La vie comme une nuit en mode robot
La danse du faux, la valse de l’à-côté
Aux à l’aide, l’ambulance
Aux je t’aime, la police
Aux à l’aide, l’hôpital
Aux je t’aime, le nulle part désassuré

Pendant qu’autour ils se battent en misérables fracas
C’est encore le silence des horizons détachés qui rampe au cœur
La parole contre le bout de papier.

Bâtir seul, bâtir un grand fort de solitude
Nul amour à la rescousse.

Puisse mon drapeau être vu et hissé haut.
À l’aide, je t’aime.