Des trous de mémoire

« Le pourquoi de l’écriture et ses tribulations m’ont fait pénétrer dans une forêt enchantée qui est celle du chemin parcouru, des sentiers fleuris que nous portons allègrement en nous. Ces chemins ont été semés d’embûches, pierres et ronces, mais aussi, à leurs détours, d’incroyables surprises tenant de l’irréalité. On ne peut tout prévoir et, nous laissant aller à l’improvisation que procurent des événements beaux comme un matin printanier, nous effaçons de nombreux malentendus que nous n’avons pu éviter. […] Des trous de mémoire insoupçonnés, des balises charnelles nous protègent des méfaits sournois de nos jeunes années. »

— Dominique Blondeau, Des grains de sel, Collection Écrire, Éditions Trois-Pistoles, 2002, pages 83-84.

 

 

Merci, Dominique, pour ce cadeau. Vos paroles ne laisseront pas un trou dans ma mémoire. Je vous prends au mot : nous écrirons ensemble, un jour.

Point d’interrogation

L’homme fut amené aux urgences d’un hôpital dans une ambulance, escorté par les policiers qui ne lui avaient laissé aucun choix, selon leur « protocole ».

Sa famille s’était inquiétée pour lui alors qu’il s’ensevelissait dans une sorte de questionnement pyramidal qui l’avait mis en abduction pendant qu’il écrivait un livre. Ce roman avait rapidement pris vie et forme en lui. L’homme en avait accouché, il en était devenu le père, le créateur. Homme-livre. Quant à la mère, elle demeurait un mystère.

On l’enferma dans une pièce éclairée comme une plage à midi. Il était deux heures du matin. On l’avait placé sous l’observation d’un gardien qui dessinait un hôpital avec des crayons-feutres, appuyé sur une civière, assis devant la porte de la cellule demeurée ouverte.

Une étudiante vint questionner l’homme. Il répondit qu’il avait créé un livre et que, en chemin vers le point final du roman, il s’était mis à se questionner, à se retourner entièrement en lui-même comme un fœtus dans le ventre de sa mère. Durant la rédaction, il s’était mis à douter de tout, absolument de tout, de la même manière que Descartes. Il remettait en question toutes les observations de sa vie, ses apprentissages, ses pensées, ses méthodes, ses fréquentations, ses croyances, la réalité environnante, sa propre existence, tout. Sa vision de l’univers s’était élargie comme si un ciel s’était ouvert dans son cerveau, tous ses sens s’étaient affûtés. Il était comme assis sur une hyperbole galopante. La peur l’avait gagné parce qu’il prenait subitement conscience de son ignorance absolue et de son extrême impuissance, il prenait également conscience de toutes ses fautes, des moindres erreurs qu’il avait pu commettre depuis aussi longtemps que sa mémoire le lui montrait, mais considérait néanmoins cette expérience comme l’un des phénomènes les plus merveilleux qu’il ait expérimentés.

L’étudiante écrivit dans le dossier médical de l’homme : « Axe I : Trouble délirant ? »

Point d’interrogation.

Le médecin en service ne vint jamais voir l’homme. L’étudiante, saisie comme une proie par une sorte d’idée paranoïde, croyait que ce dont parlait l’homme fût impossible, que cela ne pouvait être que l’amas des fruits d’une imagination troublée et trop fertile. Sa vision du monde s’arrêtait dans un petit livre vert de psychiatrie, une sorte de missel numéroté où étaient clouées ses vérités.

Point d’interrogation.

On laissa l’homme repartir durant la nuit avec des médicaments antipsychotiques et sédatifs, à très faible dose toutefois.

Étrangement, comme dans une sorte d’hallucination collective par soustraction, les lecteurs subséquents du dossier médical de l’homme ne virent plus le point d’interrogation.

Pour eux, le doute de l’étudiante se mua en certitude.

Pour l’homme, toutefois, le doute devint comme l’eau courante en sa demeure. Tous ses préjugés chutèrent un à un, jusqu’aux préjugés sur le divin.

Il se mit en marche, prudemment, se construisant une règle de félicité, aidé des anciens, et n’en souffla plus mot.

Une obscurité

Se lever debout
Droit comme une chandelle

Vaciller

Comme une chandelle

La voix qui s’étouffe
fumée de honte

S’éteindre

Fondre.

Anonymous

Il y a quelque temps, on a piraté mes systèmes comme un cafard qui aurait pénétré chez moi, dans mon intimité, par les égouts puants de la ville. J’ai vu dans cet acte les tréfonds gluants de la vie, l’illustration de l’esprit humain écumant la jalousie, l’envie ou le voyeurisme maladif dans son état de putréfaction le plus infesté d’insectes charognards, ceux qui se nourrissent de la destruction et du malheur d’autrui.

Je ne suis pas vengeur, mais je crois au balancier de la vie. Et surtout en la lumière qui transperce tout, jusque dans les souterrains humides.

Qui ne respecte pas la règle d’or rendra compte un jour du poids du plomb qu’il a mis en son âme. Celui-là, sans le savoir, s’est fait lui-même esclave d’un maître de sa conscience.

Ignorance

Parce qu’ils n’arrivent ni à le comprendre, ni à atteindre son degré, ils en ont fait un malade.

C’est le feu même qu’ils ont déclaré maladie.

Château vide

De toutes les créations qui trônent sur mes rêves, le bonheur en couronne.

Le désert est long sans oasis, mais les cactus sont remplis d’eau.

L’heure des vœux est passée. Aujourd’hui, je jure.

Le bleu du cœur deviendra or. Je l’offrirai.

Krak des chevaliers

Lentement perdre ses noyaux
se dissiper sans perdre un instant son esprit.

Les colonnes du temple d’Hélicarnassos échouées au sol — tremblement de terre

fabrique de forteresses imprenables

celles qui ne sont pas écrites

celles électricité statique en auréole de sainteté.

Celles qui donnent la confiance qui suppriment les sens jusqu’à perdre le corps qui ouvrent le barrage de l’âme qui décuplent les forces qui explorent vie qui connaissent mort qui guérissent mal et maux d’une croyance qui équilibrent qui perfectionnent qui pourfendent les peurs en riant qui donnent le sens de l’univers qui résolvent les flèches qui offrent la patience qui donnent le temps et le suppriment.

Un gant de métal inversé révélant le velours illuminé de l’intérieur.

Une fabuleuse psychose.