Manuscrit

Une sorte de peur ou de paranoïa s’installe, lorsqu’on écrit. La crainte que nos idées nous soient prises, arrachées.

La peur qui s’approche de celle qu’une mère aurait de voir son nouveau-né échangé dans une pouponnière. La peur qu’on s’infiltre dans mon ordinateur pour en voler le texte, le travail d’une âme labourée, d’un coeur demeuré dans le treillis de doigts lointains, d’un corps insomniaque négligé par les nuits. La peur de la destruction, de la perte irréversible.

On prend des mesures, certes. L’auto-postage recommandé du manuscrit, les copies numériques, l’envoi daté à ses proches, à ses amis de confiance, l’envoi à des écrivains déjà établis que l’on estime (Mistral dans mon cas, suivi de Barbe)…

La valeur qu’on attribue à notre œuvre en gestation n’est pas dans le profit ou la diffusion qu’on espère en retirer. Cela est imprévisible, surtout pour un premier ouvrage. Cette attente rendrait malheureux celui qui espérerait percer plus qu’un crocus du printemps. La valeur est dans sa démarche pas à pas dans l’escalier des pages, dans son défrichage éreintant, dans ses traits qui se précisent par la douleur, par la nostalgie ou par la joie, dans la sueur transpirée, dans l’hygiène négligée, dans les douleurs cervicales, dans les flous de la vue, dans les visions hyper précises, dans les illusions vagues, les lumières, les ombres et les silences. Dans les accès de folie et les effacements précipités. Dans les erreurs et les tentations d’abandonner. Dans les personnes, surtout, qui en ont été les victimes collatérales. L’œuvre finale est une dette envers celles-là. Elle se doit d’être parfaite, pour faire amende honorable.

Là revient cette peur. À trop refaire, à trop lisser de perfection, le temps pousse comme un arbre, et revient la crainte que nos idées nous soient prises, arrachées, qu’une racine du temps fasse trébucher dans la « laideur existentielle de la vie ».

quatorze.cinq.neuf

Je suis retourné sur la scène, aujourd’hui. Je n’avais pas remarqué l’échafaudage. Il faisait clair, sans lune, sans étoiles. Des passants courraient dans les sentiers.

Sur les planches, il n’y avait que quelques bouts de cordes, blanches et noires, et des morceaux de vitre fracassée. Un cône de construction orange gisait, renversé, du côté sud.

Il n’y avait pas d’eau, on pouvait traverser l’étang sur les roches polies, comme en plein mois de mai.

En quittant, des dizaines d’écureuils gris m’ont encerclé, au parc, espérant de moi quelque nourriture. Dormaient-ils, cette nuit-là, en ces heures de grande première ?

Devant l’église

La vieille dame, sur le trottoir, s’adresse à une autre, située sur le perron de l’église, d’une voix forte et aiguë. L’autre l’écoute, immobile, sans la regarder dans les yeux, une main posée sur la rampe d’escalier comme si elle avait été arrêtée dans sa descente par les paroles soudaines de la plus basse des deux. La première se plaint que la vie ne l’a pas épargnée, qu’elle a été battue durant son enfance par les institutrices. Elle se lamente, la plupart des gens sont des voleurs, des baveux, dit-elle, des bandits. Elle s’arrache les poumons d’exemples où elle ou ses proches ont été abusés. L’autre écoute encore, en rajustant son châle noir.

« Mon mari est un joueur compulsif, il s’est endetté de vingt-quatre mille dollars », ajoute-t-elle, avant de parler de la loi du retour du bien et du mal. Elle scande qu’elle ne fait plus confiance à personne, qu’elle préfère demeurer seule et sans aide.

Je l’écoute comme la grosse femme en noir. Je suis près d’elle, sur le trottoir. Non loin de là, une femme que j’ai déjà soignée mendie, comme d’habitude. Je passerai la saluer après.

Je m’infiltre dans le monologue de la plaignante. Je lui suggère de conseiller à son mari de consulter un centre d’aide pour joueurs pathologiques dont je lui fournis le nom. Elle répond qu’il ne désire pas y aller, qu’il considère que d’autres sont plus malades que lui et qu’il prendrait leur place. Elle me demande quel est mon travail. Je lui suggère alors de dire à son mari qu’un médecin de famille lui a conseillé d’aller consulter ce centre d’aide. La dame semble satisfaite, je vois l’espoir se dessiner dans les traits de ses lèvres et les ridules de ses yeux.

Avez-vous la foi, me demande-t-elle, pendant que la femme en noir s’éloigne. Elle me parle alors de Saint-Paul, un bandit, un voleur qui un jour a été traversé par une grande lumière. Je me fais silencieux. Je pense à mes erreurs du passé, à mes regrets. Puis j’ajoute : je prierai pour votre mari, prenez soin de vous, maintenant.

La règle d’or

Il y a une sorte de mode en ce moment, une valorisation du radicalisme. L’idée véhiculée est que le radicalisme fait bouger les choses davantage que la nuance.

C’est faux. Le radicalisme polarise. Il ne mobilise que les convaincus, les sympathisants a priori de la cause. Il ne crée pas l’action, il crée la réaction opposée. Seule l’action, pourtant, permet de construire et d’entraîner avec elle la collaboration nécessaire au changement désiré dans les mentalités et dans la pratique. Les radicaux abîment toujours leur cause.

Par action, il ne faut pas entendre la récitation de slogans, la manifestation, la désobéissance civile, ni toutes ces choses qui font parler d’elles et que ceux qui se disent militants qualifient « d’actions ». Elles sont stériles et ne créent rien. L’action ne peut être que la mise en œuvre, la réalisation d’une idée. L’action, c’est d’aller vers l’autre, l’apprendre, accepter sa différence et s’engager avec lui, puis d’en montrer contagieusement l’exemple. Elle porte en soi l’inclusion, le compromis, l’amitié et la paix. La revendication n’est pas l’action, elle est l’attente d’une action d’autrui. Elle n’est pas volonté, elle est l’exigence de la volonté d’autrui.

Récemment, des radicaux qui manifestaient sur la place Émilie-Gamelin, le 22 novembre 2012, à Montréal, se sont attaqués à des journalistes en travail, allant jusqu’à les empêcher d’accomplir leur métier et jusqu’à les chasser de cette place publique. Il s’agit d’un cas de censure qui pourrait être rapporté à Reporters sans frontières.

Dans cette manifestation, où quelques uns portaient un masque, nous avons vu certaines personnes lever le majeur en direct aux téléspectateurs, à la caméra, lorsque le journaliste leur offrait une tribune pour s’exprimer, pour expliquer pourquoi ils occupaient ce lieu public. D’autres scandaient en chœur que ce média était « au service des riches et des fascistes », avant de lui crier « va-t-en, on t’aime pas ».

Fait notoire, le journaliste, malgré la pluie d’insultes, a rappelé qu’il s’agissait du comportement d’une minorité seulement de manifestants. Sous des accusations d’être à la solde de fascistes et de donner de la mauvaise information, celle qu’il a donnée montrait déjà plus de nuance et moins de généralisation outrancière que celle de ses accusateurs.

Par ces comportements, ces radicaux n’ont fait que transmettre des messages d’injures à près de 1 000 000 de Québécois, incluant peut-être leur mère, leur grand-mère et leurs meilleurs amis. À ces insultes s’ajoutait le sous-entendu que ce million d’humains n’ont pas l’intelligence pour faire la part de ce qu’ils regardent à la télévision, qu’ils ne sauraient pas distinguer, comme eux, la vérité, le bien et le mal.

S’en prendre aux journalistes et aux téléspectateurs est certes une manière d’exposer l’idéologie du groupe, mais montre que cette idéologie en est une d’exclusion, du bannissement, de l’ostracisme et du manque de nuance. Du radicalisme.

Ils font aux autres ce qu’ils leur reprochent.

Bleu

Dans la petite bibliothèque, apposée contre quelques livres de philosophie dont la moitié n’a jamais été lue, il y a cette représentation figurative d’un couple dont la peau est grise, comme une photo en noir et blanc. Ils sont parés de bijoux en or et de joyaux colorés. Une impression d’un couple défunt ayant accédé au bonheur éternel s’en dégage. Un mariage éternel. On trouve une image similaire dans la vitrine d’une boutique de bijoux et de vêtements de l’avenue du Mont-Royal. Mais dans cette image, l’homme a la peau bleue, la femme est grise. Contraste mélancolique. La femme n’est plus. Une séparation, un divorce. Une mort. Un deuil éternel.

Intima

Ses avant-bras sont percés comme par de minuscules emporte-pièce, gonflés, violacés par endroits. La violence qu’elle se fait aux bras traverse l’intima de ses vaisseaux sanguins — l’intima, le nom de la couche la plus interne — et se mélange au sang anémique qui la redirige vers l’âme où elle est métamorphosée en bien-être absolu pour quelques secondes. L’orbite des minutes devient une spirale qui s’évanouit, le temps se dissout comme la drogue chauffée. À ce moment, sa tête devient chaude, allégée, comme lorsque ses amies de l’école primaire lui massaient tranquillement le cuir chevelu, avec de petits mouvements circulaires, lentement, au fond de sa chevelure frisée.

Ses bras maigres et piquetés de chair de poule sont de grands chemins parcheminés, on peut y lire les sauts à la mort et les lignes cicatrisées de la haine de soi. Cocaïne, héroïne, oxycodone réduite en poudre puis liquéfiée, parfois elle essaie aussi des nouveautés au conseil d’un ami. Les virus aussi. Son corps cultive celui de l’hépatite C, acquis à la première seringue partagée cérémonialement.

Il lui en coûte plus de deux cents dollars par jour. Parfois davantage. Elle se paie avec ses lèvres craquelées, avec ses mains froides et rendues moites par quelques heures de sevrage, avec son sexe qu’elle offre dans les moments où elle n’existe plus, entre quelques bouffées de crack ou de cette kétamine qui lui donne la sensation déréalisante de mort imminente. Parfois, elle revend dans la rue des benzo qu’elle a obtenues dans une clinique sans rendez-vous, facilement, en trois minutes de consultation pour insomnie ou pour anxiété, et dont elle a falsifié la posologie.

Elle ne blâme personne. Ni son père qui la réveillait de ses mains tremblantes, la nuit, quand il avait trop bu d’alcool, ni sa mère qui fermait les yeux quand il s’évadait dans la chambre de sa fille, ni les cinq ou six foyers d’accueil qu’elle a quittés en série. Elle ne blâme pas ces policiers qui l’ont manipulée dans une cellule sonore pour obtenir d’elle des informations, ni les hommes qui l’ont violée pour cette trahison, ni ce médecin d’une autre province qui lui prescrivait de l’OxyContin en échange de ses seins. Elle ne blâme pas ceux qui la reçoivent avec mépris quand elle pénètre dans la salle d’attente de l’hôpital, elle ne blâme pas ces personnes aux bras vierges qui lui remontrent qu’elle n’a qu’à cesser de s’intoxiquer, qu’elle n’a qu’à se prendre en main comme eux pour que tout aille mieux. Elle ne blâme pas ceux qui lui ont enlevé son enfant le soir d’une overdose. Elle a gravé son nom à l’encre noire dans la peau de sa jambe, pour se rappeler sa « raison d’exister encore » quand elle sera penchée, sur le point de succomber à une dernière aiguille stérile. C’est elle-même qu’elle blâme, chaque fois qu’elle se perfore.

Elle dort quand elle peut, quand les frissons ne la réveillent plus, souvent sur des trottoirs ou chez des étrangers, ceux qui la « traitent » contre son mal en lui injectant de l’héroïne par les trous de sa chair rigide.

 

***

 

Elle suit des cours d’auxiliaire en soins infirmiers. Deux fois par semaine, elle entre à la pharmacie, par la porte qui donne sur la rue secondaire, pour boire ses soixante-dix milligrammes de méthadone mélangée à du jus d’orange devant le pharmacien, ce qui la met toujours un peu en retard à ses cours. Elle prend soin des plantes de son appartement deux-pièces qu’elle maintient à l’ordre à l’image de sa boîte crânienne. Elle a depuis quelques mois un nouveau conjoint, un plâtrier et peintre résidentiel qu’elle se plaît à qualifier d’artiste-peintre. Elle demande une ordonnance de méthadone pour les États-Unis, ils partiront en Floride ensemble dans deux semaines, elle y rêvait depuis l’enfance, retourner là où elle a été embrassée pour la dernière fois par sa grand-mère. Elle espère que ses cicatrices ne seront pas trop apparentes sur la plage. Son travail de réceptionniste à temps partiel, depuis un an, lui a permis d’accumuler assez de fonds pour réaliser ce projet.

Les mois d’interféron qu’elle a reçu ont fonctionné : son infectiologue lui a annoncé, la semaine dernière, qu’elle s’est guérie du virus de l’hépatite C. Elle demande si elle peut cesser d’utiliser le condom avec son conjoint. Elle demande des timbres de nicotine pour cesser de fumer. C’est à cause de la mauvaise haleine et de l’odeur imprégnée dans ses vêtements. Elle en a un peu honte, dans l’intimité.

(semaine de la prévention de la toxicomanie, fiction-réalité, inspirée de la sommation de cas vécus)

Le buffet

Je suis arrivé à l’avance. Dehors, près de la porte, un homme fume une cigarette. Nous nous saluons. Nous nous connaissons, il est l’un de mes patients, un ancien itinérant maintenant bénévole à cet endroit. Vingt heures par semaine. Il reçoit en échange deux cents dollars supplémentaires d’aide sociale par mois. Je me réjouis pour lui et j’entre en même temps qu’un homme en lit roulant qui m’ouvre la porte électrique. Il m’explique comment les hébergés se font injecter des médicaments lorsqu’ils se mettent en colère. Il me dit qu’il faudrait plutôt leur parler et leur faire voir des psychologues comme on le fait avec les autres. Un jour, il a caché une seringue remplie de médicament dans son lit, pour la faire analyser par un jeune médecin à qui il a remis la seringue. Il me raconte aussi comment il s’est fait voler sa sacoche alors qu’il était dehors, dans son lit, sur le trottoir. Il souhaite maintenant trouver des fonds pour qu’on soude un tiroir dans son lit roulant, pour éviter que son sac demeure à la vue des passants lorsqu’il est à l’extérieur. Il a fait des demandes à quelques fondations, mais n’a pas obtenu de résultat. Il a lui-même dessiné les plans.

Au troisième étage, je croise plusieurs personnes en fauteuil roulant, la majorité sont des paralysés cérébraux. Je les salue et me dirige avec eux à la cafétéria. Je demande un café au comptoir, on me répond que le café est réservé aux usagers. On me dirige vers une machine. Je paie un dollar. Le café coule.

Je retourne au corridor. Je lis les témoignages des personnes hébergées. « Je suis paralysé depuis la naissance, à cause de la tuberculose qui a infecté ma hanche dans le ventre de ma mère. Mon père a 80 ans. J’aime quand il vient faire son tour, des fois. Je suis fier d’être marié à Sylvaine Dubois [nom fictif]. » Un autre explique que la société considère ceux qui sont sans travail comme rien. Il a étudié et effectué une formation spécialisée. Il ne voulait pas dépendre de l’aide sociale. Il voulait être « comme tout le monde ». Il n’a pas eu l’emploi.

Une femme sort de l’ascenseur et me demande de pousser son fauteuil jusqu’à la cafétéria. Elle m’explique en chemin qu’elle demeure au centre d’accueil depuis l’an 2000. Nous échangeons nos noms. Elle dit aimer ce milieu. Je suis touché par la grande rivière de solitude qui coule dans ses paroles.

La réunion ne commence que dans trente minutes. Je me faufile dans l’auditorium encore désert et sombre. Le repas est arrivé, encore emballé. Je déballe un plat et ingurgite un petit sandwich, dans l’obscurité. Je remballe ensuite la pellicule de plastique et retourne regarder les créations qui sont exposées au corridor.

Vers la fin de la réunion, un vieillard entre dans la salle et se dirige jusqu’à l’avant, dans son fauteuil roulant électrique. Il porte attention au discours des médecins de l’assemblée. Tous le regardent et continuent leur écoute des tribuns. Plusieurs sourient. L’homme se sert au buffet des médecins. Après la réunion, je vais lui parler, je lui offre de se servir à volonté. Je lui demande s’il a mangé plus tôt la poutine qui était servie à la cafétéria. Il n’a pas pu, il était à l’urgence de l’hôpital, pour son cœur qui cesse souvent de battre. Il vient de rentrer au centre d’hébergement. Je mets ma main sur son épaule et lui souhaite la santé et le bon appétit. Il semble heureux. Je ressens une grande paix en rentrant chez moi.

Sur papier

que feras-tu
de ta perfection
au bord du gouffre

— Patrick Lafontaine, Au lieu de l’abandon / Mes êtres, Éditions du Noroît, 2006, 163 p. (cité par O.)

 

Ce n’est qu’une échelle
ce qui est écrit sur papier
ce qui t’a semblé perfection
sur papier
des marches faites en barreaux de prison
une échelle
belle, droite, noble, presque parfaite
elle porte un canon à eau
froide comme une ambulance
pour sortir de là-bas
de cet incendie
où je ne t’ai pas emmenée

Se montrer

Un arbre, tranquillement sorti du sol. L’arbre avec ses nœuds, ses trous, ses parasites. L’arbre qu’on croit toujours mort l’hiver venu. Sur lequel des enfants grimpent pour voir plus loin que l’horizon.

Tranquillement, qui prend de l’envergure, au-delà de son tronc gravé de noms et de cœurs, ce tronc qu’on voudra couper par jalousie de l’ombre que ses feuilles colorées projetteront, un automne venu.

Deux vérités

— Le médecin : vous êtes schizophrène.

— Le patient : prouvez-le.

— Le médecin : voyez mon livre.

— Le patient : voyez mon livre, vous êtes docteur Frankenstein.

De l’ambre

L’employé dont les cheveux teints en roux laissent paraître une longue repousse grise, inégale, pénètre dans les toilettes de marbre des salles de conférence de l’hôtel. Il y travaille depuis trente, quarante ans. Il y travaille comme on conduit une voiture, en pensant à son repas du soir qui sera maigre, comme chaque soir depuis le décès de sa femme, il y a presque quatre ans.

***

Douze sous noirs éparpillés autour d’une grille d’égout. 1973 à 2012. Douze, comme un jury. Il regarde sa montre : 17h17. Comme d’habitude, se dit-il, entrant dans la librairie après avoir glissé les sous tintants dans sa poche droite.

***

Le croissant de lune derrière le nuage de brouillard paraît aussi vaste que la grande croix illuminée. On dirait, vus de cet angle, qu’ils vont s’embrasser au sommet de la montagne noire, dans une douce lueur qu’eux seuls partagent de loin à cette heure avancée. Des retrouvailles.

***

L’odeur de l’encens apaise la tension dans les méninges. Le vibrant courant électrique qui tourne dans les lobes s’adoucit soudainement. Le nerf le plus court est le plus puissant. La Sainte Vierge sculptée dans le bois flotte, suspendue au mur, dans un cadre d’étoiles. Près de son pied gauche se trouve fixé un croissant de lune. Les bougies bleues et blanches qui lui font face exaucent les prières pour cinq dollars. Le bâtonnet qui a servi à allumer le lampion blanc grésille dans le sable grisâtre pendant qu’une courte gerbe de fumée monte vers la voûte ornementée du temple. La pression tombe. J’entends ma respiration résonner sur les siècles de marbre. J’ai l’impression qu’elle m’écoute. Elle m’écoute. Je suis bien, comme hypnotisé, comme sous l’effet d’un opium.

Sur la grille chaude de la bouche de métro

L’homme nouveau, dans la grande ville, errait sur les trottoirs comme les mégots de cigarettes encore fumants que de petits coups de vent faisaient rouler de quelques centimètres sur eux-mêmes. Parfois, les coins de rue lui révélaient un peu de chance dans un sou noir. Il se penchait alors pour le ramasser en examinant chaque fois l’année, en analysant le dessin sur le côté pile de la pièce de monnaie. Chaque fois, il songeait à qui avait pu laisser tomber là ce rond de cuivre. Était-ce le fruit d’une négligence, d’un mépris pour cet objet de peu de valeur ou était-ce le vœu d’un clochard lancé derrière une épaule décharnée ?

Il rangeait la pièce dans sa poche droite comme un trésor, avec le sourire du conquérant. La pensée qui jonchait son esprit au moment où il apercevait l’objet numismatique prenait alors pour lui une importance symbolique. C’était, en quelque sorte, un signe, une magnification gnostique. Il ne croyait pas que ce puisse être le résultat du hasard. Quelque chose, un pouvoir divin insaisissable, avait mis sur son chemin, à ce moment précis, ce sou noir.

Comme le devin Kalchas, il voyait des signes dans les petites choses. Son interprétation de ces signes, toutefois, était pour lui incertaine : il cherchait toujours d’autres signes pour confirmer les premiers, si bien qu’il demeurait constamment embourbé dans le doute.

En traversant la rue, il croisa une femme à la chevelure dorée, ondulée et longue ; elle gisait étendue comme morte dans un sac de couchage bleu, sur une grille fumante d’une bouche de métro. À côté d’elle, une paire d’espadrilles sans lacet et une grosse bouteille de cola côtoyaient des détritus. Il tira son portefeuille en cuir italien de sa poche et en sortit une pièce de deux dollars qu’il inséra au fond d’une chaussure. Il poursuivit son chemin, les yeux remplis d’eau, peut-être à cause du froid ou d’un souvenir. Il pensait « elle aussi, que je ne connais plus aujourd’hui, elle doit errer quelque part ».

Trois chandelles éteintes

il est dur d’écrire une chanson
sans être Mistral
sans tourner dans l’air comme des hélicoptères de printemps
dans un restaurant trop grand, trop éclairé
dans le dernier matin en partant

le chant n’est encore que la pluie qui tombe
sur les puits de lumière noire du plafond
que le vent qui soulève les bâches dehors

et encore les silencieuses plaintes
les signes, les trois chandelles éteintes.

Tout le monde ne parle pas

Les soirs de parole qui n'accouchent pas
le socratique vaincu, emporté au lit du monologue
filtré comme dans une tirelire
par la montée ombrageuse du ridicule.
Le repli du diwan sans écho
le cécitant réverbère de solitude
l'échouerie d'une gorge aphone — iPhone.
En aide de bas de page : la perforée poésie d'hôpital.