Soit

Il ne pensait pas qu’il eût ennobli le groupe entier, que les membres eussent enfin acquis la cohésion et qu’il estompât leurs différends. Avec son dévouement, il parvint pourtant à démystifier l’assemblée, malgré que les croyances propres au peloton fussent immanentes. Naguère réservé, il délivrait l’auditoire de sa torpeur et confondait les opposants, espérant que la confiance ne lui manquât pas. Mais ce pouvoir était éphémère, bien que son autorité ne fût pas provisoire. Néanmoins, il poursuivait ses démythifications, pourvu que nous n’eussions pas d’objection et que nous vinssions l’entendre de bonne foi. Son inclination à la probité, à la justice et à l’intégrité était le motif de ses actions. La médisance des uns et la calomnie des autres ne l’oppressaient aucunement, il eût fallu que nous missions devant lui des mots vulgaires écrits avec de grandes lettres rouges pour qu’il les vît ou que nous les criassions pour qu’il s’en fâchât, ou pour qu’il pût commettre un quelconque acte de violence. Il était transparent, diaphane et son discours créait une prolongation dans l’esprit de ses auditeurs, du moins, pour autant que je visse chez ceux qui étaient raisonnables. Il disait n’être que le découvreur de ses idées, bien que nous sussions qu’il en avait été l’inventeur. Il avait dissimulé ses thèses dans une arche placée contre un mur décrépi en fredonnant une ballade. Cela était censé lui porter bonheur. Nous nous étions étonnés qu’il fît ce rituel détonnant de son habitude rationnelle. Que nous prissions la peine de le lui souligner ne l’affecta pas. Il était l’allégorie de la raison. Mais comme il fallait s’attendre d’une allégorie qui fut aussi étrange, il s’exprima alors en litotes sans que nous fussions déséquilibrés par cette antithèse. Passent les jours, vive cet homme !

Il y a loin de la coupe aux lèvres

« Monsieur, que nous fussions assez riches ou pauvres, qu’un état ou l’autre nous eût apporté peu ou beaucoup, nous n’eûmes pu le dire avec certitude à l’époque. Ne tentez pas aujourd’hui de m’abattre à la grosse Bertha. Je ne ferai pas ce travail pour vous. Sachez que je ne travaille pas pour le roi de Prusse. Toute peine mérite salaire.

 

— Monsieur, je sais bien que vous faites un travail de bénédictin, à bon vin point d’enseigne. C’est pourquoi j’éviterai de vous faire le coup de Jarnac.

 

— C’est reparti comme en quatorze ! C’est le coup de Trafalgar que vous me faites. Je sais, Monsieur, que vous désirez que j’aille à Canossa, que votre entreprise n’est qu’une jacquerie. Vous balkanisez mes propos. Votre discours n’est que lapalissade. Je saurai me défendre comme je sus le faire à l’époque. À bon chat bon rat.

 

— Une ligne Maginot, vous n’êtes qu’une ligne Maginot.

 

— Je vous aurai comme une Bastille.

 

— Vous parlez comme une pasionaria. Vos origines transpirent.

 

— La nouvelle affaire Dreyfus ! Vous n’êtes qu’un apothicaire servant l’opium du peuple. Que je continue à discuter avec vous plutôt que de vous boycotter, que de vous limoger, quelle perte de temps ! Mais Paris vaut bien une messe…

 

— De la discussion jaillit la lumière. Le vin est tiré, il faut le boire. Allons, tâchons de nous entendre. Un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès.

 

— Un procès ? Vous avez donc des fautes à vous reprocher ? Que le morveux se mouche. Je n’irai pas en procès. Le jeu n’en vaut pas la chandelle.

 

— Nécessité fait loi. Je pourrais obtenir mieux de vous si nous ne nous entendons pas.

 

— Le mieux est l’ennemi du bien.

 

— Allons, il faut bien que porte soit fermée ou ouverte. Vous êtes miséreux. Vous savez que faute de grives, on mange des merles. La faim chasse le loup hors du bois.

 

— L’appétit vient en mangeant. Vous êtes un loup pour l’homme.

 

— Les loups ne se mangent pas entre eux. Allons, je ne vous mens pas, bon sang ne peut mentir.

 

— A beau mentir qui vient de loin !

 

— Je vous fais un serment.

 

— Autant en emporte le vent !

 

— Si vous m’aviez écouté d’abord, à l’époque, nous n’en serions pas là.

 

— Avec des « si », on mettrait Paris en bouteille.

 

— Miséreux ! Vous resterez misérable ! Pauvre sot !

 

— Ah ! C’est maintenant l’hôpital qui se moque de la Charité… Pauvreté n’est pas vice.

 

— Charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

— Chacun pour soi et Dieu pour tous, n’est-ce pas ? Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

 

— Comparaison n’est pas raison. Ne me prenez pas pour un ingrat.

 

— Comme on fait son lit, on se couche.

 

— Allons, écoutez mon conseil. Faites ce que je vous dis et vous deviendrez riche.

 

— Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Contentement passe richesse.

 

— Mais puisque je vous dis ! Je suis moi-même devenu fortuné, vous devriez m’écouter. Abondance de biens ne nuit pas. Il vaut mieux tenir que courir. Je n’ai pour vous que de bonnes intentions.

 

— Les cordonniers sont les plus mal chaussés et l’enfer est pavé de bonnes intentions. Votre fortune est mal acquise, à l’œuvre on connaît l’artisan. Bien mal acquis ne profite jamais.

 

— L’argent n’a pas d’odeur.

 

— La caque sent toujours le hareng.

 

— Autres temps, autres mœurs. Je suis noble, maintenant, depuis que je suis marié.  Ma femme voulait que je sois droit, et ce que femme veut, Dieu le veut. Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Faites-moi confiance, pour une fois.

 

— Chat échaudé craint l’eau froide.

 

— J’ai changé !

 

— Qui a bu boira. Je ne vous fais pas davantage confiance qu’à l’époque. Mauvaise herbe croît toujours. Prudence est mère de toute sûreté. Je vous dénoncerai.

 

— N’éveillez pas le chat qui dort.

 

— Je demanderai aux autres d’arbitrer.

 

— Il n’est pire eau que l’eau qui dort. Entre l’arbre et l’écorce, il ne faut pas mettre le doigt.

 

— Deux avis valent mieux qu’un.

 

— Entendons-nous ! Aux grands maux les grands remèdes. De deux maux, il faut choisir le moindre. Faisons nos comptes, les bons comptes font les bons amis.

 

— Erreur n’est pas compte. La fête passée, adieu le saint.

 

— Allons, il n’y a que le premier pas qui coûte.

 

— Vous êtes capable de tout. Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage.

 

— Qui s’y frotte s’y pique.

 

— Rira bien qui rira le dernier. Un homme averti en vaut deux. Qui sème le vent récolte la tempête.

 

— On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Morte la bête, mort le venin.

 

— Quiconque se sert de l’épée périra par l’épée.

 

— Vous n’arriverez jamais à rien contre moi. Personne n’a jamais rien pu contre moi.

 

— Rome ne s’est pas faite en un jour. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse.

 

[ensemble] — Cela suffit ! Allons dormir et nous reprendrons demain. La nuit porte conseil.

 

[ensemble] — Qui dort dîne !

 

[ensemble] — La fortune vient en dormant !

 

[ensemble] — La nuit, tous les chats sont gris !

 

[ensemble] — Les beaux esprits se rencontrent ! »

Mutinerie au poulpe mariné [ou l’étirement d’un vendredi soir]

Je croyais, par la raréfaction de ses enchevêtrements publics jadis notables, qu’il était devenu ministre des Affaires étrangères. Les déterminismes s’étaient inscrits dans un protocole ; chacun devait recevoir son contingent de formulaires à l’issue de la ratification du traité. Nous étions dans le nord du pays, au nord d’une presqu’île inhabitée. J’avais obtenu assez d’informations pour que je puisse les coucher sur une table et les analyser le soir même. J’étais, à cette heure avancée, à demi endormi, je me parlais à demi-mot, une octave inférieure à mon timbre habituel. Il était deux heures et demie du matin. J’appelai Monsieur le capitaine — un chrétien fort pieux qui habituellement priait à cette heure de la nuit —, mais je n’obtins pas de réponse. Sur la carte géographique, le golfe était négligemment dessiné. La table était sens dessus dessous. Je l’avais laissée se remplir, cela se faisait de toute façon inéluctablement. Soixante pour cents de sa superficie s’était couverte de documents, dix pour cents des documents étaient introuvables, perdus dans le capharnaüm. Certaines feuilles étaient devenues des sans-abri dans cette algèbre ; les chemises qui les avaient abandonnées étaient devenues, elles, des sans-papiers. Plusieurs stylos manquaient, la plupart avaient roulé au sol.

Le lendemain, durant une agape au prytanée du navire, je tentais d’être influent. En influant mes euphémismes, j’espérais que mes propos ne fassent pas l’effet d’une glu à l’intérieur de la petite tribu résidant dans le vaisseau. Certains, même adhérant à mes idées, poussaient en se fatiguant de les entendre un soupir suffocant, négligeant de le retenir en eux-mêmes. Leur soupir faisait l’effet de vases communicants : d’autres, des adhérents ou non à mes principes, tout aussi négligents, respiraient à leur tour comme en suffoquant. Même en divergeant quelque peu des autres par la qualité de leur souffle et de leur pensée, le désintérêt semblait équivalent. Pour leur résumer en un titre la procédure contenue dans le protocole, je cherchais une abréviation, un sigle, un acronyme… C’est là que les évènements se compliquèrent d’une anicroche. Des sans-grade comprirent que je voulais faire une anagramme, on fit un amalgame de mes recommandations, on y sélectionna seulement un ou deux astérisques, on supprima l’en-tête principal et un appendice. Ce fut mauvais augure. On me croyait allé aux arcanes des Affaires étrangères tel un scarabée ! On se mit à croire que j’avais un pécule caché dans une alcôve. On voulait que je le remette en arrhes. Je devins presque l’objet d’un anathème. J’étais au lointain apogée de l’incompréhension quand un acolyte de cette débâcle me lança un agrume, un poulpe mariné, un tubercule, une réglisse et vingt et une câpres vertes au visage. On fit un esclandre, on voulut mettre un épilogue à mes auspices contestés. On en était déjà à me faire des obsèques précipitées, un codicille, une épitaphe sur un camée et à me jeter aux profondes catacombes. J’en fis une escarre, une acné, une urticaire. Qu’était-ce donc cet errata improbable comme un effluve d’un asphalte d’été, ces nauséabondes immondices, ces noires ténèbres qui tout à coup me saisissaient comme un tentacule ? Oh ! Comme je souhaitais alors une échappatoire, un armistice, un antre, une oasis, voire une aérogare ! Je souhaitais devenir un amphibie et me jeter à l’eau, être transporté comme une éphéméride ou comme une ogive sur une orbite, me placer sous une égide d’un génie qui m’emmènerait jusque dans un champ de jolies azalées, y humer le délicat aromate d’un ambre, y récolter parmi les froides argiles quelques brillantes gemmes magiques ou une topaze, y découvrir un antidote pour ma dartre. Non, j’étais réellement dans le vil réfectoire du vaisseau, métamorphosé en bruyants décombres comme celles imaginables d’une percussion d’une météorite. Les puérils sévices dont j’étais victime faisaient à ces sans-coeur l’effet d’un trophée. Ils s’en allèrent enfin, tout joyeux, à la recherche du Capitaine.

Soudainement, j’aperçus par la fenêtre une pléthore d’oiseaux arctiques éclairés par un phare du navire. Cette image provoqua en moi un apaisement, une douceur exceptionnelle. J’approchais d’une apothéose. Les oiseaux s’affichaient noir ombre puis blanc crème par le hublot qui ressemblait à un tableau vivant. Les oiseaux noir, blanc, bleu disparurent aussi brillamment qu’ils avaient point. Je les ai laissés disparaître. De ces couleurs qui se sont peintes sur l’obscurité, j’en ai gardé une image intarissable.

No elle

tic

tac

tic

tac

tic

tac

un claquement résonnant tac

tic

tac

tic

tac

du coeur devenu sec tac

tic

tac

tic

tac

ou des aiguilles de l’horloge tac

tic

tac

tic

tac

un métronome solitaire — c’est Noël tac

tic

tac

tic

tac

l’écho des pas déjà dans l’année prochaine tac

tic

tac

Du nombre du texte précédent

Passer du nous au je, du notre au mon, se ramener au nous, au notre, en deux ou trois paragraphes. Une sorte de danse collective dont on en tire d’oscillants paroxysmes de solitude.