Soit

« Il ne pensait pas qu’il eût ennobli le groupe entier, que les membres eussent enfin acquis la cohésion et qu’il estompât leurs différends. Avec son dévouement, il parvint pourtant à démystifier l’assemblée, malgré que les croyances propres au peloton fussent immanentes. Naguère réservé, il délivrait l’auditoire de sa torpeur et confondait les opposants, espérant que la confiance ne lui manquât pas. Mais ce pouvoir était éphémère, bien que son autorité ne fût pas provisoire. Néanmoins, il poursuivait ses démythifications, pourvu que nous n’eussions pas d’objection et que nous vinssions l’entendre de bonne foi. Son inclination à la probité, à la justice et à l’intégrité était le motif de ses actions. La médisance des uns et la calomnie des autres ne l’oppressaient aucunement, il eût fallu que nous missions devant lui des mots vulgaires écrits avec de grandes lettres rouges pour qu’il les vît ou que nous les criassions pour qu’il s’en fâchât, ou pour qu’il pût commettre un quelconque acte de violence. Il était transparent, diaphane et son discours créait une prolongation dans l’esprit de ses auditeurs, du moins, pour autant que je visse chez ceux qui étaient raisonnables. Il disait n’être que le découvreur de ses idées, bien que nous sussions qu’il en avait été l’inventeur. Il avait dissimulé ses thèses dans une arche placée contre un mur décrépi en fredonnant une ballade. Cela était censé lui porter bonheur. Nous nous étions étonnés qu’il fît ce rituel détonnant de son habitude rationnelle. Que nous prissions la peine de le lui souligner ne l’affecta pas. Il était l’allégorie de la raison. Mais comme il fallait s’attendre d’une allégorie qui fut aussi étrange, il s’exprima alors en litotes sans que nous fussions déséquilibrés par cette antithèse. Passent les jours, vive cet homme ! »

Il y a loin de la coupe aux lèvres

« Monsieur, que nous fussions assez riches ou pauvres, qu’un état ou l’autre nous eût apporté peu ou beaucoup, nous n’eûmes pu le dire avec certitude à l’époque. Ne tentez pas aujourd’hui de m’abattre à la grosse Bertha. Je ne ferai pas ce travail pour vous. Sachez que je ne travaille pas pour le roi de Prusse. Toute peine mérite salaire.

 

— Monsieur, je sais bien que vous faites un travail de bénédictin, à bon vin point d’enseigne. C’est pourquoi j’éviterai de vous faire le coup de Jarnac.

 

— C’est reparti comme en quatorze ! C’est le coup de Trafalgar que vous me faites. Je sais, Monsieur, que vous désirez que j’aille à Canossa, que votre entreprise n’est qu’une jacquerie. Vous balkanisez mes propos. Votre discours n’est que lapalissade. Je saurai me défendre comme je sus le faire à l’époque. À bon chat bon rat.

 

— Une ligne Maginot, vous n’êtes qu’une ligne Maginot.

 

— Je vous aurai comme une Bastille.

 

— Vous parlez comme une pasionaria. Vos origines transpirent.

 

— La nouvelle affaire Dreyfus ! Vous n’êtes qu’un apothicaire servant l’opium du peuple. Que je continue à discuter avec vous plutôt que de vous boycotter, que de vous limoger, quelle perte de temps ! Mais Paris vaut bien une messe…

 

— De la discussion jaillit la lumière. Le vin est tiré, il faut le boire. Allons, tâchons de nous entendre. Un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès.

 

— Un procès ? Vous avez donc des fautes à vous reprocher ? Que le morveux se mouche. Je n’irai pas en procès. Le jeu n’en vaut pas la chandelle.

 

— Nécessité fait loi. Je pourrais obtenir mieux de vous si nous ne nous entendons pas.

 

— Le mieux est l’ennemi du bien.

 

— Allons, il faut bien que porte soit fermée ou ouverte. Vous êtes miséreux. Vous savez que faute de grives, on mange des merles. La faim chasse le loup hors du bois.

 

— L’appétit vient en mangeant. Vous êtes un loup pour l’homme.

 

— Les loups ne se mangent pas entre eux. Allons, je ne vous mens pas, bon sang ne peut mentir.

 

— A beau mentir qui vient de loin !

 

— Je vous fais un serment.

 

— Autant en emporte le vent !

 

— Si vous m’aviez écouté d’abord, à l’époque, nous n’en serions pas là.

 

— Avec des « si », on mettrait Paris en bouteille.

 

— Miséreux ! Vous resterez misérable ! Pauvre sot !

 

— Ah ! C’est maintenant l’hôpital qui se moque de la Charité… Pauvreté n’est pas vice.

 

— Charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

— Chacun pour soi et Dieu pour tous, n’est-ce pas ? Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

 

— Comparaison n’est pas raison. Ne me prenez pas pour un ingrat.

 

— Comme on fait son lit, on se couche.

 

— Allons, écoutez mon conseil. Faites ce que je vous dis et vous deviendrez riche.

 

— Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Contentement passe richesse.

 

— Mais puisque je vous dis ! Je suis moi-même devenu fortuné, vous devriez m’écouter. Abondance de biens ne nuit pas. Il vaut mieux tenir que courir. Je n’ai pour vous que de bonnes intentions.

 

— Les cordonniers sont les plus mal chaussés et l’enfer est pavé de bonnes intentions. Votre fortune est mal acquise, à l’œuvre on connaît l’artisan. Bien mal acquis ne profite jamais.

 

— L’argent n’a pas d’odeur.

 

— La caque sent toujours le hareng.

 

— Autres temps, autres mœurs. Je suis noble, maintenant, depuis que je suis marié.  Ma femme voulait que je sois droit, et ce que femme veut, Dieu le veut. Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Faites-moi confiance, pour une fois.

 

— Chat échaudé craint l’eau froide.

 

— J’ai changé !

 

— Qui a bu boira. Je ne vous fais pas davantage confiance qu’à l’époque. Mauvaise herbe croît toujours. Prudence est mère de toute sûreté. Je vous dénoncerai.

 

— N’éveillez pas le chat qui dort.

 

— Je demanderai aux autres d’arbitrer.

 

— Il n’est pire eau que l’eau qui dort. Entre l’arbre et l’écorce, il ne faut pas mettre le doigt.

 

— Deux avis valent mieux qu’un.

 

— Entendons-nous ! Aux grands maux les grands remèdes. De deux maux, il faut choisir le moindre. Faisons nos comptes, les bons comptes font les bons amis.

 

— Erreur n’est pas compte. La fête passée, adieu le saint.

 

— Allons, il n’y a que le premier pas qui coûte.

 

— Vous êtes capable de tout. Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage.

 

— Qui s’y frotte s’y pique.

 

— Rira bien qui rira le dernier. Un homme averti en vaut deux. Qui sème le vent récolte la tempête.

 

— On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Morte la bête, mort le venin.

 

— Quiconque se sert de l’épée périra par l’épée.

 

— Vous n’arriverez jamais à rien contre moi. Personne n’a jamais rien pu contre moi.

 

— Rome ne s’est pas faite en un jour. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse.

 

[ensemble] — Cela suffit ! Allons dormir et nous reprendrons demain. La nuit porte conseil.

 

[ensemble] — Qui dort dîne !

 

[ensemble] — La fortune vient en dormant !

 

[ensemble] — La nuit, tous les chats sont gris !

 

[ensemble] — Les beaux esprits se rencontrent ! »

L’École de la vie

C’est un secret bien gardé, mais, moi aussi, j’ai fréquenté l’École de la vie. J’y suis encore à faire mes classes.

Bien que j’aie obtenu jusqu’ici quelques diplômes et que d’autres — si la volonté divine s’accorde à la mienne — miroitent au loin, j’obtiendrai mon Grand diplôme comme chacun : en une épitaphe.

Je souhaite pouvoir enseigner à mon tour les apprentissages de cette institution, un jour, sans en être encore diplômé, et retarder jusqu’à l’âge de 121 ans le moment de ma collation des grades.

Mutinerie au poulpe mariné [ou l’étirement d’un vendredi soir]

« Je croyais, par la raréfaction de ses enchevêtrements publics jadis notables, qu’il était devenu ministre des Affaires étrangères. Les déterminismes s’étaient inscrits dans un protocole ; chacun devait recevoir son contingent de formulaires à l’issue de la ratification du traité. Nous étions dans le nord du pays, au nord d’une presqu’île inhabitée. J’avais obtenu assez d’informations pour que je puisse les coucher sur une table et les analyser le soir même. J’étais, à cette heure avancée, à demi endormi, je me parlais à demi-mot, une octave inférieure à mon timbre habituel. Il était deux heures et demie du matin. J’appelai Monsieur le capitaine — un chrétien fort pieux qui habituellement priait à cette heure de la nuit —, mais je n’obtins pas de réponse. Sur la carte géographique, le golfe était négligemment dessiné. La table était sens dessus dessous. Je l’avais laissée se remplir, cela se faisait de toute façon inéluctablement. Soixante pour cents de sa superficie s’était couverte de documents, dix pour cents des documents étaient introuvables, perdus dans le capharnaüm. Certaines feuilles étaient devenues des sans-abri dans cette algèbre ; les chemises qui les avaient abandonnées étaient devenues, elles, des sans-papiers. Plusieurs stylos manquaient, la plupart avaient roulé au sol.

Le lendemain, durant une agape au prytanée du navire, je tentais d’être influent. En influant mes euphémismes, j’espérais que mes propos ne fassent pas l’effet d’une glu à l’intérieur de la petite tribu résidant dans le vaisseau. Certains, même adhérant à mes idées, poussaient en se fatiguant de les entendre un soupir suffocant, négligeant de le retenir en eux-mêmes. Leur soupir faisait l’effet de vases communicants : d’autres, des adhérents ou non à mes principes, tout aussi négligents, respiraient à leur tour comme en suffoquant. Même en divergeant quelque peu des autres par la qualité de leur souffle et de leur pensée, le désintérêt semblait équivalent. Pour leur résumer en un titre la procédure contenue dans le protocole, je cherchais une abréviation, un sigle, un acronyme… C’est là que les évènements se compliquèrent d’une anicroche. Des sans-grade comprirent que je voulais faire une anagramme, on fit un amalgame de mes recommandations, on y sélectionna seulement un ou deux astérisques, on supprima l’en-tête principal et un appendice. Ce fut mauvais augure. On me croyait allé aux arcanes des Affaires étrangères tel un scarabée ! On se mit à croire que j’avais un pécule caché dans une alcôve. On voulait que je le remette en arrhes. Je devins presque l’objet d’un anathème. J’étais au lointain apogée de l’incompréhension quand un acolyte de cette débâcle me lança un agrume, un poulpe mariné, un tubercule, une réglisse et vingt et une câpres vertes au visage. On fit un esclandre, on voulut mettre un épilogue à mes auspices contestés. On en était déjà à me faire des obsèques précipitées, un codicille, une épitaphe sur un camée et à me jeter aux profondes catacombes. J’en fis une escarre, une acné, une urticaire. Qu’était-ce donc cet errata improbable comme un effluve d’un asphalte d’été, ces nauséabondes immondices, ces noires ténèbres qui tout à coup me saisissaient comme un tentacule ? Oh ! Comme je souhaitais alors une échappatoire, un armistice, un antre, une oasis, voire une aérogare ! Je souhaitais devenir un amphibie et me jeter à l’eau, être transporté comme une éphéméride ou comme une ogive sur une orbite, me placer sous une égide d’un génie qui m’emmènerait jusque dans un champ de jolies azalées, y humer le délicat aromate d’un ambre, y récolter parmi les froides argiles quelques brillantes gemmes magiques ou une topaze, y découvrir un antidote pour ma dartre. Non, j’étais réellement dans le vil réfectoire du vaisseau, métamorphosé en bruyants décombres comme celles imaginables d’une percussion d’une météorite. Les puérils sévices dont j’étais victime faisaient à ces sans-coeur l’effet d’un trophée. Ils s’en allèrent enfin, tout joyeux, à la recherche du Capitaine.

Soudainement, j’aperçus par la fenêtre une pléthore d’oiseaux arctiques éclairés par un phare du navire. Cette image provoqua en moi un apaisement, une douceur exceptionnelle. J’approchais d’une apothéose. Les oiseaux s’affichaient noir ombre puis blanc crème par le hublot qui ressemblait à un tableau vivant. Les oiseaux noir, blanc, bleu disparurent aussi brillamment qu’ils avaient point. Je les ai laissés disparaître. De ces couleurs qui se sont peintes sur l’obscurité, j’en ai gardé une image intarissable. »

Il est minuit 29 minutes

Il est minuit 29 minutes, je n’ai strictement rien à écrire, rien à ressentir, rien à vivre — l’une de ces heures où la mort habituelle m’habite. Je devrais soit me coucher pour tenter d’accéder au privilège du sommeil, soit étudier la matière rigidifiante d’un examen à venir. Dehors, les quarante-cinq centimètres de neige tombés comme des cendres pompéiennes, aujourd’hui, sédimentent la ville d‘une sorte de tourbe blanche assourdissante. Silence de neige. Des couples vont et viennent sur les trottoirs mal déneigés, se tenant le bras pour enjamber le bourrelet blanc monté en neige au coin de la rue. Parfois, une femme glisse, un homme la retient, puis ils s’embrassent. Dans la tempête, certains meurent, d’autres s’aiment. Ce que les philosophes appellent « la vie », « le destin », « Dieu » ou « le hasard ». Des synonymes. D’autres ni ne meurent, ni n’aiment. La vie, le destin, Dieu ou le hasard les a négligés. Ils traversent aussi la rue, eux ont appris à ne pas tomber. Ils passent dans la neige, invisibles. Au bar, la serveuse m’a oublié jusqu’à ce que je lui fasse signe. Trop discret, selon elle. J’y lis mon livre au hasard des chapitres, sans ordre, en soulignant au stylo les passages éveillants. Le destin, la vie, Dieu. Des synonymes. Le bar est désert, à cause de la tempête. À Pompéi, avant l’ensevelissement, un chemin s’appelait la voie de l’Abondance. Je rentre à la maison. Les balcons pèsent le poids accumulé des cristaux blancs. J’écris un peu. Dehors, des véhicules sont embourbés comme des êtres jaloux. Ils sont laids, gonflés, froids, saccadés, sifflants. Maîtres du surplace, ils n’avanceront pas.

Visage vert

Même sous ta menace et tes injures, même contre ton néant, même contre mon imagination, même, surtout, contre le temps qui nous écartèle en d’autres bras,

je t’aime.

Les imposteurs triomphent

Au lancement d’un avion de papier comme d’une âme, tant de retenue dans le mouvement de la main qui abandonne vers le haut la feuille, tant de crainte qu’elle se loge dans les crochets de câbles métalliques, tant d’espoir d’une portée par l’air ambiant.

Et la feuille repliée sur elle-même tombe au sol, de l’autre côté d’un mur, dans une petite flaque d’eau comme un miroir du ciel, et meurt en s’imbibant doucement de sa pointe vers son aile encore tendue. Et les mots de souvenirs qu’elle contenait se dissolvent. Petites taches d’encre morte.

No elle

tic

tac

tic

tac

tic

tac

un claquement résonnant tac

tic

tac

tic

tac

du coeur devenu sec tac

tic

tac

tic

tac

ou des aiguilles de l’horloge tac

tic

tac

tic

tac

un métronome solitaire — c’est Noël tac

tic

tac

tic

tac

l’écho des pas déjà dans l’année prochaine tac

tic

tac

Amas de peinture sur un tableau blanc

«Toucher ici pour commencer à écrire.» — dit la machine.

Arrêter, après, est impossible. Il faut toucher encore. Il faut toucher. L’écriture est une affaire de doigts sur une âme.

Mes mains trop chargées n’osent plus les âmes.

Elles attendent que les âmes les osent.

70e étage, Rockefeller Center

Vont-ils jusqu’à toi en chuchotements
mes murmures de gratte-ciel
Te rejoignent-ils, mes bas-reliefs
mes peurs, mes ombres
mes démissions
M’aperçois-tu encore
de là-bas, dans ton paradis silencieux
dans ta crypte où je n’ai pas d’admission
Comme en ces beaux jours vaincus
quand d’habitude,
— avant le bannissement —,
du délicat d’une main sur ma nuque,
tu étais bergère de mon assouvissement.

L’hôtel portatif

J’essayais de franchir la barrière du métro avec une carte d’accès en carton qui avait été abandonnée au sol. Elle était expirée. Je tentai encore la réussite avec une autre. Une autre encore. Expirées. Je glissai ma carte de crédit dans l’appareil qui régurgita aussitôt un nouveau titre de transport. Cette fois, la machine ne m’arnaqua pas comme elle l’avait fait durant l’après-midi, elle avait alors dévoré mon billet de cinq dollars sans rendre la pièce nécessaire au passage.

Je descendis dans la galerie sous-terraine de la station West 4, au quai de la ligne F, direction Downtown. Il était passé minuit. La bouteille de vin et le café irlandais que j’avais bus avec des amis dans la soirée s’évaporaient peu à peu de mon sang. Cette soirée partagée avec un traducteur, deux financiers du marché boursier américain et une résidente en médecine d’urgence de l’Hôpital Bellevue de Manhattan avait été surréaliste : la conversation déambulait sur des sentiers de technicalités mathématiques boursières, continuait son chemin sur le terrain des particularités de différentes langues et dialectes, enfin sautait sur les racines des spécificités des systèmes de santé américain et canadien et s’accrochait aux arbres des études requises pour mériter le titre d’Asclépios. En quelques heures, avant de régler l’addition avec nos cartes de crédit Sapphire ou World Elite, nous avions cherché une solution définitive à l’impasse du financement de la scolarité et de l’accès à l’éducation, à la pauvreté, à l’amélioration du système fiscal et aux détournements électoralistes des fonds publics par tous les partis politiques.

En attendant l’arrivée du train, je parcourais le quai comme si le sol avait été une sorte de tapis roulant que mes pas pouvaient activer pour accélérer le temps. Un jeune couple s’embrassait profondément devant la caméra d’un téléphone portable que l’une des moitiés tendait au bout de son bras en prenant une série de photos de cette collusion des bouches, sous différents angles. À côté, deux transsexuels à la voix grave et maniérée semblaient s’être mises d’accord pour porter un jeans trop serré laissant déborder leurs hanches. L’éclatement synchronisé des coutures menaçait à chacun de leurs mouvements. Plus loin, une femme aux traits de vampire attendait comme si on l’avait laissée tomber, sur un banc de bois, les jambes allongées dans l’allée. Sa pâleur anémique éclairait, il me semblait, le tunnel entier. Des piercings traversaient la peau de son visage entre ses yeux et sous son menton. Elle regardait le vide devant elle. Une jeune femme qui longeait le quai laissa tomber au sol, indifférente, la moitié du contenu d’un sac de croustilles qu’elle ingurgitait comme si elle n’avait rien ingéré depuis longtemps. Cent, deux cents personnes attendaient le train de la ligne F sous la terre. Dehors, il pleuvait, il faisait froid. Le train ne venait pas.

Une heure fut passée, d’autres passagers arrivèrent, plusieurs repartirent, beaucoup s’impatientaient, étiraient la tête dans le tunnel avec l’espoir d’y apercevoir une lumière progressivement grandissante. Les yeux étaient petits, rosés de fatigue. Certains attendaient adossés aux piliers comme des statues votives, d’autres ne tenaient pas en place comme des akathisiques. Je marchai encore en allers-retours. Au sol, je ramassai six sous noirs qui n’intéressaient personne, ni même un itinérant écrasé sur un banc de bois. Il me regarda m’accroupir pour faire la récolte des pièces. Sa bouche était ouverte, béante, ses yeux fixes, sa tête retombait sur son thorax. Je marchai encore en passant devant lui. Plus loin, une grande femme arrêtée dans un escalier surveillait l’arrivée devenue improbable du train. Son regard croisa le mien, elle me lança un vaste sourire, comme si elle était à la recherche d’un complice de l’attente. J’hésitai à lui répondre. Je m’impatientais. Le temps s’accélérait, mais le train n’arrivait pas, sans doute échoué quelque part par un pas que j’avais dû faire dans la mauvaise direction. D’autres métros passaient en sens inverse. L’une des quatre voies était en réparation, des travailleurs vêtus de vestes orange tiraient sur des câbles en poussant quelques onomatopées en contrepartie.

Je fixai la limite de l’espérance à 1h21. Si le train n’était pas arrivé à cette heure, je rentrerais à pied. J’espérais que cet ultimatum puisse provoquer l’arrivée précipitée des wagons. Je guettais les minutes, presque anxieux. Le temps vint à échéance. J’abandonnai, laissant le métro me détrousser une seconde fois.

Au moment même où je commençais à m’éloigner, un hurlement continu et prolongé s’évapora du quai voisin sans que je puisse apercevoir l’homme responsable de cette lamentation. Il était difficile de savoir s’il s’agissait d’un appel à l’aide ou d’une plainte exaspérée. Des têtes se tournaient vers l’origine du cri — semblable à celui qui surgirait du tableau d’Edvard Munch. La majorité demeurait toutefois immobile, continuant de regarder vers l’obscurité du tunnel.

Je remontai à la surface et me rendis à l’extérieur. Je demandai à un vendeur ambulant de parapluies, vêtu d’un imperméable militaire kaki, par où se trouvait la 2e avenue où était mon hôtel. Il me répondit en pointant son index dans une direction, mais ses phalanges déformées par l’arthrite faisaient une courbe qui menait à mon thorax. J’essayai de confirmer la direction en pointant moi-même vers la rue qui nous faisait face, mais son doigt répéta le même signe équivoque. Je le remerciai et m’engageai instinctivement dans cette route.

Il était presque deux heures du matin, je fus vite trempé par la pluie. Le faux suède de mes chaussures était imbibé d’eau et de saletés. J’étais seul sur les trottoirs, les rues étaient sombres et désertes, froides comme la sueur qui commençait à perler dans mon dos. De grosses portes en aluminium étaient fermées sur la plupart des vitrines des commerces. Des graffitis sans aucune originalité recouvraient chaque porte qui était éclairée par quelque lueur. Les taxis qui passaient étaient rares et hors service, occupés. Je doutais peu à peu de ma direction.

J’atteignis enfin l’embouchure de la rue Houston. J’aperçus soudain, sur ma gauche, dans l’obscurité du trottoir, entre deux escaliers, une ombre qui bougeait ses mains à la recherche d’un objet dans un manteau. L’homme noir d’une cinquantaine d’années me quémanda 25 sous. Je lui demandai où se trouvait la 2e avenue. J’étais selon lui dans la bonne direction. Je m’approchai et remarquai ses dents abîmées, dissoutes dans ses gencives. Ses cheveux et sa barbe étaient négligés et avaient accumulé les mêmes saletés que mes chaussures. Je m’informai d’où il allait dormir cette nuit. Dans la rue, répondit-il, les refuges étaient à son avis aussi désagréables que la prison. Le vol y était presque une assurance, il craignait de s’y faire dérober son maigre bien. L’hygiène y était à ses dires horrible, encore plus horrible que dans la rue. Il me demanda à nouveau 25 sous pendant qu’il ôtait de son manteau, avec sa main droite, un vieux balladeur-radio portatif avec des écouteurs noirs qui paraissaient dater d’un quart de siècle. J’enfouis ma main droite dans la poche de mon manteau détrempé et j’en sortis un billet de dix dollars que je chiffonnai discrètement. J’offris ma main gauche à sa main qui était libre en y laissant le chiffon vert et lui souhaitai qu’il ne se le fasse pas dérober. Il me remercia en me demandant mon nom, laissant se dévoiler en un sourire toute sa pénurie. Il s’appelait Dale.

Dès que je le quittai, il plongea ses écouteurs dans ses oreilles et referma la poche de son manteau. Peut-être que la musique allait l’amener ailleurs, dans l’abri confortable de l’imagination et du rêve.

Je rentrai au Gem Hotel juste après m’être photographié devant un mur de graffitis avec mon téléphone portable. Je fis fonctionner la chaufferette, me séchai et tombai rapidement dans un sommeil abyssal, dans l’étendue du lit confortable, seul, dans un silence troublant.

Le petit matin du chat blanc

Le matin du chat blanc, le matin du chat blanc, qui est le chat, qui est la souris. Le matin du chat blanc, trois miaulements, en bas, là-bas, au matin du chat blanc. Avec quoi joue-t-il, le chat blanc ce matin, avec quoi joue-t-il, petit diable du matin, le front taché de cornes noires. Après quoi court-il, le chat blanc du matin, après quoi court-il, petit diable du matin, quand il court après moi. Ô chat blanc du matin, Ô musique de félin, laisse-moi dormir encore.

Les mondes

23h06. Les violons de Dieu en allers-retours et les guitares qui percent le cerveau, l’habitude acquise de ne plus attendre. Des poussières blanches qui nagent dans l’air semblent approuver les raisons. C’est peut-être l’origine des anges. Tout est si clair. L’ordre et le désordre dans le même seau du retour.

Trois années d’au-delà, disait l’homme au chapeau. Au-delà, il fait parfois trop clair. Regarder le soleil dans les yeux ne fait plus souffrir, mais les ombrages manquent.

Du nombre du texte précédent

Passer du nous au je, du notre au mon, se ramener au nous, au notre, en deux ou trois paragraphes. Une sorte de danse collective dont on en tire d’oscillants paroxysmes de solitude.