On l’entendait respirer

L’orchestre entier s’était tu, le chef s’était mis légèrement de côté. Les regards pénétraient la soliste dont la longue chevelure noire se frisait jusqu’à la moitié du dos. Elle se tenait debout, à côté du podium du chef d’orchestre qui lui avait offert tout l’espace comme on ferait cadeau d’un univers à un seul être. Les musiciens reposaient dans l’attente, assis, immobiles, comme l’auditoire qui les encerclait. J’étais droit devant, à dix pieds du chef et de la soliste, je ne respirais plus. L’absence absolue du son, dans cette salle à l’acoustique parfaite, créait une tension insupportable. Soudain, ses yeux se rétrécirent et son front devint plissé de mélancolie, on l’entendit respirer comme si elle allait se jeter dans un cours d’eau agitée. Elle devenait une entité désormais impossible à séparer, un corps et son violon, une épaule et son archet, un corps sinueux, saccadé, roulant, tanguant, gracieux, beau comme si elle faisait l’amour à un disparu. On l’entendait respirer, unique son qui accompagnait la plainte. Le souffle, le bois rouge et la chair de solitude s’entremêlaient en un seul mouvement qui hypnotisait toutes les âmes penchées sur l’œuvre comme si elles examinaient leur propre vie.

En dehors du bureau

Imaginons qu’un psychiatre écrive dans son évaluation d’un patient ayant de lourds antécédents judiciaires que celui-là a des idées mégalomaniaques ou paranoïdes. Imaginons que ces idées soient décrites très précisément par le patient et que le psychiatre ne se soit pas donné la peine d’enquêter sur la véracité de ces idées, que, en utilisant son jugement basé sur ses propres expériences, le psychiatre ait jugé une situation décrite comme étant impossible, délirante, farfelue, et qu’il ait retiré au patient son aptitude à juger lui-même. Imaginons que, en faisant une enquête factuelle, ces « idées délirantes » se révèlent étonnamment être des faits avérés, hors du commun dans la vie et dans l’imaginaire d’un psychiatre, certes, mais la réalité, celle d’un homme de la rue et de la prison, abusé toute sa vie, ayant développé une débrouillardise exceptionnelle, une lucidité transperçante et une capacité d’adaptation fascinante, une vie remplie d’ennemis et d’embûches, distanciée de plus de trente mille lieues. Ce serait là une triste paranoïa.

Le blagueur

Si j’étais écrivain, je m’amuserais à ce jeu :

Je créerais divers blogues, dont les auteurs seraient fictifs et variés : hommes, femmes, adolescents, droitistes, gauchistes, anarchistes, sadomasochistes, puristes, poètes, plombiers, humanitaires, etc. qui au Québec, qui au Canada-anglais, qui aux États-Unis, qui en France. Certains auraient des noms plausibles, d’autres auraient des pseudonymes. Moi seul connaîtrais le secret de ces faux personnages qui communiqueraient entre eux par blogues interposés, et qui communiqueraient avec de vrais internautes qui n’auraient pas la moindre idée qu’ils s’adresseraient à des personnages fictifs issus de la même personne. Je pourrais de cette manière développer, interactivement, une série de styles littéraires différents, du langage vulgaire au langage de haut niveau. Je ferais exprès pour insérer des fautes dans les textes des personnages moins éduqués. Certains auraient des opinions tranchées, caricaturales, d’autres seraient remplis de nuance et de bonté. Je créerais ainsi un monde vivant, dans mon esprit et dans la réalité d’autrui, par une sorte de multiplication des personnalités, me forçant à adopter une multitude de regards sur le monde. De quel personnage tomberais-je amoureux… Qui voudrais-je devenir…

L’exercice relèverait du génie, mais c’est l’esprit qui en souffrirait, risquant de s’enfermer dans une sorte de capsule paranoïde. Comment en effet, dans un tel monde, croire que les autres internautes ne seraient pas aussi les inventions d’une âme isolée…

Blogueurs, allez relire ces personnages qui ont commenté vos publications, voyez leurs interactions, peut-être que vous ne les considérerez plus de la même manière…

Prudence élémentaire

Plus j’exposais ma vie, ma vie petite d’un homme qui se débattait à tout moment comme un damné, plus j’avais l’impression que le ridicule me gagnait. Je témoignais par écrit de mon existence en pensant chaque fois à l’homme ridicule de Dostoïevski. Peut-être que toute ma vie n’était que le songe de ce personnage. Comme dans une poupée russe, j’étais possiblement un personnage ridicule du songe ridicule de l’homme ridicule du ridicule Dostoïevski qui habitait un univers ridicule. Malgré cette ridicule pensée, j’allais de l’avant, je continuais ce que j’entreprenais, je continuais à témoigner de mon existence. Une sorte de constat s’était formé dans mon esprit : il était moins ridicule d’exister que de ne pas exister. À quoi bon exister si c’était pour faire comme si on n’existait pas? Mieux valait mal exister que ne pas exister. Quant au bien exister, personne n’avait jamais encore su comment y arriver, ce n’était pas, certes, en n’existant pas. Il me fallait donc absolument exister. Il arrivait toutefois que mon existence déplût à d’autres qui doutaient de leur existence, et peut-être à d’autres qui n’existaient pas. Il existait en effet des gens qui n’existaient pas, eux-mêmes l’affirmaient ou le prouvaient en n’existant pas. Comment moi, qui existais sans aucun doute puisque j’en témoignais, à moins de n’être qu’une personne inexistante en train de faire un faux témoignage, comment donc pouvais-je nier l’affirmation de ne pas exister d’une personne niant son existence ou comment pouvais-je affirmer qu’une personne dont on ignorait l’existence soit en train d’exister? Cela aurait été une pure contradiction, l’affirmation du contraire, on m’aurait traité de fou. Mieux valait ignorer ces affirmations et faire comme si elles n’avaient jamais existé. Ce n’était pas du déni, c’était de la simple prudence.

Aux ombres

Lorsque je fis mon entrée, un petit chien vint le premier à moi, haletant de sa langue rosée et longue comme ses poils grisâtres. Il précéda mes pas dans l’antichambre comme l’aurait fait un valet ou un maître d’hôtel. Dans la pièce, mes pupilles frappèrent deux ou trois paires d’yeux qui aussitôt, comme si elles avaient été prises en flagrant délit de me regarder, dévièrent de mon regard pour retourner là où elles se projetaient dans la milliseconde précédente. L’atmosphère était déjà suffocante, le ton était augmenté de plusieurs décibels par rapport à celui que je pouvais imaginer quelques heures auparavant. Une femme tenait un violon, immobile, pendant qu’un homme en sueur jouait au piano. Un quinquagénaire passa devant moi en feignant de ne pas me remarquer, comme s’il m’eût croisé sur un trottoir en détournant la tête pour éviter ma présence. Il se présenta à la femme au violon, juste à côté de moi, en lui serrant trop chaleureusement la main, avec l’escorte d’un sourire niais, puis confronté au désintérêt de celle-là, poursuivit sa route vers une autre femme aux accents cassés. Il s’exprimait pour sa part en usurpant de manière forcée un accent parisien, comme si une sorte de constipation ou de sténose incurable affectait le sphincter de sa bouche. Aux femmes, l’une après l’autre, il laissait échapper quelques mauvais vers avec le visage de celui qui se croit vainqueur, sûr d’avoir réussi son complot séducteur. La récurrence de ses échecs ne le freinait pas, au contraire, il recrudesçait. Autour de son cou, il avait noué un petit foulard en soie rouge, délicat, qui lui donnait une allure grotesque. Toute sa personne exhalait la sotie. L’hôte, que je ne connaissais pas, s’approcha près de moi pour nourrir le petit chien. Ma présence inattendue et mon anonymat ne provoquèrent chez lui aucune réaction. En une courte phrase, il décrivit son entreprise au fur et à mesure qu’il l’accomplissait. Peut-être soliloquait-il ou s’adressait-il à son chien. Il repartit tout de suite vers l’autre extrémité de la pièce. Je le rencontrai à nouveau plus tard et me présentai à lui. En me laissant l’impression qu’il n’avait pas saisi mon nom, il me souhaita négligemment la bienvenue chez lui et continua son chemin vers la cuisine. Cette année-là, je partageai le buffet des ombres.

Mathématiques

Ce soir, je devrais étudier les mathématiques et la logique. Pourtant, je n’ai l’envie que d’écrire. Dans ma cervelle, chaque trou est une espace fine insécable. J’ai les pensées atomiques.

 

Qu’ils riment ce soir dans l’avant-cour,
les entailloirs opimes qui s’énamourent
des fonds durcis de ma cervelle
tendrement matis à la pelle.

J’aurais encadré nos séjours
de mosaïques valendrées, nos vieux jours.
Mais elles sont mortes, mon amour, mes ombelles.
Morts, ma belle, mes mots, des obèles.

Je te salue, nous ne rimons plus à rien
au manuscrit du néant, néanmoins
viens çà, prends ce qui reste au moins,
ça, un tout petit baise-main.

 

Phénix

sous la cabane d’oiseau, la plus haute gastronomie
une vieille dame venait toutes les dix minutes servir le thé
à Nagasaki, l’eau du bain était trop chaude, j’étais heureux

Mes sincères excuses

J’ai remarqué que j’avais commis plusieurs fautes d’orthographe et grammaticales. J’ai résolu d’adopter la technologie moderne en utilisant un logiciel de correction. Mes pupilles n’étaient en fin de compte que les trous d’une passoire.