La poésie dans un trou

j’ai écrit un poème de révolte
je l’ai effacé
mon verre de contact était sec
j’voulais faire du thé.

ici dans mon trou
j’me sens un peu loin
j’me r’tiens bien d’tout dire…
à deux mille kilomètres.

on a cogné à ma porte
colporteur de statues
j’y en ai acheté deux
j’ai pensé à toi.

j’en ai long à dire
j’me r’tiens bien d’tout dire…
avec mes statues
j’ai un peu l’air fou.

j’écris n’importe quoi
j’me r’tiens bien d’tout dire…
mais j’en ai long à dire
j’ai pensé à toi.

Des couleurs vives à l’exploration de la nuance

Il y a longtemps que je n’ai pas écrit un texte d’opinion. C’est que l’opinion se fait rare. La mienne, je veux dire. Le temps où j’avais un jugement sur tout est aux antipodes du temps d’aujourd’hui. N’est-ce là que relativisme ou puis-je en imputer la raison aux fleurs d’une évolution ? Lorsque je relis des impressions d’antan, j’arrive facilement à les déjouer, à les nuancer, à les ébranler, parfois même à les faire chavirer en sens inverse. Il me reste toutefois le plaisir de les relire, avec un sourire un peu moqueur, avec surtout l’étonnement devant la verve, devant ce courage de l’expression, de la révolte, de prendre les mots comme des armes qui un jour me gagna. Je ne vois dans ces reconsidérations que le résultat des reflets blanchâtres apparus sur mes tempes, que celui d’un regard élargi, allongé, prolongé. J’ai pris racine.

La déboulade

J’enfonçai mon pied gauche dans la neige et me donnai une poussée pour que mon pied droit, à son tour, s’insère juste au-dessus du premier, un pas de plus vers le sommet de cette dernière colline du haut de laquelle il était possible de contempler le delta de la rivière qui se jetait dans le fjord. J’avais traîné derrière mes trois compagnons pour photographier l’immensité des paysages immobiles, si bien qu’ils avaient déjà franchi la cime de la montagne et qu’ils n’apparaissaient plus dans mon champ de vision. Après trois heures de marche en montagne, parmi les damiers de rochers et de neige durcie par le vent jusqu’à la glace, je sentais la fatigue gagner mes jambes, plus précisément les muscles des mollets et ceux qui s’étirent à l’intérieur des cuisses. Soudainement, mon mollet gauche se contracta si fortement que j’en perdis l’équilibre. En tentant de me retenir avec mes mains qui tournoyaient dans l’air tout en les projetant vers la région qui me faisait souffrir, le muscle interne de la cuisse droite se mit de concert avec le jarret et se raccourcit brusquement, incontrôlable. Je poussai un cri de douleur entrecoupé d’injures et tombai à la renverse. En m’asseyant avec misère pour trouver une posture capable de mettre ces muscles rigides en extension, je me mis à glisser dans la pente de la colline, jusque sur le plateau rocheux d’où j’avais amorcé mon ascension. La crampe de la cuisse disparut comme elle était venue, mais celle du mollet gauche persistait, augmentant même en intensité. On aurait dit qu’une voiture venait de se stationner sur ma jambe. Je continuais à blasphémer et à crier contre le néant en me tortillant. Quand je m’efforçais de me relever, je sentais la cuisse droite menacer de se tendre à nouveau. J’espérais que mes compagnons m’entendent et que l’un d’eux vienne me secourir avec une contretraction, mais le vent chassait mes cris vers le fjord. La pensée que je devais retourner en sens inverse, avec encore deux ou trois heures de marche à faire pour rentrer au village, assombrissait mon esprit et appuyait sur l’accélérateur paralysant de la douleur. Je réussis péniblement à me remettre debout et je pus étirer la jambe rebelle dont le contrôle revint peu à peu dans le giron de ma volonté. Mes comparses apparurent en courant, le vent de la montagne venait de geler sévèrement les doigts de l’un d’eux. Non sans peine, nous pûmes rentrer sains et saufs au village, la nature nous accordait sa clémence.

Elle dansait

 « Quelque chose l’avait interceptée. Elle poussa un long souffle, un souffle faible venu des tréfonds de sa cage thoracique, comme si son âme avait cherché à s’évader. Ses dents se serrèrent, on aurait dit un étau refermé sur l’air pour ne plus qu’il s’échappe. On vit son corps se mettre sous tension comme un seul nerf, comme un fouet prêt à frapper. À plat ventre, elle courba le dos et la nuque vers l’arrière et étendit les pieds, elle sembla soudainement grelotter, avec les poings fermés, avec les poignets et les coudes qui s’écartelaient. Ses yeux étaient absents, elle avait ceux des statues en prière, un regard vers le ciel, un regard vers l’intérieur. Un séisme la traversait de la tête aux pieds. Son esprit s’était subitement arrêté, puis s’était répandu comme un raz-de-marée dans le moindre espace de son corps. Elle dansait. »

Une dissection

Le désir d’exprimer en écriture ce qui se gonfle à l’intérieur des frontières, cette expansion continuelle, cette montgolfière d’idées qui inspire en son centre l’air chaud des rencontres, les fumées des échecs, les parfums des victoires, qui veut s’échapper par les fissures de l’écorce, par les minuscules trous creusés par les vers, qui cherche à se conduire jusqu’au dehors, pour enfin ne plus s’appartenir, pour passer à la dérive, Zeppelin libéré dans la voûte céleste des mains par chacun des nerfs comme les cordes d’un pantin. Le désir d’écrire comme Vésale disséquait un cadavre. Le désir de libérer cet hélium, ce gaz du soleil, aussi ambitieux que l’entreprise d’un chef de préparer un banquet solennel destiné à de précieux et rares convives, délicate affaire de gastronomie. Mais la passion immodérée pousse à vouloir faire goûter trop rapidement les invités et à commettre l’erreur de convier aussi les indésirables. Il est trop tard, les préparatifs sont gâchés, le banquet n’est plus qu’escaliers de sandwiches découpés en triangles. La montgolfière s’enflamme, crève et tombe dans l’océan. On a vidé un poisson.

C’est pour quand nous sommes perdus

Ses gestes sont lents, ralentis, autant que sa parole. Ses mains sont noircies, leur peau devenue épaisse, brisée par endroits. Une impression de bonté, de trop grande bonté, et de simplicité se dégage de Billy Nutara quand il m’offre de lui acheter l’Inukshuk qu’il a créé dans une pierre, aujourd’hui. Il me demande vingt dollars. Sous le pied droit de l’homme de pierre, il a signé son nom à l’aiguille, en inuktitut. Je lui demande ce que signifie l’Inukshuk.

C’est un symbole, c’est pour quand nous sommes perdus. C’est un repère. Quand nous voyons l’Inukshuk, c’est signe que nous allons retrouver notre chemin.

Cette réponse me submerge, jusque dans les culs-de-sac de mes yeux. Qui un jour s’est égaré comprendra l’importance du repère et la poésie dans cette réponse, dans ce symbole.

Je lui demande de m’écrire son nom et son adresse sur une feuille que je lui tends. Il me demande à son tour mon nom et me serre la main avant de s’en aller. Lorsque je rentre chez moi avec son Inukshuk, je réalise que je lui ai laissé par mégarde quarante dollars. Après réflexion, son explication valait bien vingt dollars de plus.

RepèreArtiste : Billy Nutara, Inukjuak (Québec)  J0M 1M0

 

L’imperceptible

« Plusieurs sont schizophrènes », me dit-elle. « Au moins, ils font quelque chose », ajoute-t-elle, en parlant de quelques artisans qui sculptent des animaux, des rêves et des chasseurs dans la pierre noire. Deux jours consécutifs, des artistes ont frappé à ma porte pour me vendre des sculptures, malgré un écriteau en anglais indiquant no carvings, please, à l’extérieur du Bloc 91. L’une était un ours polaire se tenant debout sur ses pattes arrière, l’autre, une figure traditionnelle d’une mère et de son enfant dans un canot. Le lendemain, c’était une miniature d’un béluga sculpté dans un os et des boucles d’oreilles métalliques en forme d’Inukshuk.

« Des traducteurs d’imperceptible », me suis-je dit, leur promettant d’aller les voir travailler dans leur atelier. J’aimerais qu’ils me sculptent un rêve.

Harcèlement

Au coin d’une rue, la traversée incertaine d’un manteau kaki,

le travestissement d’un capuchon d’hiver.

Au fourneau de la mémoire, l’envie de braises.

Mais sur la froide ligne du temps où je suis rangé,

l’amoureux est devenu criminel.

Le ballet de la mer Morte

La musique asiatique traversait les masses de sel dilué dans l’eau du bain et se mêlait aux vibrations de l’édifice qui ébranlaient par secousses les tympans. Dans l’obscurité, le corps flottait à la surface comme un cadavre, comme une bûche oubliée par un draveur, échouée dans un étang. La densité élevée de l’eau saline empêchait les côtes de se distendre à chaque inspiration. Seul le diaphragme se soulevait et s’abaissait, seul l’abdomen se gonflait pour faire entrer et sortir l’air par les narines, témoignant que le corps était encore en vie. Les jambes et les bras s’étaient écartés dans une position neutre, les phalanges s’étalaient comme des rayons, partiellement fléchies. La pulpe des doigts touchait celle d’une autre main, celle d’un autre corps étendu en sens inverse. Les deux corps dormants étaient en suspension, ils dérivaient lentement sur eux-mêmes en formant un cercle, unis doucement par le bout de leurs doigts en retrouvailles.

Le ballet de la mer Morte