Cérémonie au chevet

Heureusement qu’il y a des prêtres pour offrir davantage de réconfort à la famille que moi, qui ne sais que dire ma désolation de ne plus pouvoir être utile pour cet enfant, malgré l’intubation, l’intraosseuse et l’épinéphrine.

«C’est le retour au grand cercle », m’a dit l’Innu.

J’ai envie d’y croire.

Nelly Arcand me manque à 3h55 AM

S’en tenir à l’essentiel serait déjà cesser d’écrire. Je ne dirai pas ce que j’ai envie de dire. You’ll have to guess, comme disent les Montréalais de la nouvelle génération, celle qui ne sait ni parler français ni parler anglais, qui n’en parle que la moitié des deux. You’ll have to guess sans réponse.

D’où vient ce besoin d’écrire à qui ne nous lit pas ? Le vertige des extrêmes me manque, en ces périodes d’extrême-nuance. J’ai donné deux dollars au violoniste du coin de la rue Rachel et St-Denis. J’ai eu beau me forcer au retour du Jardin des Merveilles, la bouffe à chat dans un sac de plastique, la bouffe à Musique… J’ai fait semblant que sa musique avait touché au zénith, au granit de ma poitrine.

Ce matin, j’ai traversé le Square Victoria, ou la Place du Peuple. La statue de la reine était toute propre. Aucun graffiti en espagnol.

Mon nettoyeur juif a fermé. Tout disparaît, je l’aimais bien, avec son aura pacifique, le saint homme. Où ferai-je maintenant nettoyer mes costumes… Il venait pourtant de faire réparer sa presse à New York.

Non, c’est un jeu de marelle et un soleil jaune dessinés à la craie sur le trottoir qui m’ont arraché une larme. Putain que ça m’a rassuré.

Contre la mort, c’est une vie que j’ai envie d’écrire.

ApparenceDevinette

La surdose ou le livre à vendre

Samedi le 13 avril 2013, j’assistais, aux Sceptiques du Québec, à une conférence autour d’un sujet qui me tient à cœur — ou à l’âme —, la santé mentale. La médicalisation de la détresse psychologique, démystifier la cure chimique, tel était le titre annoncé par Jean-Claude St-Onge, titulaire d’un doctorat en socioéconomie et d’une maîtrise en philosophie, présenté dans Wikipedia comme un « professeur, écrivain et philosophe québécois ». Monsieur St-Onge venait de publier, en février 2013, le livre Tous fous? aux Éditions Écosociété.

 

D’entrée de jeu, j’étais tout ouïe au sujet, dénonçant moi-même et comme beaucoup de collègues médecins les études à portée négative non publiées par l’industrie pharmaceutique, les courtes études d’innocuité effectuées sur six semaines pour des traitements qui seront administrés sur une longue durée, les biais quant à la signification clinique de résultats d’études, le surdiagnostic psychiatrique et le surtraitement médicamenteux, les médecins-présentateurs rémunérés par des sociétés pharmaceutiques, l’incertitude diagnostique et étiologique et la certitude prêtée par certains au livre diagnostic de référence en psychiatrie, la stigmatisation qui résulte d’un diagnostic psychiatrique, notamment par les employeurs et par les compagnies d’assurance, le manque d’outils thérapeutiques et le fait que les psychothérapies ne soient pas payées par le régime public pour des patients aux prises avec une souffrance indicible.

 

Dès sa première diapositive, devant un public non spécialisé, le conférencier a dû expliquer la signification du sigle TDAH : « ce sont des enfants normaux légèrement turbulents qu’on médicamente parce qu’ils s’ennuient dans une classe et pour qui les programmes scolaires ne sont pas conçus ». Il résumait aussi banalement avec le couperet de ses paroles, il niait aussi légèrement la souffrance qui affecte des enfants, des familles et des classes. Plus tard, il ajoutait, parlant de la phobie sociale, qu’il ne s’agit que de timidité normale. Que la dépression est un phénomène normal et qu’elle guérit d’elle-même. Il omettait complètement les impacts significatifs qu’ont ces troubles sur l’estime personnelle et la vie des patients et qui sont une condition essentielle à leur diagnostic.

 

Il poursuivait en s’attaquant à la théorie des neurotransmetteurs, notamment à la dopamine dans la schizophrénie, avant d’entrer en contradiction en listant les effets secondaires causés par les médicaments, parce qu’ils agissent sur la dopamine. Sur la sérotonine, il mentionnait l’argument que 95 % des récepteurs de sérotonine sont dans les intestins, n’informant pas qu’il existe différents sous-types de récepteurs de sérotonine et, comme pour les muscles qui recouvrent tout le corps, qu’on doit parfois prendre un antidouleur qui agit sur les récepteurs de tous les muscles, bien qu’un seul nous fasse souffrir.

 

Pour s’attaquer aux arguments d’autorité, il utilisait lui-même à profusion l’argument d’autorité, avec des citations de personnages « réputés » ou en témoignant de ses discussions avec des médecins d’ici, les Drs Alain Vadeboncœur et Amir Khadir, s’en prenant aux médecins « leaders d’opinion » en utilisant lui-même des leaders d’opinion.

 

On l’entendait proférer des faussetés : les études hasardisées à double insu ne vaudraient pas grand-chose, puisqu’il n’y a pas, selon sa troublante affirmation, d’effets secondaires aux placebos et qu’il serait donc facile de distinguer le placebo du médicament sur la foi des effets secondaires qui en résultent. Tout médecin connaît pourtant l’effet nocebo, qu’une simple pilule de farine peut engendrer des nausées, des vomissements, des céphalées, des diarrhées, des douleurs, etc. Il appuyait ses propos avec des résultats de sondages et des statistiques au moins tout aussi invalides méthodologiquement que ce qu’il dénonçait.

 

Il y allait d’une autre grossièreté : « l’encéphalite et l’hyperthyroïdie peuvent mimer une dépression, et si les médecins le savaient, ils prescriraient moins d’antidépresseurs ». Le médecin qui confondrait une encéphalite avec une dépression ne serait pas digne d’être disciple d’Asclépios. Quant aux troubles thyroïdiens, il est connu comme Barabas chez les médecins qu’ils peuvent donner le change pour une dépression, c’est pourquoi nous en dosons régulièrement l’hormone thyréostimuline lorsque des symptômes nous alertent.

 

Il employait l’argument de la peur du produit « chimique », listant tous les effets secondaires possibles jusqu’aux plus rares et anecdotiques sans les mettre en fréquence et en perspective, sans les mettre en relation avec les bénéfices possibles, caviardant ce que tout médecin sait depuis Paracelse, que toute substance — jusqu’à l’eau même — est un poison qui dépend de sa dose.

 

S’en prenant au DSM, le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, il interchangeait les mots « trouble » et « maladie », omettant de mentionner qu’à l’origine, ce livre avait servi, pour des fins de recherche, à adopter des critères et un langage communs, imparfaits, mais plus objectifs, pour s’éloigner de la subjectivité et de la grande variabilité que les tout aussi lucratives théories de la psychanalyse avaient répandues. Nullement, il n’a parlé des grands débats au sein même de la communauté des psychiatres, laissant au contraire croire que les médecins étaient naïfs et aveuglés par l’industrie pharmaceutique. Les informations de monsieur St-Onge n’étaient pas à jour — oubli volontaire? —, lorsqu’il nous affirmait, en nous faisant réagir d’indignation, que dans le futur DSM-5, le deuil allait devenir une dépression majeure, si non résolu après deux semaines, ce qui a pourtant été rejeté l’an dernier par les auteurs du DSM-5.

 

À la question de mon voisin au conférencier, à savoir s’il ne commettait pas le péché inverse des compagnies pharmaceutiques en ne traitant que négativement des psychotropes et en occultant leurs effets bénéfiques ou les études positives, il répondait « quels avantages?, il y a zéro avantage! », niant d’un coup sec les témoignages de ceux qui ont expérimenté les troubles mentaux et bénéficié de ces traitements pharmacologiques. Plus tard, il nous rapportait toutefois que les antidépresseurs pouvaient être utiles dans la dépression sévère.

 

À la question d’une jeune femme à savoir pourquoi les gouvernements laissaient faire l’industrie pharmaceutique, monsieur St-Onge répondait qu’ils étaient soudoyés comme dans l’industrie de la construction, que les ministres de la Santé s’étaient fait rémunérer par l’industrie pour approuver leurs molécules, qu’il pouvait nous donner des noms, que Pauline Marois avait accepté 300 $ lorsqu’elle était ministre de la Santé [on apprenait dans La Presse, le jour même, que Mme Marois venait d’acquérir un appartement de 3,5 millions de dollars, elle se laisserait corrompre pour 300 $?]

 

Dans la salle, un étudiant en psychologie lui rappelait au micro qu’au manque de preuves scientifiques qu’il dénonçait, il ne devait pas générer l’erreur de promouvoir des alternatives qui n’avaient pas démontré leurs preuves scientifiques dans le traitement des affections mentales, comme il le faisait entre autres avec l’aromathérapie et la massothérapie. Un psychologue clinicien témoignait pour sa part que malgré la psychothérapie qu’il offre aux patients, nombreux étaient ceux qui avaient bénéficié d’un médicament, non pas en alternative à la psychothérapie, mais en addition, que l’arsenal est très limité pour lutter contre la souffrance et que la médication fait partie de cet arsenal. Une médecin a parlé de son expérience en centres d’accueil, où elle n’a eu d’autre choix que de prescrire des neuroleptiques pour calmer des hébergés violents, toutes les autres mesures ayant échoué chez ces déments qui frappaient le personnel et les autres hébergés. Elle l’invitait à l’accompagner à sa prochaine tournée médicale pour qu’il lui suggère comment traiter ce type de comportement. Monsieur St-Onge reconnaissait l’absence de panacée.

 

Au final, la conférence passait en revue toutes les dénonciations avec lesquelles je m’accordais, mais les rendait grossières, les truffant d’opinions parfois farfelues, non scientifiques, sans rigueur intellectuelle et sans nuance, teintées d’une idéologie éclaboussée qui jetait le bébé avec l’eau du bain. Malgré ses titres en philosophie, il y avait surabondance de sophismes. Monsieur St-Onge n’était que l’image miroir de ce qu’il dénonçait.

 

Il y avait un livre à vendre à la sortie de la salle, Tous fous?, — sujet très lucratif, leçon des compagnies pharmaceutiques. Je souhaite que ce livre renferme plus de nuances que la conférence qui en fait la promotion.

 

Ce n’est pas la santé mentale que Jean-Claude St-Onge est venu défendre véritablement, au Centre Saint-Pierre. C’était au fond une charge contre l’industrie pharmaceutique et contre son capital. Bien que ce soit un fait avéré que la santé mentale soit une vache à lait pour cette industrie, que les abus et la manipulation soient à mettre au jour et que les médecins doivent parfois pharmacologiquement résister à leur sentiment d’impuissance devant la souffrance psychique de ceux qui les consultent pour chercher leur aide, rien ne permet de conclure scientifiquement pour autant qu’il faille se méfier comme la peste des médicaments psychotropes. Si l’industrie influence indéniablement le traitement de la santé mentale, la société tout entière est également responsable de la progression des diagnostics, ayant défini la normalité comme l’uniformité et l’absence de souffrance, s’étant également désorientée dans sa compréhension du sens de la vie, se tournant vers le médecin dès le premier vertige.

 

L’ancien professeur de l’UQÀM nous a affirmé souhaiter la révolution. Il a conclu en louangeant l’inventeur du vaccin antipolio parce qu’il n’avait pas touché un sou de son invention. Les médicaments seraient-ils considérés comme plus efficaces et moins générateurs d’effets indésirables, pour ce philosophe-écrivain, si les sociétés pharmaceutiques n’en touchaient aucun profit?

 

Espérons que l’auteur fasse preuve de la même bonté avec les profits de la vente de son livre et de ses conférences, en les remettant aux organismes d’aide en santé mentale ou en recherche. Il y a encore une grande place à la recherche étiologique et thérapeutique, pharmacologique ou non, dans le domaine de l’esprit humain.

 

 

Vincent Demers, médecin

Le peuple du frein

Récemment, les députés d’un parti politique recommandaient l’abaissement du plafond du Régime enregistré d’épargne-retraite, un mécanisme d’épargne avec report de l’impôt à payer sur cette épargne.

Une suggestion embourbée dans une idéologie fondée sur un ensemble de préjugés et de haine, qui ne souhaiterait voir la société que comme une chevelure rasée, sans cheveux qui dépassent, sans cheveux blancs ni colorés, un peuple de l’État à tout lui prendre, coupé de toute initiative, de toute entreprise, de son talent et de sa vigueur, le peuple du frein, aux hommes et femmes ne travaillant jamais pour eux-même ou pour leur famille et leur descendance. Une société maigre, celle des laxatifs et du Weight-Watchers, sans la bonhomie d’un certain embonpoint, sans la santé aux joues souriantes, sans vin, sans chocolat, sans huîtres et sans foie gras, une société de files d’attente et de joues creuses.

La majorité de ceux qui atteignent le plafond du REER sont des travailleurs autonomes qui ne toucheront aucun fonds de pension à leur retraite. Le REER est pour eux l’unique moyen d’accumuler des sommes pour leurs vieux jours, bien inférieures aux généreux fonds de pension des salariés.

Moi qui suis sensible à l’itinérance, je ne les compte plus, ces anciens travailleurs autonomes ou ces anciens cadres, un jour millionnaires et le lendemain dans la rue.

Le dernier préjugé social, le plus tenace, celui qui n’émeut personne depuis l’Antiquité, c’est la haine inquisitoire de la richesse.

Soutenir son propre regard devant le miroir

(Paru dans L’actualité médicale, le 1er février 2013)

Moi qui suis saisi par le trac devant une foule, j’ai entendu ma voix dérailler et mon cœur battre comme celui d’un chien qu’on amène chez le vétérinaire lorsque j’ai dû me présenter et expliquer, décontenancé, mes réalisations de «leader» devant ce nouveau groupe de médecins, où j’étais à peu près le plus jeune et le moins spécialiste. Ping-pong soudain d’un hémisphère à l’autre de mon cerveau, comme si je sautais en parachute pour la première fois. J’étais intimidé, gêné devant tant de qualité, d’accomplissements et de prestance de la part de mes collègues. Après des années dans un milieu isolé, j’avais perdu l’habitude de m’exposer en public, moi qui suis pourtant à l’aise d’homme à homme. J’avais le sentiment incisif d’être un imposteur. Était-il légitime que l’on me qualifie de «leader», mot d’une laideur que je n’arrive pas à traduire ? Comment allais-je improviser mes phrases pour qu’elles soient articulées et précises… Pourquoi donc n’avais-je pas la facilité de pousser mes pensées par ma bouche comme j’ai celle de les saupoudrer sur du papier… Pourquoi diable n’avais-je pas une cape d’Amir Khadir ou de Gaétan Barrette en cette veille d’Halloween…

Nous étions une trentaine de médecins qui avions en commun d’occuper ou d’avoir tenu des postes de gestion au sein du système de santé, comme chefs de département médical, directeurs des services professionnels ou présidents du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens, pour ne nommer que ces positions traditionnelles.

Comme un poisson volant, c’est le mot «intégrité» qui a sauté le plus souvent hors de la mer du leadership qu’ont fait apparaître habilement devant nous M. Laurent Duchastel, professeur à l’école des HEC de Montréal, et le Dr Pierre-Charles Gosselin, DSP émérite, lors des premières journées de formation du nouveau programme de leadership du Physician Management Institute, offert pour la première année par l’Association médicale du Québec et pouvant mener à une certification de gestionnaire agréé de la santé. Dans cette toute première cohorte, tous les médecins avaient en commun d’avoir accédé à ces postes de chefferie sans avoir été formés pour le faire, par imitation et par apprentissage sur le lot, en acceptant souvent de faire la besogne que personne d’autre ne souhaitait faire, en prenant le flambeau de l’inconnu qu’une équipe de collègues tendait pour ne pas se brûler, ou, osons y croire, parce que ces collègues aspiraient à obtenir l’éclairage particulier de ce futur chef. Car encadrer ou représenter des médecins n’est pas jouer aux quilles. Le faire dans un système de santé aux limites absolues et aux exigences infinies est un travail ingrat, nullement valorisé, et la reconnaissance y est aussi rare qu’un trèfle à quatre feuilles. Ce sont néanmoins des fonctions essentielles et, pour les exercer comme on s’amarre sans brusquerie à un port, pour résoudre surtout les aberrations de notre milieu qui possède toutes les déclinaisons de l’humain et de la bureaucratie, il faut savoir user d’influence. Et d’intégrité.

«Influence». Second mot que nous avons attrapé à maintes reprises dans nos filets. Le leadership, c’est être capable d’influencer autrui à se mobiliser, sans nécessairement occuper une fonction d’autorité. L’introverti qui attend la fin du discours d’un tribun avant d’aller porter son message dans les coulisses peut avoir autant d’influence que l’extroverti flamboyant dans la tribune. Nous avons diverses couleurs d’influence en nous, couleurs complémentaires, couleurs en opposition. La connaissance et l’acceptation de sa couleur dominante permet d’exercer son leadership avec impact. Mieux encore, le mélange de sa couleur avec celle des autres : le gestionnaire, en arrivant à puiser dans son équipe comme un peintre, peut créer de grandes fresques. Il s’agit aussi d’un art.

Nous avions un exercice: fixer notre propre regard durant 10 minutes devant le miroir, arriver à regarder dans notre propre être. Expérience déréalisante et dépersonnalisante, mais qui nous place devant notre conscience. Qui suis-je et pourquoi fais-je ce que je fais ? Tout prend alors un sens. Quand tout devient absurde, il faut retourner devant le miroir.

Quelques jours après, je prenais la parole devant l’assemblée générale annuelle de Médecins du monde Canada. J’y présentais ma candidature pour être élu membre du conseil d’administration. J’avais encore en mémoire mon propre regard.

La pleine conscience

(Paru dans L’actualité médicale, le 27 novembre 2012)

«L’erreur humaine est digne de pardon.»
— Tite-Live, historien romain

Nous fermons les yeux, les mains détendues reposant sur nos cuisses. Nous devons nous concentrer sur notre respiration. Uniquement sur notre respiration. Dans une salle de l’hôtel Westin, nous sommes une soixantaine de médecins et de psychiatres du monde entier, assis sur de petites chaises rembourrées. Immobiles durant 30 minutes, nous obéissons par le seul mouvement de l’âme à la voix lointaine d’une «guide», à l’autre extrémité de la pièce. Tout disparaît, s’évapore. Tout sauf notre respiration et cette voix dont nous perdons l’origine. En voyage par l’esprit, nous redécouvrons l’existence de notre peau, de nos os, des insertions de nos muscles, nous ressentons une chaleur, une pression, une dimension. Nous existons, même sans penser. La vie est un souffle posé sur l’abdomen. La respiration s’approfondit, s’adoucit. Une sirène de pompiers retentit dans la rue. L’esprit veut s’y ruer tout à coup, la poursuivre comme un chien agité, nous le ramenons par la laisse de notre respiration. Inspire, expire. Inspire, expire encore, lentement, profondément, encore… La respiration est à l’âme ce que l’acte charnel est au corps. Nous sommes bien. Immensément bien dans cet univers qui s’intériorise en nous.

Nous sommes à la Conférence internationale 2012 sur la santé des médecins. Je converse plus tard avec une addictologue et une psychiatre de Lyon qui souhaitent développer dans leur région l’équivalent du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ). Les médecins du PAMQ sont là. Des vieux médecins qui nous offrent leur sagesse aussi, au-delà de 70 ans, qui exercent encore. L’un d’eux donne son truc de santé: se faire masser une heure par jour, chaque jour, pendant 20 ans. La peau est l’organe le plus vaste du corps, remplie de terminaisons nerveuses. Nous avons besoin de nous faire toucher, affirme-t-il. J’acquiesce. Nous identifions les défis à la santé du médecin ou ses épées de Damoclès. Nous pointons du doigt cette culture médicale du surhomme et celle de l’homme qui est un loup pour l’homme, qu’il faut réformer dans nos enseignements et surtout dans nos exemples donnés à nos externes et résidents. Nous abordons le suicide, l’épuisement professionnel, l’abus de substances, l’isolement, le renfermement, la peur, le manque de soutien de collègues ou de l’organisation du système de soins. Les médecins sont en moins bonne santé mentale que la population en général. Qui prend soin du médecin lorsque le médecin est malade? Question légitime. Réunis à cette conférence, ayant tous en commun d’avoir tantôt aidé un médecin en difficulté, tantôt peut-être, à notre tour, reçu cette aide, nous apprenons à nous soigner entre nous ou à nous laisser aider. Médecins de famille, chirurgiens, psychiatres, gynécologues, oncologues, aucune spécialité n’est épargnée. Platon, dans La République, écrivait que les médecins qui deviendraient les plus habiles étaient ceux qui «auraient été affligés de plusieurs maladies». Ces médecins auraient vraisemblablement une sensibilité et une compréhension accrues aux souffrances et aux inquiétudes des patients. «C’est par l’âme que le médecin soigne le corps», dit le philosophe. Toutefois, conclut Platon, il ne sera guère possible au médecin de soigner quoi que ce soit si son âme devient malsaine. Faisons-la alors respirer pour en chasser ce qu’elle a acquis de vicié ou d’empoussièrements par couches de honte et de culpabilisation renfermées.

Inspirez. Respirez, lentement, profondément. Expirez. Vous souvenez-vous de cette complication majeure et de ce décès qui nagent aux abysses de votre conscience, sur lesquels vous avez jeté dix mille tonnes de terre pour les camoufler et dont vous n’avez jamais parlé? Inspirez. Vous souvenez-vous de cette petite négligence que vous avez commise, dont vous avez une grande honte en votre for intérieur? Expirez. Vous souvenez-vous des soins que vous prodiguiez et que vous évitez aujourd’hui? Inspirez. Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez dit «j’aurais dû», «je n’aurais pas dû»? Expirez. Pourquoi, réellement, travaillez-vous autant d’heures? Inspirez. Quelle est la part de votre fatigue et de votre excès de travail dans cet air malsain qui encombre vos souvenirs? Expirez. Combien votre vie privée affecte-t-elle votre vie professionnelle ou vice-versa ?Inspirez. Respirez, lentement, profondément. Il vous reste du souffle.

Vous existez encore.

De l’honneur de la profession

(Paru dans L’actualité médicale, le 10 octobre 2012)

On trouve dans le nouveau rapport du groupe de travail en éthique clinique du Collège des médecins du Québec, intitulé Les médecins et les médias sociaux, les questions suivantes : « Est-il vraiment possible de dissocier la vie personnelle et la vie professionnelle des médecins? Jusqu’où faut-il aller dans l’encadrement de leur vie privée? »

 

Pour nous orienter, les auteurs indiquent que les médecins sont encouragés à faire la délation de leurs collègues dont les comportements non liés à la profession sont jugés inadmissibles à l’égard de l’honneur et de la dignité de la profession.

 

Ceci est grave en ce que ce questionnement entre en collision avec la Charte des droits et libertés qui affirme la primauté des libertés individuelles dans notre société. Sans qu’une faute professionnelle ne soit commise et qu’un patient ne soit mis en danger, on songe à limiter le droit au travail d’un individu en s’appuyant sur la notion très vague et subjective d’honneur d’une profession. La vie privée est déjà encadrée par des lois qui prévoient des sanctions à qui les enfreint et qui s’imposent à toute personne, sans discrimination. Va-t-on, dans la direction que prône le Collège, vers des procès moraux et des procès d’opinion, va-t-on vers des procès d’intention ou de lèse-majesté? Quel groupe de médecins pourrait prétendre être plus honorable et plus digne qu’un autre dans la sphère privée? Quel médecin pourrait prétendre à l’irréprochabilité à chaque instant où son stéthoscope n’est plus suspendu à son cou?

 

J’ai parmi ma clientèle des patients qui ont des opinions qui ne font pas consensus, qui peuvent choquer la sensibilité, des opinions à faire « scandale », d’autres qui abusent de drogues récréatives lorsqu’ils sont en congé, d’autres qui ont commis l’adultère, qui ont abandonné leurs enfants, qui ont vécu des divorces, des échecs familiaux, des décrochages, d’autres qui se prostituent, d’autres qui ont été emprisonnés pour vol, fraude, voies de fait, vente de drogue ou meurtre, d’autres qui s’automutilent, qui se tatouent le visage et le corps, qui jurent ou qui s’injurient à travers les autres, d’autres qui sont dans des sectes religieuses, d’autres qui mendient, qui errent. Sont-ils déshonorables? Plusieurs sont certainement déjà déshonorés, atteints au seuil de leur dignité par une succession d’affections vécues tout au long de leur existence, comme des maillons qui se sont enchaînés autour d’eux jusqu’à l’étranglement de leur conscience. Je m’efforce, comme médecin, de leur donner un peu d’honneur, les encourageant par exemple à se trouver du travail ou à se réaliser dans celui qu’ils ont et à faire face aux responsabilités qui leur incombent. Jamais il ne m’était venu à l’esprit de penser qu’ils devraient cesser d’accomplir leur travail pour l’une ou l’autre de ces raisons personnelles ou quelque raison non professionnelle que l’on pourrait imaginer.

 

Je suis peu avancé en âge, mais j’ai acquis assez d’expérience dans ma vie privée et professionnelle pour savoir que chaque médecin peut devenir l’un de ces patients. Le malheur est un potentiel. Il faut user de prudence lorsqu’on parle d’honneur et de dignité.

 

Examinons la situation éthique suivante où un médecin qui serait fort apprécié de ses patients et qui leur aurait fait le plus grand bien sans commettre aucune faute serait mis au ban de la société des médecins par une sorte de Sanhédrin qui l’aurait jugé déshonorable pour des propos tenus en dehors de l’exercice de sa profession et sans lien avec sa profession — dans les médias sociaux par exemple —, créant par ce décret des centaines de patients orphelins dont la santé serait menacée de « décompensation ». L’éthique déontologique primerait ici sur l’éthique téléologique. C’est-à-dire que la finalité du médecin, la seule raison de son existence professionnelle (soigner des malades), deviendrait accessoire.

 

L’absurdité comblerait les amateurs — j’en suis — d’observations ridicules, en ce que le médecin est prié de soigner autrui sans discrimination fondée sur l’opinion d’autrui, fût-il devant un homme qui blasphémerait contre la terre entière.

 

Imaginons enfin le cas d’une délation outrancière, un faux témoignage d’une situation de vie privée qui ferait perdre tous ses moyens à un pauvre médecin victime d’un règlement de compte.

 

Kafka aurait ici matière à écrire une jolie suite à son Procès.

 

Au plaisir d’échanger honorablement avec vous sur Twitter.

La chantepleur : et je leur prescrirai une saignée

(Paru dans L’actualité médicale, le 18 juillet 2012)

«Le fusil a été désactivé pour les enfants », dit en anglais une employée du Château Ramezay, l’un des musées les plus intéressants qu’il m’ait été donné de visiter depuis longtemps, alors que je manipule une sorte de vieux mousquet qui gît sur une table, démonstration à l’intention d’un peloton d’étudiants.

On y découvre, dans l’exposition temporaire Au temps de la petite véroleMédecins, chirurgiens et apothicaires en Nouvelle-France, comment les médecins des 17e et 18e siècles qualifiaient les différentes fièvres, humide ou sèche par exemple, comment les colons ne se lavaient que rarement, de peur des miasmes que pourrait véhiculer l’eau, on y contemple des élixirs aux étiquettes distinguées, presque de petites bouteilles d’absinthe d’Europe centrale — l’idée éclate au passage que l’Art se raffine peu au sein des entreprises pharmaceutiques aujourd’hui, celui de la comptabilité excepté, dis-je en souhaitant que les mains qui nourrissent L’actualité médicale et qui me permettent d’écrire cette chronique soient tolérantes envers ma liberté intellectuelle, et surtout envers l’intelligence de ses lecteurs.

Je spécifie d’entrée de jeu que je ne détiens aucun titre de société pharmaceutique en bourse, ni chez Rogers.

Dans cette noble résidence de feu Monsieur le Gouverneur de Montréal reposent des remèdes autochtones originaux, prouvés efficaces par la médecine fondée sur les preuves de Jacques Cartier.

Ainsi en est-il des épines de sapin baumier, excellentes servies en tisane, lit-on. D’ailleurs, on les voit, les Amérindiens, dans les salons et corridors, peints sur des tableaux d’époque comme des rois ou de très hauts dignitaires, parés de médailles et de ceintures fléchées comme on porte aujourd’hui un tuxedo, bien que nos couleurs soient de nos jours moins étincelantes.

De manière surprenante, on voit les Hurons de la Lorette afficher les symboles d’un synchrétisme religieux avec la plus grande fierté. Dans le symbole de la Croix, ils se retrouvent aussi. On devine en cette demeure la bonne cohésion entre les premiers colons français et les Amérindiens, l’échange, le partage, le respect, la découverte de l’autre.

Immédiatement, un sentiment de nostalgie me gagne. J’aimerais encore savoir les autochtones aussi fiers d’eux qu’en ce temps, mais surtout aussi respectés que sur ces images ancestrales. Des gens non pas qui revendiquent des droits, mais qui les ont. J’ai un attrapeur de rêves dans ma chambre. Voyons s’il fera l’affaire.

Plus loin, au musée, une vieille chantepleure. Je me suis promis d’écrire ce mot fredonnant de poésie, voilà, c’est fait. J’abandonne définitivement le robinet et la champlure.

Les mots. Je lis des termes médicaux d’époque, Esquinanciesdévoiement. Mes yeux suivent le trait de calligraphie des médecins, leurs ordonnances, leurs observations rédigées avec une écriture superbe, soignée, intelligente.

Où se trouve aujourd’hui dans nos dossiers médicaux la beauté ? Nos dossiers sont les témoins du temps que nous passons avec nos patients, les témoins du temps, simplement. Et peut-être aussi de la qualité de ce temps. Je me questionne. Abrévie-t-on nos consultations comme nos notes d’observation ? Avons-nous encore le droit de qualifier la médecine d’art ?

Nous sommes parfois trop techniciens et manquons d’expression, dans ce grand travail à la chaîne que nous exerçons trop souvent. Poser le juste mot sur la souffrance indicible de notre patient crée déjà la palliation. Le dictionnaire devrait trôner sur nos bibliothèques médicales.

Consolons-nous néanmoins, l’espérance de vie et sa qualité vont bon train. Il me semble, du reste, que la santé mentale fait du surplace depuis des siècles. J’ai eu, en voyant l’un des deux traitements que pratiquaient couramment le médecin et le chirurgien, une idée de génie pour soigner mes futurs patients dépressifs : je leur prescrirai une saignée.

Quoi, si c’était efficace pour toute affection à l’époque, même pour traiter l’anémie, pourquoi pas aujourd’hui pour la dépression ? Je veux dire, un don de sang, bien sûr. Se sentir utile par un don direct de soi, quel meilleur traitement pour rehausser son estime ? Psychiatres, s’il-vous-plaît, lorsqu’à votre tour vous enverrez vos patients chez Héma-Québec, ayez au moins une pensée pour moi. Hématologues, vous me remercierez plus tard.

Je laisse l’idée du second traitement, la purge, à qui voudra bien tenter de convaincre son patient à la personnalité « limite » que ce pourrait lui être utile… Je songe à mon ami gastro-entérologue, le Dr Raja Tamaz. D’un clin d’œil, je lui offre l’opportunité de lancer un projet de recherche à ce sujet, question peut-être de renouer aussi avec l’antique médecine arabe des bimaristans, mon cher Raja ?

Montrons l’exemple, donnons du nôtre, du sang, des mots et de l’art, retrouvons, pourquoi pas, naturellement, notre prestige perdu. La prochaine fois, je vous morigénerai quant à nos titres, au respect entre collègues et à la courtoisie. Boum! Quoi? Un collègue est tombé en bas de sa chaise en lisant ceci? Vite, sortez la lancette, il lui faut une saignée!

Rue Ontario

L’homme, mélancolique, marchait sur le trottoir de la rue Ontario, costumé, pour une occasion terminée, d’un complet vert feuille de jasmin et de chaussures noires polies comme un miroir. Une ponctuation de rouge, visible uniquement par les amateurs de petites saupoudrures vestimentaires, marquait en quelques coutures le fin cuir des souliers, les rehaussant comme ceux d’un grand prince. Près de la rue Bercy, à travers la vitrine d’un commerce d’objets usagés, son regard fut appelé par une statuette en bois à laquelle on avait épinglé un carré de feutre rouge. Le personnage de la statue semblait vêtu comme les notables espagnols médiévaux. La statuette tenait ouvert dans ses mains un grand livre qu’elle semblait lire à bout de bras.

Un autre homme regardait la même vitrine, immobile, juste à côté. Il paraissait être itinérant, ses vêtements étaient usés, tachés, sans agencement réfléchi, son visage était creusé par l’absence enracinée de sourire, ses joues arrondies par une alimentation impropre et sa peau épaissie par des années d’irradiation solaire et par les ongles du froid.

— N’est-ce pas là Don Quichotte lisant un livre de chevaliers ? demanda l’homme en complet vert à l’itinérant.
— Oui, il lui manque son épée et ses moulins à vent.
— C’est peut-être nous, les moulins à vent.
— Oui, c’est ça. C’est exactement ça.

L’itinérant, qui n’avait pas cessé de fixer la vitrine, eut soudainement conscience de la manière dont était vêtu celui qui venait de lui adresser la parole.

L’homme princier et lui, sur ce trottoir, malgré leur distance qui se reflétait dans les chaussures noires, étaient nivelés par le même sentiment d’inanité.

Les deux gardèrent le silence, observant la statuette. Derrière eux s’embouteillaient les véhicules de passage à l’heure de pointe.

On a commencé

On a commencé, dans un grand bain public, aujourd’hui.

On a commencé à nager dans le même sens.

J’aurai l’honnêteté de souligner qu’il y avait même, dans cette piscine, un représentant du ministère.

Ça a de l’avenir.

Mes futures salutations à Notre-Dame.

De l’erreur humaine

À mon écœurement, je suis devenu hypervigilant à l’erreur. Il y en a partout.

Nous en faisons tous, moi également, ça donne le vertige.

Une fonctionnaire anonyme se trompe dans votre dossier, vous voilà pris à vous battre contre l’éternité.