Le déraillement du train

Je devrais être en train de ne pas écrire. Je devrais être en train de préparer une assemblée d’un conseil d’administration de trois personnes — dont une morale —, en train de faire l’épicerie, en train de magasiner un nouveau BBQ, en train d’aller m’acheter des gréements pour aller pêcher, en train de magasiner un bureau de travail pour commencer à devenir maître dessus, en train de rappeler un gars d’air climatisé qui ne retourne pas ses appels, en train de chercher un vitrier pour la douche du deuxième condo, en train d’appeler un plombier aussi, en train de poursuivre en cour le gars qui a mal construit la douche et qui s’est sauvé — malédiction sur lui —, en train d’aller faire encadrer des dessins et des choses d’art pour les mettre sur les murs dudit condo, en train d’appeler une banque aux employés qui ne retournent pas les appels ni les courriels, en train de mettre à jour mon curriculum vitæ, en train de préparer quatre autres réunions, en train d’inviter les participants à ces réunions, en train de trouver une solution pour faire adopter mes chats, en train de réserver un billet d’avion pour Chicago, en train de mettre à jour mon registre de formation continue, en train de faire ma comptabilité, en train de m’entraîner, en train de planifier mon voyage au Pérou, en train d’étudier les lois, les règlements, car nul n’est censé ignorer la loi, en train de tenter de me faire payer mon dû par la RAMQ, en train de monter un dossier de candidature pour telle certification, en train d’écrire, mais d’écrire un texte pour mes collègues, en train d’écrire, mais d’écrire un texte pour faire de la publicité pour une ONG, en train d’écrire, mais d’écrire des résolutions de sociétés, en train d’écrire, mais d’écrire un procès-verbal d’assemblée générale annuelle, en train d’écrire, mais d’écrire un rapport de comité de discipline, en train d’écrire, mais d’écrire des argumentaires en réponse à des textes incohérents lus çà et là, en train d’écrire, mais d’écrire une lettre de motivation pour un conseil d’administration motivé.

Je devrais être en train de ne pas écrire. Je devrais être en train de lire.

Comme dans l’avion

Le soleil a déjà quitté l’horizon, le ciel n’est plus que de la couleur d’un rêve. Les teintes orangées marient le bleu qui s’évapore peu à peu en enfantant d’autres valeurs de pastel. Je n’entends aucun son. Devant moi, il y a le mur de la maison, celle de mon enfance. Les fondations en ciment laissent en montant la place aux briques rouges, couchées sur leur longueur et séparées par un bourrelet irrégulier de mortier gris durci. Rien ne bouge, sauf les muscles de ma cage thoracique responsables de ma respiration. En me retournant, j’aperçois une forêt. Mes yeux se fixent sur l’orée de cette forêt. Elle ressemble à une grande pupille noire. Il me semble alors que quelque chose approche de cette ouverture, par l’intérieur. La chose est loin. Elle cause un bruit de galop dont l’intensité croît à mesure que la chose s’approche. J’observe encore, pendant que mes membres commencent à se tendre de peur et que mon cœur s’accélère. Le bruit du galop est assourdi, comme un frappement sur une surface molle. Un animal surgit soudainement de l’orée du bois et fonce vers moi, haletant. Un loup, c’est un grand loup comme j’en ai vu dans les films de mon enfance. Il se propulse vers moi, comme en s’élançant pour me tuer d’une seule morsure au cou. Pris d’effroi, mon corps se précipite vers le mur. Une échelle y est maintenant apposée. Sans regarder où elle monte, j’empoigne les premiers barreaux et j’en commence l’escalade. Le temps s’étire alors, les secondes deviennent des heures, je grimpe sans cesse dans l’échelle, interminablement, le long du mur de briques rouges. J’entends encore le halètement du loup derrière moi. Je l’entends qui grimpe dans l’échelle à ma poursuite. Le loup grimpe. J’accélère la course, en panique. Des larmes tombent le long de mes joues. J’essaie de crier à l’aide, mais je suis devenu aphone. Je ne peux que courir, respirer et pleurer. J’entends le loup qui se rapproche. Il court plus vite que moi. Le mur ne s’arrête toujours pas. Tout à coup, un barreau d’échelle cède lorsque je l’agrippe. Je perds l’équilibre, mais je réussis à m’agripper au barreau inférieur et à reprendre ma course. J’entends le loup tout près de moi. Je peux sentir l’odeur de sa gueule béante et la chaleur de son souffle. J’accélère encore, dans une panique extrême. Je lève la tête pour voir la hauteur qu’il reste encore à franchir dans l’échelle. Il ne reste plus que quatre barreaux, les deux derniers sont cassés. En baissant à nouveau mes yeux, je réalise que le mur n’existe plus. L’échelle est maintenant dressée dans le vide, seule et sans support. Plus rien d’autre n’existe. Le loup n’est plus qu’à une infime portée de moi. Épuisé, je me résigne à abandonner. À me rendre aux crocs du loup ou à me jeter dans le vide. J’entends soudainement la voix de mon père. « Vincent, Vincent? » Le loup s’arrête. Il fait demi-tour dans l’échelle et s’enfuit dans la forêt qui est à nouveau visible. « Vincent? » Je descends à mon tour, tremblant, pleurant. « Papa! », dis-je, la parole retrouvée, devant les fondations de la maison. Dans ma poitrine, un soleil de confiance s’enflamme.

Évitement

Reporter à plus tard, toujours à plus tard. Encombrer l’entièreté de sa ligne du temps, des espaces entre les minutes de l’horloge, tout prendre, tout accepter pour reporter à plus tard ce grand plongeon, ce saut en parachute dans la réouverture du livre. Continuer à rêver au plaisir qui attend, au sentiment d’euphorie, celui du créateur, celui de l’affranchi du temps et de l’espace, celui de la remise en marche de la turbine de l’imagination quand, terminés les calendriers, les pages devenues un peu jaunies seront répandues devant moi, le sourire de la satisfaction aux lèvres et le souvenir de la souffrance aux yeux. Quand je me remettrai à cette écriture.

Synchronicité

00h07
un chat noir me regarde dans les yeux
un chat blanc fait craquer l’escalier de bois
00h12 ou 13

Les nouvelles d’une page

au bruit de fond climatisé
la vie au jour le jour
regarder passer le long corbillard des promesses

devant le voyage, s’emplir la tête de sable

— vieux brouillon