L’heure élastique

Je vais au moins écrire mon insomnie, celle qui m’encombre la tête comme un dépotoir quantique. La tête ici et ailleurs en même temps. Un étau de chaque bord, je me la comprime en quelque sorte. Il suffit que le point d’appui saute et elle se met à rouler dans l’univers.

Vous avez raison

Sous le tumulus d’Amphipolis, deux sphinx décapités montent encore la garde après 2300 ans. Deux caryatides démembrées soutiennent la voûte, il leur manque le nez. Il reste encore un peu de peinture ocre sur une colonne, en feuilles décoratives qui s’enroulent au cou du marbre. Les pierres des étages supérieurs ont été réutilisées il y a longtemps dans les environs, des morceaux de murs sont devenus ailleurs des fondations, des socles. Le sable rend la vieille monnaie.

Les morts sont longtemps généreux.

Chute libre et délire euphorique [peut-être que la psychiatrie considérera un jour le saut en parachute comme une maladie mentale]

J’ai sauté dans le vide avec un géant accroché dans mon dos.

Je me suis tiré en bas d’un avion volant à 13 500 pieds d’altitude, chute libre pendant 45 secondes à 200 km/h.

Tomber dans le vide, s’abandonner comme un projectile en délire avec un étrange sentiment de résignation à la possibilité de sa mort, désorienté jusqu’à l’ivresse par le tourbillon du ciel et des nuages qu’on traverse en tournoyant, avec un vent si fort qu’on a l’impression de flotter au-dessus de la bouche de ventilation de toute la Terre. Puis vient cette confiance euphorisante, cette espèce de joie pure, de bonheur bref comme l’effet d’une drogue, la sensation jamais expérimentée auparavant d’être suspendu entre la vie et la mort, d’être en train de vivre ou de mourir au maximum.