L’année où je suis devenu un homme

En 1998, avant l’ère d’Internet, de la mondialisation et des téléphones portables, ma compagne de voyage de l’époque et moi avons vécu au Mali pendant deux mois, lors d’un échange socioculturel financé par SUCO. Nous avions remporté un concours provincial organisé à travers les cégeps par Jeunesse du Monde. Nous avions 20 ans. Dans cet échange, nous allions à la rencontre de la culture malienne, vivre temporairement avec les Maliens et comme eux. Nous n’avions rien d’autre à y faire. Rien à apporter, rien à donner sauf nos histoires, rien à montrer sauf nos sourires, rien à construire sauf une confiance mutuelle.

Après un séjour initial dans une famille de Bamako, nous avons vécu dans deux familles de Kabé, notre village d’accueil. Nous allions chaque samedi à Sanankoroba, le village principal le plus proche. Sept kilomètres de marche à travers la brousse. Nous mangions chaque fois des pâtes aux fourmis volantes avec un peu d’huile végétale au kiosque-restaurant Benkadi, avant de prendre un transport vers le marché de la capitale. Le soleil était accablant. Ces sept kilomètres en paraissaient cent. C’était pire en revenant avec un sac sur le dos rempli d’ananas, de bananes et de boîtes de sardines portugaises.

Malgré l’épuisement et la déshydratation au retour de cette longue marche hebdomadaire, nous allions chaque fois saluer le vieux Samaké avec quelques formulations en bamamankan. Il était le chef de Kabé et du clan principal. Ses jambes étaient cartonnées et instables, ses doigts tremblaient de sénilité et il ne se séparait jamais de sa vieille lance. Il avait besoin constamment d’aide pour le moindre transfert. Incapable de se maintenir debout, il se levait néanmoins pour nous accueillir jusqu’à ce que ses jambes lâchent sous le poids de son frêle corps, comme un pantin. C’était l’un des très rares vieillards au village. Les gens mourraient jeunes.

Chaque soir, nos hôtes Djibril et Mamadou faisaient un feu près de notre case en briques crues et en paille, récemment rénovée — habituellement un grenier qui avait été vidé pour nous loger temporairement. Nous nous y rassemblions avec quelques hommes du village dont aucun ne parlait français ou ne savait lire. Nos hôtes traduisaient. Le rêve partagé par ces gens était d’avoir un tracteur pour labourer les champs et une pompe pour les irriguer (il y avait souvent des sécheresses comme cette année-là). L’année précédente, des coopérants d’une ONG italienne avaient identifié que le manque d’eau était le problème de développement principal de ce village. Ils avaient construit un puits dans la nappe phréatique afin de fournir une eau potable stable pour éviter le choléra qui pouvait se propager avec les vieux puits à ciel ouvert. Ils avaient foré ce puits loin du centre du village afin de prévenir la contamination des nappes par les eaux d’infiltration des latrines. Les habitants continuaient néanmoins à boire l’eau des puits de surface situés de façon pratique au centre du village et qui avait pour eux meilleur goût. Ils envoyaient le bétail boire l’eau des puits artésiens en périphérie. Pour eux, ces Italiens étaient venus construire quelque chose qui leur paraissait absurde, cet argent eût été mieux investi dans une pompe ou un tracteur.

J’ai compris que la priorité de ces gens était de diminuer leur labeur. Sous le soleil accablant, nous marchions sept petits kilomètres chaque semaine, épuisants comme des marathons. Pour eux, chaque jour était ainsi, toute leur vie.

J’ai très peu écrit durant mes voyages. Grâce à mon père, j’ai retrouvé quelques lettres envoyées à ma famille lors de ce premier séjour à l’étranger, au Mali. Voici des extraits de ces souvenirs déterrés aux catacombes de ma mémoire. L’année où je suis devenu un homme.

Bamako, le 20 mai 1998. […] Les égouts sont à ciel ouvert. Le manque d’hygiène est partout, la viande est vendue dans les rues, non réfrigérée, parmi les nuages de mouches. C’est excessivement pauvre, partout. La chaleur est constante, vers 36-40 degrés, il ne vente jamais, il est impossible de dormir à l’intérieur sans ventilation. Sinon il faut dormir dehors […]. Depuis dimanche, je loge chez Boubakar S., 37 ans, marié à une femme, ayant une fille de deux ans et une maîtresse. Sa femme est médecin et se spécialise en France. Il vit dans la même maison que son père, les deux femmes de son père, ses nombreux « petits frères », ses sœurs, les quatre esclaves (ce sont des servantes, mais perçues et traitées comme des esclaves) et d’autres gens de la grande famille. La culture est tellement différente de la nôtre…

Nous allons à l’École de Formation en développement communautaire chaque jour de 7h40 à 14h10, sauf le lundi et le mercredi où les cours finissent à 16h10. […] Il y a de l’eau courante et de l’électricité, mais les deux « coupent » chaque jour à cause que le niveau du fleuve Niger baisse […]. On prend pour se déplacer le taxi (2,50$ CAN pour un trajet de 10-15 minutes) ou le « bacher », un genre d’autobus vert […] dans lequel s’entasse une vingtaine de personnes […]. Ici, les gens de la rue nous appellent « Toubabou » quand on les croise […]. Quand on marche dans les marchés de Bamako, des vendeurs de montres, cigarettes, cassettes, éventails, coupes de cheveux, vêtements, etc. nous « assaillent » pour nous vendre leur marchandise (mais ils ne sont pas agressifs). Les taxis nous offrent toujours un lift en disant que « marcher c’est pas bon ». Des fois, on s’achète un coke pour 35-40 cents. La bière malienne est bonne, j’en ai bu une grosse pour 1,50$ CAN dans un « bar » (un maquis) où on a aussi dansé sur des rythmes africains. Ici, en majorité, les gens sont musulmans et la société est très patriarcale, gérontocratique et fonctionne avec un système de castes. Les plus vieux peuvent commissionner n’importe quel plus jeune et ce dernier obéit toujours sans parler. Les esclaves (servantes) doivent obéir aux maîtres et en échange sont logées et nourries dans la maison (dans la cour) du maître.

Bamako, 25 mai 1998. Ici, 45 degrés à l’ombre au quotidien. Il y a eu beaucoup de morts à cause de ces chaleurs record des 50 dernières années (vieillards malades). Je passe mes journées à suer et boire de l’eau. Les Maliens sont très « chaleureux » et je peux passer des heures à causer avec des inconnus. La tradition ici tient une forte place et je me compte chanceux d’observer cela avant qu’elle ne disparaisse un jour au profit des valeurs occidentales. Nous sommes en santé et avons hâte à la brousse. Il est difficile d’être seul ici.

Sélingué, le 29 mai 1998. […] Nous sommes présentement à Sélingué, village à 150 km de Bamako, où se trouvent le père et la mère de Kadiatou. Ici, c’est tranquille et je crois que c’est mieux que Bamako. Le vieux est très gentil et m’a consulté concernant sa fille épileptique ! Depuis quatre jours, j’ai été malade. D’abord maux de ventre, suivis de diarrhée persistante. Avant-hier, c’était la nausée. Le tout accompagné par des douleurs aux oreilles et une audition diminuée. Je suis donc allé à l’hôpital Gabriel Touré (CHU) […]. Je dois donc prendre 5 médicaments à tous les repas : 6 comprimés, 3 cuillères de sirop et 3 gouttes par oreille à chaque repas ! Fait à noter, la consultation médicale a été gratuite pour moi parce que je suis étudiant en médecine […]. Quelque chose de très impressionnant : la pluie. Quelques minutes avant qu’il pleuve, il se met à venter extrêmement fort et très subitement (en d’autres temps, il ne vente jamais). Il doit venter à 150 km/h ! Le ciel devient tout rouge de poussière, les objets s’envolent et les toits de tôle peuvent aussi s’envoler. Ça dépeigne ! On dirait un ouragan. Ensuite la forte pluie vient subitement et dure environ 20 minutes. Cela rafraîchit tellement ! […]

À 4h du matin, les millions de mosquées se mettent à crier Allah et la même chose à 5h du matin. À 6h, les gens se lèvent et se mettent à parler fort et les enfants pleurent ou rient. À Bamako, on entend des films de Bruce Lee comme si on avait la tête collée sur la T.V. durant la nuit. Il faut ajouter à ça la chaleur et la sueur et la puanteur généralisée qui empêchent de dormir […].

Grand-papa, j’espère que tout va bien pour toi et que la chaleur ne t’incommode pas trop (comme ici). Ne te fatigue pas et prends soin de bien manger. N’hésite pas à demander à papa et maman si tu as besoin de quelque chose [mon grand-père est décédé peu de temps après mon retour du Mali].

Sélingué, le 30 mai 1998, 14h09. Hier soir, à la tombée de la nuit, des milliards d’insectes sont subitement apparus. Ils se tiennent près des lumières, en nuages, et on en a reçu plusieurs sur la tête.

Sanankoroba, le 7 juin 1998. […] Je m’entends bien avec les gens et développe beaucoup mes relations humaines. J’ai appris beaucoup de choses ici, mais surtout, j’ai appris à mieux me connaître. […] J’essaie toujours de vivre chaque moment présent et laisse venir l’avenir comme il vient. […] Mais je suis surpris de la façon dont les gens ici arrivent à se débrouiller et à être heureux. Le Mali est le deuxième pays le plus pauvre de la planète. Il faut vraiment vivre dans une famille malienne pour comprendre comment on est riche, même sans argent. Nous sommes riches en fleuves, rivières, lacs, arbres, poissons, forêts, gibiers, minéraux, climats, reliefs […], nous sommes riches en eau courante, électricité, vêtements, transport, loisirs, variétés. Notre séjour au Mali est comme un miroir face à nous-mêmes, notre culture, notre philosophie […].

Sanankoroba, le 21 juin 1998, 19h30. J’écris cette lettre à la lueur d’une lampe à huile pendant que tous regardent un match de la Coupe du monde de soccer branché sur une génératrice. […] Ici, on entend seulement les nouvelles françaises et africaines (nombreuses guerres partout : Éthiopie-Érythrée, Guinée-Bissao, Rwanda, Burundi, Angola, Zaïre, etc.). On entend aussi beaucoup parler du Kosovo, mais c’est surtout la Coupe du monde de soccer qui monopolise les ondes. Aujourd’hui, il a plu après plus d’une semaine de sécheresse et de grande chaleur. Tout est maintenant inondé et tous sont très contents : diminution de la chaleur, bon pour les cultures, travail au champ. […] La nuit, comme il n’y a pas d’électricité et de lumières au village, on voit des milliards d’étoiles, la Voie lactée, des étoiles filantes. Ici, les constellations ont des noms différents. La Petite Ourse s’appelle Chameau, une autre s’appelle Mosquée, etc. Mais l’astronomie n’est pas une préoccupation des Maliens. Ils cherchent plutôt à manger. […] Hier, Djibril, à Kabé, nous a fait cadeau d’un poulet pour le souper. Eux, ils en mangent seulement dans les fêtes, car toute viande au village est un mets d’occasion. Ils mangent du matin, midi et soir. Djibril nous a aussi donné quatre œufs que ses poules couvaient (quatre poussins de moins) et du beurre d’arachides. Il y a un Peul dans le village qui nous donne souvent du lait de sa vache laitière. On est vraiment traités comme des rois. Ils donnent tout alors qu’ils n’ont rien. On a donc donné le poulet à une femme de Djibril (il en a deux) pour qu’elle le fasse cuire […].

Jeudi soir, j’ai assisté et dansé à un autre mariage. On a dansé au son du balafon, c’était étourdissant ! Vraiment, Djibril et Mamadou sont très gentils et généreux et hospitaliers et ouverts à l’échange.

J’ai pu pratiquer la médecine un peu en pansant quelques plaies et en désinfectant. Mais je fais surtout des observations et apprentissages. […] Vous nous dites de profiter du soleil, c’est plutôt de la pluie que l’on profite ! […]

Les animaux qu’on voit autour de nous sont les ânes, vaches-bœufs, poules-coqs, chiens, rats, lézards, coquerelles, grenouilles (après la pluie), chauve-souris, beaucoup d’oiseaux, chèvres, moutons, scorpions, pintades […]. Il y a beaucoup d’espèces d’oiseaux et les broussards s’amusent à les tuer au slingshot. Les cérémonies musulmanes auxquelles on a assisté sont mariages, décès, prières quotidiennes, prière à la mosquée.

Kabé, 29 juin 1998. Les gens de Kabé sont vraiment très hospitaliers et très généreux malgré leur grande pauvreté matérielle.

Kabé, 6 juillet 1998. La semaine dernière, le soleil m’a brûlé la peau au 2e degré au niveau de l’extrémité distale du radius gauche sur une surface d’environ 15-20 cm carrés. Maintenant, ça cicatrise.