Il y a erreur

Il pleut
Mes souliers sont trempés
Une mouche me harcèle
Un homme passe en sifflant
Les sirènes symphonisent sans harmonie
On me comprend mal
On fait mal ce que je demande
Une vis se casse
L’ampoule est brûlée
Le patient ne se présente pas
Je tombe sur le répondeur
Le verre est taché de rouge à lèvres
Le plat est froid
On n’apporte pas la crème
On ne remet pas la monnaie
On ne me rappelle pas
L’ordinateur ne fonctionne pas
Je fais des fautes d’orthographe
Mes messages restent lettres mortes
Il n’y a plus d’encre
Ma chemise est fripée
Il faut encore payer
Il faut encore tout faire
Le notaire part en vacances
On vole ma bicyclette
On m’accuse encore
Parole donnée est reprise
On m’oublie
On m’ignore
Partout, il y a erreur

 

La poésie, pas la guerre

Un jour, j’étais dans un café à écrire quelques lignes, près du parc Émilie-Gamelin, à Montréal. Un homme inconnu se disant un ancien guérillero du Guatemala vint s’asseoir à ma table, ivre, et engagea la conversation. Il me suggéra de lire cinq ou six poètes latino-américains révolutionnaires et se déclara lui-même artiste et intellectuel.

Je ne connaissais aucun de ses poètes. Le seul que je sus lui nommer fut l’Argentin Jorge Luis Borges. Aussitôt entendant ce nom, son visage se crispa de dégoût; n’eût été qu’il fut à l’intérieur, il aurait craché au sol. Il n’aimait pas cet écrivain.

— Pourquoi ? demandai-je.
— Parce qu’il était riche, répondit-il.

Jorge Luis Borges, tiré de Elogio de la sombra, livre usagé acheté à Buenos Aires, le premier août 2010 :

« Un peintre nous promit un tableau.
Maintenant, en Nouvelle-Angleterre, je sais qu’il est mort. J’ai senti, comme d’autres fois, la tristesse de comprendre que nous sommes comme un rêve.
J’ai pensé à l’homme et au tableau perdus.
(Seuls les dieux peuvent promettre, parce qu’ils sont immortels.)
J’ai pensé à un lieu préfixé que la toile n’occupera pas.
J’ai pensé ensuite : si elle était là, elle serait avec le temps une chose de plus, une chose, l’une des vanités ou des habitudes de la maison; maintenant elle est illimitée, incessante, capable de quelconque forme et de quelconque couleur et n’est attachée à rien.
Elle existe d’un certain mode. Elle vivra et croîtra comme une musique et sera avec moi jusqu’à la fin. Merci, Jorge Larco.
(Les hommes aussi peuvent promettre, parce qu’en la promesse, il y a quelque chose d’immortel.) »

(traduction libre)

À la dame de la proue

La chanson s’intitule Anamesa Nissirou, chantée par Kristi Stassinopoulou et Stathis Kalyviotis qui s’inspirent pour leur album, Greekadelia, de chansons traditionnelles demotika et de danses rurales grecques. C’est une chanson de marins du Dodécanèse, elle raconte l’histoire d’un navire captif des eaux dangereuses et de son équipage qui prie pour qu’on lui vienne en aide.

Rupture.

On lui enlève soudainement une carte, le grand château s’effondre. La fragilité du château devient si apparente qu’il semble ne plus valoir la peine de le rebâtir. C’est ce que j’illustre à l’homme pour résumer son sentiment. Il acquiesce, l’image lui convient bien. Divorce ou séparation, peu importe le mot juste, il y a eu rupture, il y a surtout eu effondrement. Des années avant, de lointaines années avant. Tout fut perdu comme par un grand séisme.

Celui-ci demeure sous un pont, celui-là couche au parc ou près d’une église. Les années ont vu leur errance. L’alcool imbibe leur quotidien, le crack commencé à 58 ans, les injections faites par d’autres pour les traiter à la cocaïne ont apporté l’hépatite C, leur corps ne leur importe plus, des pétéchies rougissent la peau, des ecchymoses parsèment leurs jambes et avant-bras comme les sceaux du malheur. On les vole dans les refuges pendant qu’ils prennent leur douche et s’infectent les pieds de champignons. On les vole pendant qu’ils attendent l’autobus. Les registres des prisons contiennent leurs noms. Ils ne sont plus qu’âmes patientes, abandons. Leur bataille est devenue celle de cent dollars de plus à l’Aide sociale ou celle d’obtenir un lit au meilleur refuge, à défaut d’obtenir une chambre. De grands yeux de désespoir, de grands yeux qui ont fait le vide. Et pourtant, tant de courtoisie, tant d’humilité, tant de grands seigneurs parmi ces gens. Ils savent encore respecter l’autre.

Voir un itinérant pleurer, quand il me parle de sa femme, quand il me parle de sa fille, ponts rompus depuis dix ou vingt ans, voir ces yeux sans retour quand il raconte avoir vécu la vie appelée normale, celle de la piscine, des tournois de golf, celle du tête-à-tête au restaurant, des voyages aux États-Unis, voir un homme aux cheveux et à la barbe en broussailles, nicotinés et jaunis jusqu’à la racine, entendre sa voix s’enrouer subitement, voir ces gros gaillards aux mains sales qui ont eu le crâne fracturé à coups de barres d’acier, qui ont été poignardés pour une cigarette ou une dette impayée, une ridicule dette de rue, voir leurs yeux se gorger de larmes un instant, c’est un constat silencieux : l’injustice n’est pas d’abord dans la pauvreté, elle est dans les relations amoureuses. Elle est aussi dans les relations familiales. Quelle stabilité peut subsister quand le noyau est éclaté.

Monsieur, j’aurais voulu vous montrer à construire un château de pierres. Je l’aurais bien voulu.

Assis, comme sur un muret érodé, je regarde le ciel et ses vergetures de nuages.

Pendant qu’ils se battent

La vie comme une nuit en mode robot
La danse du faux, la valse de l’à-côté
Aux à l’aide, l’ambulance
Aux je t’aime, la police
Aux à l’aide, l’hôpital
Aux je t’aime, le nulle part désassuré

Pendant qu’autour ils se battent en misérables fracas
C’est encore le silence des horizons détachés qui rampe au cœur
La parole contre le bout de papier.

Bâtir seul, bâtir un grand fort de solitude
Nul amour à la rescousse.

Puisse mon drapeau être vu et hissé haut.
À l’aide, je t’aime.